Vue d'installation de l'exposition Rembrandt en Amsterdam, présentant trois œuvres de Rembrandt van Rijn :  Portrait de Hendrickje Stoffels, c.1654–56, Héroïne de l’Ancien Testament, 1632/1633. et Jeune femme à la cape bordée d'or, 1632

Vue d'installation de l'exposition Rembrandt en Amsterdam, présentant trois œuvres de Rembrandt van Rijn :  Portrait de Hendrickje Stoffels, v. 1654–56. Huile sur toile, 101.9 x 83.7 cm. National Gallery, Londres; Héroïne de l’Ancien Testament, 1632/1633. Huile sur toile, 109,2 × 94,4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa; et Jeune femme à la cape bordée d’or, 1632. Huile sur panneau, 59 × 44 cm. The Leiden Collection, New York (RR-104). Photo : MBAC

Rembrandt et Amsterdam. Vie et travail dans une ville de commerce mondial

Assise dans un fauteuil, une jeune femme nous adresse un sourire à peine esquissé. Elle porte une robe en velours, richement brodée d’or, sur une jupe en brocart et une blouse de soie fine aux manches volumineuses. Des bijoux brillent dans ses cheveux et autour de sa taille, et des perles ornent ses oreilles, son cou et ses poignets. Une servante âgée peigne ses longs cheveux auburn. Sur une table derrière elles, couverte d’un tapis de Turquie, on peut voir une aiguière et un bassin, d’autres bijoux et un livre ouvert. Une inscription nous apprend que cette scène a été peinte vers 1632 par le légendaire artiste néerlandais Rembrandt van Rijn (1606–1669).

Rembrandt van Rijn, Héroïne de l’Ancien Testament, 1632/1633. Huile sur toile

Rembrandt van Rijn, Héroïne de l’Ancien Testament, 1632/1633. Huile sur toile, 109,2 × 94,4 cm. Acheté en 1953. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Qui est cette femme lumineuse, et dans quel récit mystérieux sommes-nous entrés? Le costume et le cadre offrent tout juste assez d’indices pour indiquer que cette figure ne représente pas une femme ordinaire, mais plutôt un personnage historique ou mythique. Pourtant, bien que cette toile soit vieille de près de quatre cents ans, ses secrets demeurent. Les visiteurs du Musée des beaux-arts du Canada peuvent réfléchir à cette question puisque cette peinture singulière, actuellement intitulée Héroïne de l’Ancien Testament, est une pièce maîtresse de Rembrandt à Amsterdam, la première exposition consacrée à cet artiste jamais organisée par l’institution. Cet événement emblématique, conçu en partenariat avec le Städel Museum de Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, fait dialoguer des peintures, dessins et estampes de Rembrandt avec des œuvres remarquables de disciples et de concurrents actifs dans le marché artistique florissant de l’Amsterdam du XVIIe siècle.

Rembrandt van Rijn, Saskia van Uylenburgh, l’épouse de l’artiste, v. 1634/1635–1638/1640. Huile sur panneau et Autoportrait avec chapeau, 1631. Eau-forte sur papier,

Rembrandt van Rijn, Saskia van Uylenburgh, l’épouse de l’artiste, v. 1634/1635–1638/1640. Huile sur panneau, 62,5 × 49 cm. National Gallery of Art, Washington; Rembrandt van Rijn, Autoportrait avec chapeau et 1631. Eau-forte sur papier, 14.7 × 13.1 cm. 
Städel Museum, Frankfurt am Main. Photo: CC BY-SA 4.0 Städel Museum, Frankfurt am Main

En 1632, Rembrandt atteint un moment charnière de sa carrière. Ayant fondé une entreprise prospère dans sa ville natale de Leyde, il commence à attirer l’attention de connaisseurs sérieux. Il aurait pu s’en contenter, mais un court apprentissage en 1625 avec le peintre d’histoire amstellodamois Pieter Lastman lui ouvre les yeux sur des possibilités plus intéressantes. À l’époque, Leyde est une petite ville universitaire tranquille avec un marché de l’art limité. Amsterdam, une ville qui fait trois fois sa taille, est rapidement devenue la capitale culturelle et commerciale de l’Europe du Nord. À 25 ans, Rembrandt s’installe dans la métropole pour travailler comme portraitiste principal pour Hendrick Uylenburgh, un important marchand d’art. En 1634, il épouse Saskia, la cousine d’Uylenburgh, et s’enregistre en tant qu’artiste indépendant. À la fin de la décennie, il est devenu le portraitiste le plus recherché de la ville.

