Barnett Newman. Dernières œuvres, 1965–1970

 

Avec l'autorisation de Yale University Press [couverture : Barnett Newman, Now II (1967), acrylique sur toile, 335,9 x 127,3 cm. The Menil Collection, Houston, anciennement dans la collection de Christophe Menil. Photo : Rick Gardner. The Barnett Newman Foundation, New York / Artist Right Society (ARS), New York (2015). Tous droits réservés]

Il y a un peu plus de 25 ans, l’œuvre de Barnett Newman (1905–1970) provoquait la colère du public. À la suite de l’acquisition par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) de sa monumentale Voix de feu (1967) pour près de 1,76 million de $, tout un chacun, des grands médias aux simples citoyens, intervenait pour exprimer indignation et dérision.

Outre l’habituel « mon enfant ferait mieux », Voix de feu a été publiquement moquée dans des caricatures éditoriales, ainsi que sur des vêtements, dont des « tee-shirts de feu » et des « cravates de feu ». Il y a même eu une « Barn of Fire » (grange de feu), initiative d’un horticulteur local qui a repeint à la blague une façade latérale de sa serre aux couleurs de la toile. Quand la question est remontée jusque dans la sphère politique, Felix Holtmann, député du Manitoba, a, dans une phrase restée célèbre, déclaré que la peinture avait l’air d’avoir nécessité « deux pots de peinture, deux rouleaux et une dizaine de minutes ».

Deux décennies plus tard, la décision d’acheter la Voix de feu de Newman s’avère avoir été particulièrement visionnaire. En 2014, son Black Fire I [Feu noir I] (1961) atteignait 84,2 millions de $ aux enchères, fracassant le record précédent de 43,8 millions de $ établi seulement un an auparavant. Vu sous cet angle, le prix payé pour le tableau Voix de feu de 5,4 sur 2,4 mètres semble une excellente affaire.

 

Barnett Newman, Voix de feu (1967), acrylique sur toile, 543,6 x 243,8 cm. MBAC. © The Barnett Newman Foundation, New York / SODRAC (2016)

En 2015, la Menil Collection de Houston, au Texas, a organisé une exposition sur les cinq dernières années de Newman, une période durant laquelle Voix de feu a été réalisée. Le catalogue d’exposition (en anglais), intitulé Barnett Newman: The Late Work, 1965–1970 [Barnett Newman. Dernières œuvres, 1965–1970], présentant des peintures et sculptures de plusieurs institutions, dont trois pièces du MBAC, constitue un hommage sobre et élégant à l’un des artistes américains les plus importants du milieu du XXe siècle.

Outre ses magnifiques illustrations, Barnett Newman: The Late Work propose trois essais, chacun sensiblement différent dans son traitement et son approche. Dans « Barnett Newman’s Immortal Air, 1965–70 » [Le souffle immortel de Barnett Newman, 1965–1970], Michelle White, conservatrice associée de la Menil, nous offre une étude approfondie sur Newman et sur le legs inhérent à ses dernières œuvres. Notant que celles-ci sont « plus grandes, plus lumineuses et plus graphiques », White souligne une palette changeante qui comprend des « couleurs primaires qui semblent être sorties tout droit du tube ». Il s’agit d’un tournant important pour un artiste jusqu’alors connu pour son penchant pour les tons de terre sombres appliqués en couches multiples.

White aborde également la question de l’éthos derrière le travail de Newman, remarquant que l’artiste tenait à ce que son œuvre ait un impact physique et métaphysique sur le spectateur. « D’un point de vue physique, écrit White, il voulait que le public vive une expérience en temps réel devant son œuvre. Sur le plan métaphysique, il voulait que la rencontre matérielle transcende les attentes en matière de représentation. »

Dans « So Much Mud : Response and Interplay between Artist and Material in the Late Paintings of Barnett Newman » [Tant de boue. Réaction et interaction entre l’artiste et le matériau dans les peintures tardives de Barnett Newman], Bradford A. Epley, conservateur en chef de la Menil, nous livre une analyse fascinante des techniques et matériaux utilisés par Newman. Plutôt que de dresser simplement la liste des pigments et supports et d’expliquer comment Newman préparait ses toiles, Epley choisit de présenter une étude très fouillée sur la manière dont les matériaux eux-mêmes et leurs limites ont pu guider les choix artistiques du peintre.

 

Barnett Newman, Unfinished Painting (The Sail) [Peinture non terminée (La voile)] [1970], vue d'installation (2015) pour l'exposition Barnett Newman: The Late Work, 1965-1970, acrylique sur toile, 243,5 x 300,4 cm. The Menil Collection, Houston, don d’Annalee Newman. Photo : Paul Hester. The Barnett Newman Foundation, New York / SODRAC (2016). Tous droits réservés

Bien loin du « deux pots de peinture, deux rouleaux et une dizaine de minutes », les tableaux de Newman sont en fait patiemment construits en de nombreuses couches de glacis. Des photographies en coupe et des reconstitutions de plusieurs de ses peintures montrent la méthode de production de ces couches.

