Vue d'installation de l'exposition Kan Azuma. Une question de lieu, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2024

Vue d'installation de l'exposition Kan Azuma. Une question de lieu, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2024. © Kan Azuma Photo : MBAC

Un lieu qui compte pour Kan Azuma

Kan Azuma. Une question de lieu, exposition individuelle des œuvres du photographe japonais Kan Azuma (né en 1946), présente ses rendus photographiques des paysages naturels et urbains du Canada, ainsi que des gens qu’il a rencontrés au cours de ses nombreux voyages occasionnels en Amérique du Nord et au Japon. Puisant dans la collection du Musée et dans les documents d’archives donnés récemment par l’artiste à Bibliothèque et Archives du MBAC, l’exposition comprend ses séries les plus connues – Érosion (1973) et Autre contrée (v. 1975) – et des planches contact, épreuves de travail et négatifs.

Photographe indépendant formé à l’Institut de design de Tokyo, Kanetsugu (Kan) Azuma arrive en 1970 à Vancouver,  avec un visa de touriste. Nous sommes alors trois ans après les fêtes du centenaire du Canada, quand le système universel de points nouvellement implanté en matière de réglementation relative à l’immigration ne tient plus compte de l’origine nationale comme critère d’admission. Azuma, qui souhaite demeurer plus longtemps au pays, obtient un statut de résident permanent peu après.

Il avait initialement prévu s’installer à New York pour poursuivre son apprentissage auprès d’Ikkō Narahara (1931–2020), l’une des grandes figures de la photographie contemporaine japonaise dans les années 1960. Son idée était de réaliser un essai photographique sur les jeunes générations aux É.-U., mais, refusé par l’immigration américaine pour des sympathies supposées envers l’opposition à la guerre au Vietnam, il a plutôt choisi de mener à bien le projet au Canada. Dans un entretien en 2022 avec l’autrice de cet article, l’artiste se souvient avoir trouvé que le pays se prêtait finalement mieux à son entreprise. Il précise néanmoins qu’une fois établi au Canada, son intérêt s’est progressivement porté plus sur les paysages que sur les gens.

Kan Azuma, toutes les œuvres Sans titre, v. 1985, de la série Pèlerinage des 88 temples. Épreuve à la gélatine argentique, 22.8 x 15.6 cm. Don de l'artiste. Fonds Kan Azuma, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kan Azuma Photo : MBAC, Bibliothèque et Archives

Narahara, mentor d’Azuma, était membre de VIVO, un collectif de photographes explorant un nouveau langage visuel à même de refléter adéquatement les transformations radicales du contexte socioculturel dans le Japon d’après-guerre. Daidō Moriyama (né en 1938), une des grandes signatures de la revue photo d’avant-garde nippone Provoke (1968–1970), a aussi eu une énorme influence sur le style d’Azuma.

Au cours de la brève existence de la publication, les photographes qui y contribuaient cherchaient à s’affranchir de l’esthétique photojournalistique pour se concentrer sur le potentiel qu’a l’appareil photo de saisir des fragments de réalité impossibles à exprimer par le langage. Il s’agissait notamment de mettre l’accent sur le point de vue subjectif de la personne derrière l’objectif, de faire la part belle à l’impression d’immédiateté saisie à même le vécu affectif de la réalité pour illustrer l’effervescence sociopolitique qui traversait la nation tout entière; ainsi est né un style appelé are-bure-boke, qui signifie granuleux, flou, hors foyer. La plupart des œuvres créées par Azuma dans les années 1970 en Amérique du Nord témoignent des liens stylistiques unissant l’artiste à ses prédécesseurs et contemporains au Japon.

