Isuma, Mallik (Jacky Qrunnut) et Japati (Gouchrard Uttak) voient l'attelage de chiens de Boss s'approcher,  One Day in the Life of Noah Piugattuk, 2019. © Isuma Distribution International Photo: Levi Uttak.

Un état de réflexion: Isuma à Venise

Isuma, le collectif d’artistes originaires d’Igloolik au Nunavut, représente le Canada à la 58e édition de la Biennale de Venise qui s’ouvre en mai. Ses membres ont sélectionné cinq commissaires avec qui ils travailleront à laisser leur marque lors de l’événement : Barbara Fischer (Art Museum de l’Université de Toronto), Candice Hopkins (Biennale de Toronto), Catherine Crowston (Art Gallery of Alberta), Josée Drouin-Brisebois (Musée des beaux-arts du Canada) et moi-même, Asinnajaq (d’Inukjuak, au Nunavik). Depuis plus de trois décennies, Isuma a fait naître un héritage d’œuvres destinées à affirmer l’existence inuite dans le futur. Ce travail cherche à faire réfléchir et à inspirer le spectateur, le mot « isuma » pouvant d’ailleurs être traduit librement de l’inuktitut par « penser ou créer un état de réflexion ».

L'équipe de tournage et d'acteurs de One Day in the Life of Noah Piugattuk sur le lieu du tournage, 2019© Isuma Distribution International Photo: Levi Uttak.

Les vecteurs de communication d’Isuma revêtent différentes formes, allant de l’art vidéo, pour lequel on les connaît le plus, à des programmes éducatifs élaborés par eux pour amener une perspective inuite dans les salles de classe. La majeure partie de leurs créations sont présentées sur leur site Web, isuma.tv. Une de mes œuvres préférées est TimeMachine, où l’on peut bâtir une histoire dans un format « bande dessinée » avec, au choix, des images d’archives de films comme Atanarjuat ou avec ses propres photos. L’objectif de susciter des idées demeure donc présent à toutes les étapes d’un projet quels que soient l’âge du participant ou sa provenance.

Vue d'installation de Isuma au pavilion du Canada dans le cadre de la 58e Exposition internale d'art  – La Biennale di Venezia en mai  2019. Avec la permission du Musée des beaux-arts du Canada et Isuma Distribution International. Photo: Francesco Barascutti

La conception particulière du pavillon canadien à Venise pose son lot de défis, mais elle offre également beaucoup de possibilités. Au fil des ans, il a été possible de mettre en résonance l’architecture de l’édifice et les œuvres présentées. Conçu par l’agence d’architecture BBPR, le pavillon fait partie des rares exemples d’architecture italienne moderne à Venise. Le hasard a voulu qu’il soit conçu et construit à la fin des années 1950, l’époque même où nous transporte One Day in the Life of Noah Piugattuk [Une journée dans la vie de Noah Piugattuk,] œuvre d’Isuma qui y est exposée cette année. Cette coïncidence fascinante rattache l’œuvre à l’espace, m’amenant à superposer ces réalités si lointaines et à les envisager ensemble. Et voilà que l’idée première de l’édifice devient un acteur important de notre mise en scène. Les murs de briques de l’enceinte extérieure du pavillon forment un écrin modeste. Les fenêtres de la cour, elles, baignent l’intérieur de soleil. Ces choix architecturaux vont bien au-delà de ce que commandent la nécessité ou l’esthétisme, pour incorporer des valeurs humanistes. Il s’agit d’une quête pour faire jaillir nos propres lumières intérieures. L’accent sur la réflexion dans le travail d’Isuma implique des références similaires. En collaboration avec le collectif, notre travail de commissaires consiste à attacher les fils et à faire en sorte que l’œuvre et l’espace puissent s’exprimer en harmonie. Ça n’a rien d’évident avec la vidéo, une technique qui repose à la fois sur le temps et la lumière. Permettre à l’art et au pavillon de briller suppose que les commissaires s’attachent à équilibrer soigneusement l’éclairage. Il en résulte une unité de valeurs paisible, mais émouvante entre deux mondes pourtant si différents.

Isuma, Un guard surveille le camp pour l'approche des ours polaires pendant la nuit, One Day in the Life of Noah Piugattuk. © Isuma Distribution International Photo: Levi Uttak

Il m’a été donné de vérifier que la transmission d’un savoir passe mieux par l’observation d’un geste. Or, le film et la vidéo reposent sur une exploitation du moment, ce qui en fait d’excellents moyens pour accéder à la connaissance. Chaque mouvement, chaque mot est riche de possibles, de possibilités de se voir transportés dans le moment suivant. C’est ce que les vidéos offrent tout naturellement. On observe et on apprend de ces gestes et de ces mots. Le partage et la communication d’expériences au travers d’un réseau permettent également un apprentissage. 

Zacharias Kunuk et Norman Cohn sur un site de tournage de One Day in the Life of Noah Piugattuk, 2019. © Isuma Distribution International Photo: Levi Uttak

Internet est l’outil d’Isuma, un moyen de porter le savoir inuit sans faire de compromis quant à son essentielle accessibilité. Le collectif veut en effet que le plus de gens possible puissent visionner son travail vidéo. Cela passe par un site Web foisonnant utilisé pour transmettre cette information, qui revêt de l’importance pour les Inuits comme pour de nombreux autres habitants de notre planète. Lors de son escale à Venise cette année, Isuma emprunte deux voies de communication et de narration.

L'équipe de tournage d'Isuma sur le lieu de tournage de One Day in the Life of Noah Piugattuk, 2019. © Isuma Distribution International Photo: Levi Uttak

Le film One Day in the Life of Noah Piugattuk résonne fortement depuis l’intérieur du pavillon, à Venise en Italie. Il raconte un moment charnière de l’histoire des Inuits et des Canadiens, en adoptant résolument le point de vue des premiers. Le site Silakut Live permet ensuite au visiteur de contempler en temps réel, depuis Venise ou ailleurs, le vaste pays où vécut Piugattuk et qui servit d’inspiration au collectif Isuma. Silakut se présente sous la forme d’une série de transmissions en direct où tout peut survenir, depuis la simple et lente diffusion du paysage jusqu’à des moments de partage d’informations qui relèvent de l’école informelle. Si tout se passe comme prévu, des détenteurs de savoirs seront invités à y aborder des sujets importants aussi bien pour les Inuits que pour le reste de l’humanité. Ce partage veut inviter les Inuits à se faire leur propre idée sur des sujets de grande importance, notamment les procédés d’extraction des ressources naturelles et leurs conséquences. Ce projet a été réalisé comme un prolongement de la plateforme Digital Indigenous Democracy.

C’est un réel plaisir que de présenter au monde ces créations et ces initiatives pour donner une voix forte à des expériences personnelles. Au fil des années, des milliers de gens ont collaboré avec Isuma, au nom du bien commun plutôt que dans la poursuite de fins égoïstes. Ce n’était pas un exercice toujours facile, mais le cœur n’y a jamais manqué.

 

Isuma est présenté  à la  58eme Biennale di Venezia du 11 mai jusqu'au 24 novembre 2019. Suivez Silakut Live From the Floe Edge sur isuma.tv. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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