Soulignant que les toiles plus anciennes de Newman ont été réalisées à l’huile, Epley poursuit sur les évolutions causées dans le travail de l’artiste par le passage à la technique de l’acrylique. L’un des signes distinctifs d’un Newman plus ancien, par exemple, est le saignement le long des bords des lignes de ruban-cache. Epley avance de manière convaincante que, outre la manière dont le ruban était appliqué (fermement ou non), la peinture à l’huile dégradait l’adhésif du ruban, permettant à la peinture de s’infiltrer sous le cache.

Plus intéressante encore est l’analyse que livre Epley du changement dans la palette de Newman. Remarquant que les grosses molécules de polymère du médium acrylique ont tendance à diluer le pigment, et qu’il faut beaucoup de pigment pour obtenir un ton de terre acceptable, Epley suggère que Newman a pour l’essentiel renoncé à sa palette antérieure en changeant de matériau.

Dans le dernier essai du catalogue, « Finish Lines for Barnett Newman » [Lignes d’arrivée pour Barnett Newman], Sarah K. Rich, professeure agrégée en histoire de l’art au Penn State’s College of Art and Architecture, traite des œuvres restées inachevées en raison du décès soudain de Newman. Relevant que l’artiste a laissé seulement quatre œuvres non terminées (ce qui est incroyablement peu pour n’importe quel artiste), Rich s’intéresse à celles-ci et livre une captivante réflexion sur la façon dont il convient d’aborder les œuvres inachevées.

L’un des passages les plus intéressants est celui où l’auteure aborde le cas d’une « peinture en bleu et blanc » qui sera détruite par Annalee Newman à la demande de son mari. Si la toile a bien été découpée en morceaux, Annalee a fini par se raviser et l’a assemblée à nouveau. Rich explique que le tableau porte encore les marques de son démantèlement, « les traces visibles des restaurations étant encore plus troublantes car semblant rappeler le vandalisme notoirement subi par certaines des plus grandes toiles de Newman ». Rich brosse également un émouvant portrait d’Annalee, une femme qui a consacré sa vie à l’œuvre de Newman et à la protection de son legs.

 

Barnett Newman, Primordial Light [Lumière primordiale] (1954), huile sur toile, 243,8 x 127 x 3,8 cm. The Menil Collection, Houston. Photo : Hickey-Robertson, Houston. The Barnett Newman Foundation, New York / SODRAC (2016). Tous droits réservés

Tout livre sur l’art digne de ce nom devrait, bien entendu, être aussi marquant que les œuvres qu’il aborde. En cela, Barnett Newman: The Late Work ne déçoit pas. Les graphistes ont laissé de larges espaces blancs sur chaque page, permettant aux œuvres de donner leur pleine mesure. Élément spectaculaire, ils ont intégré des encarts à volets pour mieux rendre les longues œuvres horizontales qui auraient été autrement amoindries, entassées sur une page verticale. Le catalogue comprend également de nombreuses photographies de l’atelier de Newman à l’époque de sa mort et plusieurs de Newman lui-même, dont un magnifique cliché pris alors qu’il était à mi-carrière, assis en plein centre devant l’une de ses peintures « zip ».

S’il eût été intéressant d’avoir une notice biographique allant au-delà des cinq années couvertes par la chronologie de Melissa Ho, ce catalogue se classe parmi les grands ouvrages sur l’art contemporain. En évitant les types de poncifs artistiques que Newman lui-même aurait détestés, Barnett Newman: The Late Work fait honneur à un maître dont le travail a non seulement influencé des générations d’artistes, mais qui a aussi passé l’épreuve du temps. 

Et qu’en est-il de l’œuvre qui a suscité toute cette controverse il y a une génération? Commandée pour le pavillon des États-Unis à l’Expo 67 – et illustrée dans le catalogue telle qu’elle figurait à l’origine dans le dôme géodésique de Buckminster Fuller, Voix de feu est maintenant accrochée, et bien mise en valeur, au MBAC, avec toute la majesté qui siérait dans une cathédrale. Ses dimensions, pour ne pas parler de la puissance brute de ses couleurs et surfaces, produisent exactement l’effet tant recherché par Newman : « Je souhaite que ma peinture puisse contribuer à donner à quelqu’un, comme elle le fait avec moi, le sentiment de sa propre totalité, de sa propre différence, de sa propre individualité ».

Barnett Newman: The Late Work, 1965–1970, de Bradford A. Epley et Michelle White, avec une contribution de Sarah K. Rich, est en vente à la Librairie du Musée des beaux-arts du Canada. Les visiteurs du MBAC peuvent admirer les tableaux La voie I (1951), Voix de feu et Arête jaune (v. 1968), ainsi que la sculpture Ici II (1965) dans la salle de l’expressionnisme abstrait américain (C214).

 

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