Kan Azuma, toutes les œuvres Sans titre, v. 1973, de la série Érosion. Épreuve à la gélatine argentique, 25.3 x 25.2 cm. Collection MCPC. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Kan Azuma Photos : MBAC

La série Érosion, par exemple, qui met en scène le parc national de la Pointe-Pelée et le lac Érié, en Ontario, est un essai en images composé de 50 photographies format carte postale. Pour Azuma, le paysage était inspirant : « […] à la Pointe-Pelée, j’ai senti que mon imagination prenait presque le dessus sur la réalité. Il aurait été possible de rendre cela en peinture, mais la photographie en tant qu’outil exige de la sérénité et anéantit aisément l’espoir de voir. »

Selon l’artiste, cette série est pensée pour être parcourue dans son entièreté à la manière d’un haïku visuel, une courte forme poétique japonaise. Elle est soigneusement ordonnée pour créer un rythme semblable à une rime, projetant l’anxiété, la sensation de répulsion, les impressions de rejet et la dissonance incompréhensible ressenties par Azuma face à ces scènes en tant que nouvel arrivant au pays. Sa réaction émotionnelle devant le spectacle qu’il immortalise dans la série s’exprime de la manière la plus évidente par la texture floue et granuleuse des images, rappelant le style des photographes de Provoke.

Kan Azuma, toutes les œuvres Sans titre, v. 1975, de la série Autre contrée. Épreuve à la gélatine argentique, 24.2 x 35.5 cm. Collection MCPC. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kan Azuma  Photos : MBAC 

Azuma a élaboré le concept d’Autre contrée au cours d’une brève visite dans une carrière de sable au nord de Toronto alors qu’il travaillait comme technicien de chambre noire à l’Université York. Dans cette série, il combine les clichés pris à l’anse Peggys, en Nouvelle-Écosse, avec ceux d’un paysage aride aux allures de désert provenant d’un chantier de construction, dans une réflexion sur le temps géologique nécessaire à la désagrégation des roches en sable sous l’effet des intempéries et de l’érosion.

Kan Azuma, Sans titre, v. 1975, de la série L’art de l’esquive. Épreuve à la gélatine argentique

Kan Azuma, Sans titre, v. 1975, de la série L’art de l’esquive. Épreuve à la gélatine argentique, 25 x 17,8 cm. Don de l’artiste. Fonds Kan Azuma, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kan Azuma  Photo : MBAC

L’exposition aborde également d’autres séries issues de la donation d’archives de l’artiste : L’art de l’esquive, créée vers 1975 dans la banlieue de Toronto, et Pèlerinage des 88 temples, faite au Japon dans le milieu des années 1990. En collaboration avec Patrimoine canadien, douze reproductions issues de la série L’art de l’esquive sont présentées à l’extérieur au marché By d’Ottawa jusqu’à l’année prochaine.

Les photos de Pèlerinage des 88 temples sont des portraits des personnes rencontrées par l’artiste lors d’un séjour sur l’île de Shikoku, l’une des quatre grandes îles du Japon. Selon le folklore local, si vous visitez tous les 88 temples avec diligence, les membres de votre famille décédés viendront vous saluer. Azuma a photographié les pèlerins et les employés des temples sur la route de ces sanctuaires, dans l’espoir d’apercevoir le visage de sa mère.

Kan Azuma, Sans titre, v. 1995, de la série Pèlerinage des 88 temples. Épreuve à la gélatine argentique

Kan Azuma, Sans titre, v. 1995, de la série Pèlerinage des 88 temples. Épreuve à la gélatine argentique, 12,7 x 18,9 cm. Don de l’artiste. Fonds Kan Azuma, Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kan Azuma Photo : MBAC 

La plupart des séries photographiques d’Azuma ne sont pas le fruit d’une planification et d’une exécution pointilleuses. Tout comme sa venue au Canada relevait d’une décision spontanée, les endroits qu’il a visités et les photographies qu’il y a prises traduisent une réaction affective aux scènes qu’il découvrait, avec un sens aigu de l’instantanéité.

Dans l’entrevue de 2022, Azuma expliquait que la photographie n’était pas juste un outil destiné à immortaliser des paysages pittoresques ou des sujets d’intérêt. Pour lui, elle était un moyen de communiquer son interaction émotionnelle avec le monde, en constituant dans l’instant des communautés auxquelles il pouvait appartenir. Ces images étaient une invitation en un lieu lancée à autrui, autant qu’à lui pour accéder à un lieu qui compte.

 

L'exposition Kan Azuma. Une question de lieu est présentée dans la salle C218 au Musée des beaux-arts du Canada jusqu' au 24 juin 2024. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

À propos de l'auteur