Sortir du rang. Rufino Tamayo et le modernisme mexicain


Rufino Tamayo, Un homme irradiant de joie, 1968, huile sur toile. Collection du Museo de Arte Moderno / INBA / México. © D.R. Rufino Tamayo / Herederos / México / 2015 / Fundación Olga y Rufino Tamayo, A.C / SODRAC (2016)

Demandez aux gens de vous nommer un(e) artiste mexicain(e) célèbre, et la plupart répondront Frida Kahlo, Diego Rivera, José Clemente Orozco ou David Alfaro Siquerios. Et ils auront raison. Au cours des premières décennies du XXe siècle, quand le nationalisme mexicain était en pleine ascension, des artistes comme Rivera, Orozco et Siquerios peignaient des thèmes mexicains traditionnels, souvent sur de grandes murales commandées par le gouvernement.

Puis est arrivé Rufino Tamayo (1899–1991). Bien qu’il ait participé à ce groupe à succès tôt dans sa carrière, Tamayo a été le premier à s’affranchir de cette rhétorique politique, prenant plutôt le parti d’exprimer l’essence de la vie mexicaine à travers celle des gens ordinaires. « Ne cherchez pas à faire de l’art mexicain, a-t-il déjà dit, ou américain, chinois ou russe. Pensez en termes d’universalité. »

Dans la nouvelle exposition, Tamayo. Le moderniste mexicain solitaire, inaugurée le 25 juin au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), la vision éminemment personnelle de Tamayo est présentée d’une manière on ne peut plus éloquente. Avec dix-huit tableaux et une série de douze lithographies des collections de l’Instituto Nacional De Bellas Artes de Mexico, ainsi qu’une aquarelle du MBAC, Tamayo est la première exposition individuelle au Canada consacrée à l’œuvre de l’artiste. Marquant le 35e anniversaire de la mort de ce dernier, elle couvre environ 60 ans d’une carrière où Tamayo se révèle comme un maître de la réinvention et un symbole immuable de modernité.


Rufino Tamayo, Athlète, 1930, huile sur toile. Collection du Museo de Arte Moderno / INBA / Mexico. © D.R. Rufino Tamayo / Herederos / México / 2015 / Fundación Olga y Rufino Tamayo, A.C / SODRAC (2016)

Né à Oaxaca, au Mexique, Tamayo a commencé ses études d’art à l’Escuela de Bellas Artes à Mexico. En 1926, installé à New York, il est tombé sous le charme du travail d’artistes européens comme Pablo Picasso, Henri Matisse et Georges Braque. « Il a été influencé au plus haut point par le surréalisme et l’expressionnisme », explique Marisol Argüelles, commissaire de l’exposition et directrice adjointe du Museo de Arte Moderno à Mexico à Magazine MBAC. « Inspiré par l’avant-garde européenne, il a intégré des éléments comme la fragmentation de l’espace et les représentations cubistes de la forme humaine dans sa production. »

Dès le début des années 1930, Tamayo s’était forgé une solide notoriété sur la scène artistique mexicaine, tout en continuant à éviter toute œuvre ouvertement politique. Plutôt que de montrer des rangs de paysans en marche ou des ouvriers autochtones broyant du maïs, il peignait un homme et une femme en train de fumer, un athlète à l’allure pas si athlétique que ça et une vitrine de magasin remplie de sous-vêtements féminins. Il avait compris, sans doute mieux que beaucoup de gens, que l’âme d’un pays s’exprime mieux dans des détails banals que dans de grandes postures rhétoriques.

Maître reconnu de la couleur, Tamayo créait des peintures aux teintes à la fois éclatantes et subtiles. Limitant souvent délibérément sa palette, il était d’avis qu’en réduisant son choix de couleurs, il élargissait en fait ses possibilités de compositions.

Tamayo était également inventif dans l’emploi des techniques, et avait créé un style de gravure qu’il avait appelée « mixographie ». Si cette superposition de peinture et d’autres matériaux peut sembler aujourd’hui bien familière à tout artiste travaillant en techniques mixtes, à cette époque, elle était inhabituelle, plaçant une fois encore l’artiste en marge du courant dominant au Mexique.