Il est surprenant que Rembrandt se soit fait un nom à Amsterdam en tant que peintre de portrait, parce qu’il a été formé en peinture d’histoire, ces sujets narratifs tirés de la bible et de la mythologie classique. À l’instar des romans et des films d’aujourd’hui, les peintures d’histoire faisaient entrer de passionnants récits d’amour et de guerre, de trahison et de sacrifice dans les maisons des clients. Les théoriciens considéraient qu’il s’agissait de la forme d’art la plus élevée, exigeant une action dramatique mise en scène de manière convaincante avec des détails précis.

Rembrandt van Rijn, L’aveuglement de Samson, 1636. Huile sur toile

Rembrandt van Rijn, L’aveuglement de Samson, 1636. Huile sur toile, 219,3 × 305 cm. Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

L’un des points forts de l’exposition, parmi les tableaux d’histoire les plus ambitieux de Rembrandt, est L’aveuglement de Samson, prêté par le Städel Museum et encore jamais présenté en Amérique du Nord. Selon le Livre des Juges de l’Ancien Testament, la force surhumaine de Samson repose sur un vœu de ne jamais se couper les cheveux. Son amante, Dalila, l’a persuadé de lui révéler son secret et le trahit auprès de ses alliés philistins. Rembrandt a choisi le moment culminant où les soldats plaquent Samson au sol et l’aveuglent. Dalila regarde la scène avec un mélange d’horreur et de fascination. Dans une main, elle tient des ciseaux et dans l’autre, une mèche des cheveux de Samson. Certains observateurs ont reconnu en Dalila la femme de Rembrandt, Saskia. À l’extrême droite, Rembrandt joue avec humour le rôle d’un soldat philistin aux yeux écarquillés, sa pose faisant écho à celle de Dalila. C’est comme si, derrière la scène, l’artiste et sa femme restaient stupéfaits devant le chaos brutal auquel son imagination a donné vie.

Le talent de Rembrandt pour combiner imagination et observation rendait ainsi celui-ci particulièrement apte non seulement à peindre des histoires, mais aussi à revitaliser la profession morne du portrait. Le don particulier de Rembrandt, admiré par des observateurs de son époque jusqu’à aujourd’hui, reposait sur l’attention qu’il accordait aux complexités émotionnelles de l’expérience vécue. Dans Héroïne de l’Ancien Testament, nous en sommes témoins à travers les soins délicats de la servante et le regard animé de la jeune femme. Nous voulons savoir ce que pensent ces femmes, et pourquoi. Appliquant la même approche au portrait, Rembrandt dotait chaque client de présence et de caractère. Alors comme aujourd’hui, les portraits constituaient un moyen de se souvenir d’êtres chers et de célébrer des accomplissements personnels. L’exposition suit l’évolution de cette forme d’art très personnelle sur plusieurs générations de citoyens d’Amsterdam et sur les artistes talentueux qui se sont disputé leur attention.

Rembrandt van Rijn, Portrait d’un homme tenant un chapeau noir, v. 1637. Huile sur panneau et Jeune femme à la cape bordée d’or, 1632. Huile sur panneau

Rembrandt van Rijn, Portrait d’un homme tenant un chapeau noir, v. 1637. Huile sur panneau, 79,5 × 69,4 cm. Hammer Museum, UCLA, Los Angeles. Photo: Hammer Museum, Los Angeles; Rembrandt van Rijn, Jeune femme à la cape bordée d’or, 1632. Huile sur panneau, 59 × 44 cm. The Leiden Collection, New York. Photo : avec l’autorisation de The Leiden Collection, New York

Si l’identité de notre « héroïne » est fictive, la figure elle-même semble très réelle. Ce sont peut-être ses cheveux frisés, ou la façon confiante dont elle pose sa main sur son ventre arrondi (à l’époque de Rembrandt, les courbes voluptueuses sont très admirées). En réalité, comme Saskia, cette femme non identifiée est un visage familier dans le travail de Rembrandt au début des années 1630. Elle apparaît, par exemple, dans plusieurs études de personnages à mi-corps dans lesquelles des modèles en tenue de fantaisie personnifient des états d’âme ou des types sociaux attachants.

Rembrandt a perfectionné avec de telles études ses compétences en matière de représentation faciale, mais son modèle préféré était lui-même. Premier expert en égoportraits, il a peint, dessiné et gravé plus d’autoportraits que tout autre artiste de son temps. Alors que certains d’entre eux sont des exercices d’expression, une eau-forte, minutieusement développée entre 1631 et 1633, illustre son ambition de manière singulière. Dans la partie supérieure gauche, Rembrandt signe d’abord avec les initiales RHL (pour Rembrandt, fils de Harmen, de Leyde), mais en haut à droite, inscrit plutôt son prénom, maintenant familier. Comme pour les célébrités d’aujourd’hui, il fallait une grande ambition pour s’attendre à ce que le public ne vous connaisse que par votre prénom. Rembrandt a été le seul artiste néerlandais à agir ainsi, s’inscrivant dans la lignée d’illustres prédécesseurs tels que Titien et Michel-Ange.

