Un scandale en mousseline : la petite robe blanche de Marie-Antoinette


Grande-Bretagne ou États-Unis, Robe, v. 1805–1810, mousseline brodée. Musée royal de l’Ontario, Toronto, don de Mme Henry P. Kendall (976.199.34). Avec la permission du Musée royal de l'Ontario. Tous droits réservés, ROM

En 1926, Coco Chanel lance la petite robe noire qui deviendra rapidement, écrit le Vogue américain, « une sorte d’uniforme pour toutes les femmes de goût. » Quelque 150 ans plut tôt, une révolution semblable avait secoué le monde de la mode : le tableau de l’élégante Marie-Antoinette en simple robe de mousseline blanche peint par Élisabeth Louise Vigée Le Brun.

Portée sans baleine ni panier, la robe fit scandale. Non seulement pour sa simplicité qui contrastait avec les robes somptueusement perlées et brodées en vogue, mais parce qu’elle avait été confectionnée dans un tissu translucide et parfois plutôt suggestif.

Marie-Antoinette porte une robe volumineuse et froufroutante sur le portrait de Vigée Le Brun. À la fin du XVIIIe siècle, la ligne a cependant beaucoup évolué et se rapproche davantage du drapé de la Grèce antique. Elle a aussi été adaptée par les « branchées » de l’époque qui la déclinent dans des versions moulantes et presque transparentes, au grand dam de la bonne société.


Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Madame Erneste Bioche de Misery, 1807, huile sur toile, 117,5 x 91,5 cm. Acheté en 1974. MBAC

Difficile de comprendre la controverse provoquée par ces images de notre point de vue moderne. La nouvelle exposition du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), La robe blanche. Comprendre nos chefs-d’œuvre, à l'affiche à partir du 27 mai, révèle toutes les facettes de cette robe autrefois scandaleuse grâce à un judicieux choix d’images et d’accessoires et à deux saisissantes robes de mousseline de l’époque.

« Le vêtement peut être une merveilleuse introduction à n’importe quelle période historique, indique la commissaire Erika Dolphin à Magazine MBAC. Dans ce cas précis, il donne toutes sortes d’indices sur la place des femmes dans la société, sur la mode, sur la France et sur le commerce mondial des produits de luxe. J’ai pensé qu’une exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre sur les robes de mousseline blanche et sur la révolution qu’elles ont provoquée était un moyen intéressant de rendre encore plus accessible l’exposition Vigée Le Brun. »

En 1783, lorsque Vigée Le Brun peint le célèbre Marie-Antoinette « en chemise », la reine a mauvaise presse notamment à cause du coût excessif de ses toilettes luxueuses. Voulant ressembler davantage à une femme du peuple, elle se fait donc représenter vêtue de cette choquante robe de mousseline blanche. Toutefois l’idée se retourne contre elle : non seulement est-elle raillée pour avoir posé habillée comme une simple femme de chambre pour un portrait public, mais elle est accusée de ridiculiser la dignité monarchique de la France en portant une tenue aussi commune.



Henry Fuseli, Femme debout devant une coiffeuse ou une épinette, v. 1790–1792, plume et encre brune avec lavis brun et gris sur mine de plomb, avec rehauts de craie blanche, sur papier vergé, 47,8 x 31,6 cm. Acheté en 1937. MBAC

« Quand l’exposition Vigée Le Brun a pris forme, raconte Erika Dolphin, j’ai pensé à une collection de vêtements que j’avais vue il y a des années à Manchester, en Angleterre. Il y avait plusieurs robes merveilleuses en mousseline et je me souviens m’être dit que ce n’était pas exactement le genre de tissu que l’on associait au luxe. Mais la mousseline de ces robes est aérienne, presque magique, et les robes sont divines. »

Mettant en vedette deux robes de mousseline (l’une prêtée par un particulier et l’autre empruntée à la riche collection de costumes du Musée royal de l’Ontario), les deux robes de l’exposition La robe blanche, comme en témoignent plusieurs toiles de la collection du MBAC, ont été créées au début et à la fin de la période couverte – soit de 1783 jusque vers 1820. L’exposition réunit regroupe aussi des illustrations d’époque et des caricatures politiques puisées dans la collection nationale et dans celle du Musée des beaux-arts de l’Ontario, ainsi que des objets tels des accessoires et un panier motorisé. Prêté par le musée des Arts Décoratifs de Paris, ce panier souligne le caractère extrêmement encombrant de la mode avant l’arrivée de la petite robe blanche. Enfin, les visiteurs trouveront des références aux toiles de l’exposition Vigée Le Brun qui attestent l’influence du style sur toutes les couches de la société.


Henry Raeburn, Jacobina Copland, v. 1794–1798, huile sur toile, 76,2 x 63,5 cm. Acheté en 1962. MBAC

Erika Dolphin précise : « Un des autres aspects intéressants de l’organisation de cette exposition est le fait que la création d’une silhouette adaptée à une époque est un art en soi. Il y a toute une industrie consacrée aux mannequins qui incarnent leur époque. Et même quand on trouve le bon mannequin, on doit l’habiller, créer des couches de jupons et ajouter du rembourrage ou autre pour arriver au bon profil. »

Il faut en partie blâmer Vigée Le Brun pour le scandale de l’impair vestimentaire absolu de Marie-Antoinette. S’il est vrai que la reine aimait porter des robes champêtres dans son Petit Trianon chéri, il est tout aussi exact que la portraitiste préférait nettement représenter ses sujets portant des tenues naturelles. Dans ses mémoires, elle se vante de gagner la confiance de ses modèles pour obtenir qu’ils s’habillent comme elle le souhaite. On a même dit que la simple façon dont elle dépeignait les puissants lui avait conféré une influence notable sur la mode.

« C’est une période captivante, ajoute Erika Dolphin. Je trouve vraiment fascinant de penser que quelque chose d’aussi terre-à-terre que nos tenues – ce que portent les gens selon les époques – puisse ouvrir toutes sortes de pistes de réflexion historiques intéressantes. »

L’exposition La robe blanche. Comprendre nos chefs-d’œuvre est à l'affiche du 27 mai jusqu’au 25 septembre 2016 dans la salle C218 du MBAC. L’exposition Élisabeth Louise Vigée Le Brun, 1755–1842 est à l’affiche au MBAC du 10 juin jusqu'au 11 septembre 2016 dans les salles d'expositions temporaires.

 

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