Rufino Tamayo, Publicité de lingerie, 1934, huile sur toile. Collection du Museo de Arte Moderno / INBA / Mexico. © D.R. Rufino Tamayo / Herederos / México / 2015 / Fundación Olga y Rufino Tamayo, A.C / SODRAC (2016)

« Le monumental et l’universel sont déjà là au début de sa carrière », explique à Magazine MBAC Erika Dolphin, conservatrice coordonnatrice de l’exposition et conservatrice associée au MBAC. « Il a une manière bien particulière de rendre ses figures humaines mystérieuses, moins individuelles et se fondant plus dans le décor, tout en conférant au banal une dimension plutôt fascinante, comme dans des œuvres telles Publicité de lingerie (1934) et Les fumeurs (1931). »

Nombre des préoccupations de Tamayo se retrouvent dans Deux Tehuanas (1935), une aquarelle dans la collection du MBAC. « Fait intéressant, relève Argüellas, dans des œuvres comme Deux Tehuanas et même Pastèques », toutes deux dans l’exposition, « on voit l’influence non seulement d’artistes tels que Braque, Matisse, Picasso et de Chirico sur le travail de Tamayo, mais aussi celle de l’École mexicaine de peinture. »


Rufino Tamayo, Pastèques, 1968, huile sur toile. Collection du Museo de Arte Contemporáneo Internacional Rufino Tamayo / INBA / Mexico. © D.R. Rufino Tamayo / Herederos / México / 2015 / Fundación Olga y Rufino Tamayo, A.C / SODRAC (2016)

Même s’ils revenaient souvent au Mexique, Tamayo et sa femme Olga, sujet de plusieurs œuvres dans l’exposition, ont vécu à New York pendant de longues périodes. En 1948, malgré la démarche artistique apolitique du peintre qui demeurait facteur de controverse tout particulièrement chez les autres modernistes mexicains, une première rétrospective majeure consacrée à l’artiste a été organisée à Mexico. Fatigué de la polémique continue suscitée par son travail dans son propre pays, Tamayo a alors choisi en 1949 de s’installer avec Olga à Paris, où le couple allait vivre pendant la décennie qui suivit.

« Après la Seconde Guerre mondiale, avec l’avènement de l’ère spatiale, dit Argüellas, il y a un moment où Tamayo s’est mis à peindre le cosmos, avec des pièces comme La grande galaxie (1978). Mais il n’en perd pas de vue pour autant l’humanité, qui est mortelle et finie dans un univers éternel et infini. C’est la raison pour laquelle il a fréquemment peint des êtres humains aux formes non naturelles, tout en faisant allusion aux cultures anciennes du Mexique, où chacun était en communication à la fois avec le monde réel et le ciel au-dessus. »

Avec l’exposition de ses peintures à la Biennale de Venise en 1950, Tamayo avait enfin atteint une reconnaissance internationale. En 1964, Olga et lui sont rentrés au Mexique, et en 1974, ont donné leur vaste collection d’art précolombien à la ville d’Oaxaca, avec la fondation du Museo de Arte Prehispánico de México Rufino Tamayo. En 1981, ils ont fait don de leur collection d’art international au peuple du Mexique, prélude à la création du Museo Tamayo Arte Contemporáneo à Mexico.




Rufino Tamayo, La grande galaxie, 1978, huile sur toile. Collection du Museo de Arte Contemporáneo Internacional Rufino Tamayo / INBA Mexico. © D.R. Rufino Tamayo / Herederos / México / 2015 / Fundación Olga y Rufino Tamayo, A.C / SODRAC (2016)

« Sa carrière a été particulièrement longue et variée, constate Dolphin, et ses dernières œuvres évoluent vers une dimension mystique et abstraite. On peut dire également qu’elle a été assez indépendante, avec une rupture relativement rapide avec le travail plus percutant et politique de ses pairs modernistes mexicains. »  

L’exposition se conclut avec deux images. L’une est la peinture Homme à la porte (1980), qui concentre nombre des préoccupations artistiques de Tamayo, notamment la couleur, la composition et les formes humaines archétypales. L’autre est une série de lithographies présentant des figures précolombiennes appartenant, comme le précise Argüellas, « à la période classique de l’histoire du Mexique. C’est notre passé, nos origines, revisités par la touche moderne de l’artiste : un trait de pinceau qui fait le lien entre l’ancien et le contemporain. »

Tamayo est décédé à Mexico en 1991, à l’âge de 91 ans. Durant sa longue carrière, des représentations d’Autochtones des débuts aux tableaux abstraits des dernières années, il a toujours réfléchi à la place de l’humanité dans l’univers.

« Si l’on pouvait exprimer par un simple mot ce qui distingue Tamayo des autres peintres », écrivait le poète lauréat du Prix Nobel Octavio Paz à propos de l’artiste, « je dirais sans la moindre hésitation : Soleil. Pour le soleil dans tous ses tableaux, qu’on le voie ou non. »

Tamayo. Le moderniste mexicain solitaire est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 25 juin au 10 octobre 2016 dans la salle B109. 

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