Maurice Cullen, détail de La récolte de la glace, v. 1913. Huile sur toile, 76.3 × 102.4 cm. Acheté en 1913. Musée de beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Réflexions et interprétations. Les artistes canadiens, de l’impressionnisme au modernisme

L’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons révèle l’histoire inédite des impressionnistes canadiens qui ont marché dans les traces des maîtres français. Elle retrace l’œuvre d’artistes qui ont étudié et travaillé à Paris, puis ont continué à développer « des formes nouvelles et variées d’impressionnisme inspirées par la lumière et les paysages uniques de l’Amérique du Nord ». Pour sa commissaire, Katerina Atanassova, du Musée des beaux-arts du Canada, l’exposition « remet en question la notion monolithique de l’impressionnisme qui serait limitée à l’art des maîtres français ». Elle décrit le rôle des artistes canadiens travaillant en France dans les années autour de 1900 comme un chapitre manquant de l’histoire mondiale de cette école.

Organisée par le Musée des beaux-arts du Canada et inaugurée à la Kunsthalle München ce mois-ci, avant d’être présentée à Lausanne, Montpellier et Ottawa, l’exposition compte 119 peintures réalisées par 36 artistes canadiens entre 1880 et 1930. Peu de noms sans doute seront familiers aux visiteurs européens, mais c’est en partie le but. Atanassova entend sauver de l’oubli et réhabiliter des artistes qui n’ont plus vraiment la cote, du moins internationalement, mais qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire de la peinture canadienne. Si un grand nombre des principaux artistes individuels sont reconnus au Canada à leur juste valeur, la contribution globale des impressionnistes canadiens « n’a pas été adéquatement contextualisée », ajoute-t-elle.

William Blair Bruce, Paysage avec coquelicots, 1887. Huile sur toile, 27.3 × 33.8 cm. Acheté avec le concours de Wintario, 1977. Musée des beaux-arts de l’Ontario

William Blair Bruce est souvent présenté comme le premier impressionniste canadien. Après son arrivée en France, il se rend en mai 1887 à Giverny, où Claude Monet s’est installé quatre ans plus tôt. Là, il travaille auprès de six peintres américains, menés par Theodore Robinson, tous venus chercher l’inspiration dans le paysage et chez le maître. Peu de preuves survivent des liens de Bruce avec Monet, autres qu’une courte note sur une carte de visite d’Alice Hoschedé, compagne et future femme de Monet. Bruce travaille en extérieur à Giverny, adoptant l’impressionnisme et captant les effets de la lumière dans ses scènes rurales. Paysage aux coquelicots avec son dense parterre de coquelicots sur un champ vert foncé et un arrière-plan de récolte figure parmi ses œuvres montrant la plus grande affinité avec Monet.

L’honneur d’être le premier impressionniste canadien devrait plutôt aller à Frances Jones, qui a présenté Le jardin d’hiver (In the Conservatory) au Salon de Paris en 1883. Elle aurait été inspirée par un tableau important du même titre, peint quatre ans plus tôt par Édouard Manet, et sa toile a été l’une des premières à illustrer un sujet canadien exposé au Salon.

Clarence Gagnon, Brise d’été à Dinard, 1907. Huile sur toile, 54 × 81 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec, Achat. Restauration effectuée par le Centre de conservation du Québec (1937.01)