Rembrandt van Rijn, Paysage avec un pont de pierre, v. 1638. Huile sur panneau

Rembrandt van Rijn, Paysage avec un pont de pierre, v. 1638. Huile sur panneau, 29,5 × 42,5 cm. Rijksmuseum, Amsterdam. Photo : Rijksmuseum, Amsterdam

L’intérêt de Rembrandt pour l’observation de la vie englobe aussi bien les paysages que les sujets quotidiens. Le mélancolique Paysage avec un pont de pierre, prêté par le Rijksmuseum d’Amsterdam, est l’une des huit seules peintures de paysage que l’on connaît aujourd’hui de Rembrandt. Dans de nombreux dessins et estampes, il a reproduit le terrain gorgé d’eau et les villages rustiques à la périphérie de la ville. En 1642, sa femme Saskia décède à l’âge de 29 ans. Leur fils Titus n’a que neuf mois. Il est tentant de penser que les promenades de l’artiste à la campagne sont devenues une quête de réconfort.

Govert Flinck, Portrait of a Man (Jan van Hellemont?), 1646 and Portrait of a Woman (Margaretha van Raephorst?), 1646. Both oil on canvas

Govert Flinck, Portrait d’homme (Jan van Hellemont ?), 1646. Huile sur toile , 124.8 × 94 cm. North Carolina Museum of Art, Raleigh; Govert Flinck, Portrait d'une femme (Margaretha van Raephorst?), 1646. Huile sur toile, 124.8 × 94 cm. North Carolina Museum of Art, Raleigh. Photos : North Carolina Museum of Art, Raleigh / Bridgeman Images

Entre 1632 et la mort de Rembrandt, en 1669, des dizaines de jeunes peintres font leur apprentissage auprès de lui à Amsterdam, créant une marque de portée internationale. Certains disciples sont devenus des rivaux en s’adaptant à la préférence croissante des clients de l’élite pour la clarté et l’élégance. Le plus brillant d’entre eux est Govert Flinck, qui a étudié avec Rembrandt dans les années 1630. Une fois indépendant, Flinck a mis au point un style suave qui combinait la ressemblance des portraits de Rembrandt et une touche de charme.

Nicolaes Maes, La dentellière, 1655. Huile sur panneau

Nicolaes Maes, La dentellière, 1655. Huile sur panneau, 57,1 × 43,8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  Photo : MBAC

D’autres, comme Nicolaes Maes, ont adopté la spécialité de plus en plus populaire de la peinture de genre. Comme le montre l’exposition, les amateurs d’art d’Amsterdam avaient plusieurs options intéressantes, et tous n’ont pas choisi Rembrandt. C’était cet environnement stimulant, riche de créativité et de concurrence, qui a inspiré le jeune artiste de Leyde à atteindre son plein potentiel en tant que peintre et graveur, mentor et entrepreneur.

Le marché prospère de l’art et d’autres biens de luxe à Amsterdam était alimenté par un réseau commercial mondial qui a propulsé la petite République des Provinces-Unies au sommet du pouvoir et de la richesse. Rembrandt était enfant quand les premiers navires de commerce néerlandais ont touché terre dans l’île de la Tortue. Aujourd’hui, nous reconnaissons que la colonisation européenne de l’Amérique du Nord et d’autres parties du monde a apporté de terribles souffrances aux Autochtones et Noirs qui ont été exploités, tenus en esclavage ou frappés par des maladies. Cette exposition offre de nouvelles perspectives inclusives sur la tradition européenne et son héritage. Aux côtés des œuvres de Rembrandt et de ses collègues, l’installation propose des pièces d’artistes noirs et autochtones d’aujourd’hui qui réagissent de façon réfléchie à cette histoire.

 

Rembrandt à Amsterdam: Créativité et concurrenceorganisée par le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, et le  Städel Museum, de Francfort-sur-le-Main​, est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 6 septembre 2021. Consultez la liste des événements du Musée; le catalogue est offert à la Boutique du Musée. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence

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Rembrandt à Amsterdam s’accompagne d’un catalogue savant richement illustré, dirigé par Stephanie Dickey et publié dans des éditions séparées en français, anglais et allemand.
 

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