Bertram Brooker, un artiste abstrait novateur

 

Scénariste, dramaturge, romancier primé, directeur publicitaire et artiste, Bertram Brooker (1888–1955) est peut-être l’une des figures les plus captivantes de l’art canadien, entre autres pour ses réalisations dans toutes sortes de domaines. Dans un merveilleux nouvel ouvrage en ligne, Bertram Brooker : Sa vie et son œuvre, James King brosse le portrait d’un homme de la Renaissance qui se définit autant par les diverses carrières qui ont nourri son art que par l’art en tant que tel.

Bertram Brooker, The Cloud (Le nuage), v. 1942. Huile sur toile, 61.4 x 76.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Bertram Brooker naît à Londres, en Angleterre, et émigre très jeune au Canada. Au début de la vingtaine, il vit à Portage la Prairie, une petite ville à 80 km à l’ouest de Winnipeg. Il se rend vers cette époque à Londres et à New York pour « se tenir au courant des événements se produisant dans le monde de la littérature, du théâtre et des arts ». Aucun détail de ses visites sur place n’est parvenu jusqu’à nous, mais tout porte à croire qu’il a vu des tableaux postimpressionnistes et vorticistes ainsi que des œuvres de Pablo Picasso, de Marcel Duchamp et d’Alfred Steiglitz. En 1912, son frère Cecil et lui-même déménagent à Neepawa, au Manitoba, où ils ouvrent un cinéma. Dans un des épisodes les plus drôles du livre, l’auteur raconte que Brooker, s’étant plaint au studio de production Vitagraph de la qualité épouvantable des films que celui-ci lui envoie, reçoit en retour une lettre polie le proposant à écrire ses propres scénarios. Ce qu’il fait… et plusieurs deviendront des films couronnés de succès.

Dans ce récit parsemé d’anecdotes du genre, James King reprend le style narratif qui lui a si bien servi pour sa biographie de Greg Curnoe et anime tout aussi brillamment son nouveau sujet biographique. Il nous présente un homme doué d’un profond sens moral, d’une volonté de réussite et d’une éthique de travail irréprochable, mais aussi légèrement dépourvu de confiance en soi. Brooker déteste particulièrement l’idée qu’il ait visiblement pu trop être influencé par d’autres artistes, disant ainsi de l’exposition Georgia O’Keeffe présentée en 1934 à New York que « certaines [de ces œuvres] ressemblaient terriblement à mes premières œuvres abstraites et je ne les aimais pas, peut-être précisément pour cette raison. »  

Brooker se marie en 1913. En 1921, il vit à Toronto et travaille comme illustrateur et directeur de publicité, consacrant ses soirées à la peinture. Pendant la plus grande partie des années 1920, il arrondit son salaire de publicitaire avec les revenus d’une prolifique carrière littéraire indépendante.  De 1922 à 1924, il s’intéresse de plus en plus à la peinture. Ses toiles de l’époque semblent indiquer qu’il cherche encore sa voie artistique. Toutefois sa fréquentation des œuvres d’autres artistes – de même que son amitié quelque peu tendue avec  Lawren S. Harris avec qui il partage le même intérêt pour le spiritualisme et sa relation, plus amicale, avec Lionel LeMoine FitzGerald – l’aident à trouver sa voie entre abstraction et modernisme plus figuratif et à raffiner constamment sa vision artistique.

Bertram Brooker, Abstraction, Musique, 1927. F.B. Housser Memorial Collection, 1945 (45.A.47). Collection de Museum London. Photo: Museum London

James King explore à fond les nombreuses manifestations d’expression artistique de son sujet ainsi que ses intérêts et ses influences, dont la musique. Les illustrations en noir et blanc de Brooker sont particulièrement saisissantes avec leurs gros plans inquiétants, leurs éclairages dramatiques et leurs angles insolites peut-être inspirés de son ancienne carrière de gérant de cinéma. Tout aussi frappants sont ses nus qui se démarquent par un style impassible « joli laid » plus fréquemment associé aux œuvres de certains de ses contemporains, dont Stanley Spencer, et qui font scandale à l’époque.

Bertram Brooker, Sans titre (Dessin de couverture de livre pour « Crimes et châtiments » de Fyodor Dostoyevsky), 1937. Don de Norman Brooke Bell, Patricia Brooke Bell et Douglas Ambridge Brooke Bell, 2007, à la mémoire de Cicely Barlow Bell. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo credit: MBAC

Brooker s’est toute sa vie astreint à voir les choses sous d’autres angles. S’il figure parme les premiers peintres abstraits au Canada, il fait aussi partie d’un mouvement d’avant-garde auquel appartiennent des sommités telles que Vassily Kandinsky. Un homme complexe, intelligent et légèrement exaspérant, Brooker n’est peut-être pas aussi connu que les artistes qu’il a côtoyés, mais la plus grande partie de son œuvre conserve encore aujourd’hui toute sa séduction, laissant penser qu’il était vraiment en avance sur son temps.

Bien que Brooker ait lui-même été auteur et critique, ses œuvres et sa carrière artistique ont rarement fait l’objet d’ouvrages significatifs. Avec cette publication de l’Institut de l’art canadien, James King comble élégamment ce vide et nous offre un livre où des éléments biographiques divertissants contrebalancent une critique soigneusement réfléchie du travail, du style et de la technique de l’artiste. Non seulement le résultat est-il un précieux ajout au discours sur le modernisme canadien et ses influences, mais il se révèle une lecture très amusante.    

 

Bertram Brooker : Sa vie et son œuvre de James King est publié par l’Institut de l’art canadien. Il peut être téléchargé ou lu en ligne. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

 

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