La majorité des artistes canadiens en France sont installés à Paris où ils étudient, mais ils sont aussi nombreux à voyager, visitant les ports de Bretagne (dont la populaire colonie de Pont-Aven plus à l'intérieur) et de Normandie. Plusieurs d’entre eux, comme William Brymner et William Blair Bruce, se rendent au sud de la capitale dans la forêt de Barbizon. Deux importants impressionnistes canadiens font le pèlerinage dans la ville voisine de Moret-sur-Loing, privilégiée par Sisley, Renoir et Monet. Ernest Lawson y rencontre Sisley en 1893, événement qui encourage le Canadien à illustrer les variations de couleurs et de lumière en des saisons différentes, comme dans Canal Scene in Winter [Scène de canal en hiver]. Habitué à utiliser la lumière comme un voile plutôt que comme un outil pour éclairer des objets, Lawson transforme son léger coup de pinceau et ses couleurs pâles en des traits plus insistants et des teintes intenses. Formé à Montréal, Maurice Cullen se rend étudier la peinture auprès de Jean-Léon Gérôme et Élie Delaunay à l’École des Beaux-Arts en 1889. Il est à Moret en 1895, deux ans après Lawson. Atanassova observe que le Moret, Winter [Moret, en hiver], peint juste avant le retour de l’artiste au Canada, « témoigne de la capacité de Cullen tôt dans sa carrière à reproduire l’atmosphère vive et pure d’une froide journée d’hiver. »

Maurice Cullen, Hiver à Moret, 1895. Huile sur toile, 59.7 × 92.1 cm. Don de J.S. McLean, Canadian Fund, 1957. Musée des beaux-arts de l’Ontario

Parmi les autres peintres canadiens importants à voyager en France, on compte James Wilson Morrice, arrivé en 1890 et qui s’installe à Paris pendant près de 35 ans. Au cours de cette période, il est témoin du développement de l’impressionnisme, du postimpressionnisme, du fauvisme – et du cubisme (qui lui déplaît). Morrice noue une amitié avec Henri Matisse avec qui il fait des croquis à Tanger en 1911–1912. Il fait partie d’un petit groupe d’artistes canadiens qui immortalisent les aspects urbains de la vie à Paris, dont les cafés, les scènes de rue et les Grands Boulevards.

James Wilson Morrice, Jardin du Luxembourg, Paris, v. 1905. Huile sur toile, 73 × 60,5 cm. Don de A.K. Prakash, Collection J.W. Morrice, 2015. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Dans les pas des impressionnistes de France, particulièrement Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morisot et Camille Pissarro, les Canadiens ne tardent pas à forger leur propre approche. Si quelques-uns d’entre eux restent à Paris, comme Morrice, la plupart finissent par rentrer au pays, où ils imaginent des démarches nouvelles et variées en matière de peinture. À la différence des artistes français, qui illustrent aussi des scènes urbaines, les Canadiens ont tendance à se concentrer sur les paysages. Rien d’étonnant à cela, étant donné l’immensité de leur pays d’origine qui offre une inspiration sans limites. Le paysage devient leur point fort. L’accent mis sur les scènes hivernales est un des éléments qui définissent les impressionnistes canadiens, surtout les paysages couverts de neige, pour lesquels ils réussissent à capturer l’effet brillant de la lumière du soleil sur la surface blanche. La plupart d’entre eux choisissent de travailler à l’extérieur, malgré les dures conditions hivernales, mais d’autres préfèrent terminer leurs toiles dans l’atelier, à partir de croquis ou dessins réalisés en plein air.

Maurice Cullen, Détail de La récolte de la glace, v. 1913. Huile sur toile, 76.3 × 102.4 cm. Acheté en 1913. Musée de beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Alors que les impressionnistes du Canada sont maintenant en partie oubliés, l’une de leurs contributions les plus importantes est d’avoir préparé la voie pour les artistes qui leur ont succédé. Ils ont été une inspiration pour le Groupe des Sept (de Toronto) et le Groupe de Beaver Hall (de Montréal) qui se sont formés en 1920 et dont les œuvres montrent de façon remarquable l’évolution de l’art canadien. Ce sont les peintures de cette génération précédente, toutefois, qui illustrent, selon Atanassova, « les points de convergence et de divergence entre les impressionnistes canadiens et leurs homologues américains et européens pour produire une variante de la modernité qui capte l’esprit d’une société jeune dans un nouveau pays ».

 

Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons ouvre à la Kunsthalle München le 19 juillet (jusqu’au 17 novembre), et son itinéraire se poursuit à la Fondation de l’Hermitage, à Lausanne (24 janvier–24 mai 2020) et au Musée Fabre, à Montpellier (13 juin–27 septembre 2020). Elle sera à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa à l'automne 2020. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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