Contact, résistance et échanges. SakKijâjuk et l’art des Inuits du Labrador

James Andersen, Baleine échouée dans un port, s.d., Épreuve transparente, tirage 50 x 50 cm. The Nunatsiavut Government, Andersen Collection, The Rooms. Photographie: The Rooms. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

Même si l’art inuit du Nunavut est aujourd’hui connu dans le monde entier, l’art des Inuits du Labrador a souvent été ignoré. Ce manque de sensibilisation et d’acceptation générale est vraiment regrettable compte tenu de la vitalité, de l’humour et du brio technique de cet art, comme le révèle le nouveau livre de Heather Igloliorte, SakKijâjuk : Art et artisanat du Nunatsiavut.

Loin d’être une version édulcorée de l’art inuit, l’art du Nunatsiavut est une entité en soi et le fruit d’une culture qui, des baleiniers basques aux missionnaires moraves, a connu quelque 400 ans de contact avec le monde extérieur. Sans oublier l’accès facile des habitants de ce territoire à des matières « non inuites » (bois, perles, etc.) qu’ils ont naturellement intégrées à leurs formes d’art.

Maria Merkuratsuk, Le modèle de mon père, 2015, Peau de phoque, cuir de vache et queues de renard rouges, doublure en peluche, coton, babiche, fil, 45,7 x 20,3 x 10,2 cm. Collection de l’artiste. Photographie: Affaires autochtones et du Nord Canada. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

Malheureusement, comme le note l’auteure (elle-même native du Nunatsiavut) dans son introduction : « Plutôt que de voir dans ces siècles de contact, de résistance et d’échanges un sujet d’étude fascinant, la plupart des historiens de l’art inuit du XXe siècle se sont détournés des Inuits du Labrador, jugés trop acculturés. »

L’une des formes d’expression les plus fascinantes des échanges interculturels du Nunatsiavut présentées dans cet ouvrage est la série photographique de Jennie Williams, La nuit des Naluljuks (2010 – ). Le 6 janvier (ancienne date de Noël), dans l’inquiétante noirceur de l’hiver arctique, des personnages terrifiants aux masques effrayants, vêtus de loques, émergent de la glace de mer et poursuivent les enfants avec des bâtons et des chaînes dans les rues de la ville. Il n’existe qu’une seule façon de les amadouer : leur chanter une chanson dont la plus courante est une interprétation inuktitut d’un ancien hymne morave.

Malgré leur culture distincte, les artistes du Nunatsiavut se sont battus pendant de nombreuses années pour obtenir l’infrastructure, le matériel, la formation et les moyens promotionnels qu’avaient déjà obtenus les Inuits d’autres régions du pays. Comme le souligne l’auteure, leur travail a été tellement rejeté que « artistes et artisans inuits du Labrador n’ont pas été autorisés à utiliser l’"étiquette L’Igloo" pour authentifier leurs œuvres comme de l’art inuit "véritable" avant 1990. »

Jennie Williams, La nuit des Nalujuks, 2010 – série en cours, Photographies numériques, 36 x 183 cm. Collection de l’artiste.  Photographie: Jennie Williams. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

SakKijâjuk est un mot du dialecte inuktitut du Labrador qui signifie « être visible », ce qui est précisément le but de ce nouvel ouvrage. Publié pour accompagner une récente exposition éponyme, ce catalogue met aussi bien en relief des habiletés traditionnelles, telles la couture et la vannerie, que des points de vue uniques sur les métiers artisanaux du Sud et des virages audacieux dans les domaines de la peinture, du dessin, de la sculpture, de l’estampe, de la photographie et de la vidéo.

Quatre sections comprenant chacune un essai composent SakKijâjuk : InutuKait/Les aînés, AkKusiuttet/Les pionniers, Ikualattisijet/Les gardiens du feu et Kingullet Kinguvâtsait/La nouvelle génération.

Présentée par la chanteuse de gorge et éducatrice culturelle inuite Jenna Joyce Broomfield, la section Inutukait/Les aînés s’ouvre sur une merveilleuse série de diapositives de James Andersen (1919–2011) et regroupe de magnifiques exemples de bottes traditionnelles en peau de phoque, des broderies et des vanneries, des dessins, des peintures et des objets sculptés. Si de nombreuses œuvres semblent conventionnelles, un regard plus attentif décèle l’insouciance sous-jacente qui caractérise souvent le travail des artistes et des artisans du Nunatsiavut.

Michael Massie, Théière boa, 1996, Argent sterling, ivoire, tulipier, 17,8 x 8,9 x 16,5 cm. The Rooms Provincial Art Gallery, collection de la Memorial University. Photographie: Ned Pratt Photography. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

La section suivante, AkKusiuttet/Les pionniers, est commentée par Aimee Chaulk, rédactrice en chef de la revue Them Days. L’espèce d’impudence qui se dégage des créations de ces pionniers dénotent une prise de conscience grandissante de cette génération d’artistes. Ainsi la linogravure de Dinah Andersen, Et ils se qualifient de leaders (1997), illustre une femelle caribou guidant deux mâles, et l’élégante théière en argent massif de Michael Massie, Théière boa (1996) se distingue par sa grande originalité. Quant à  la paire de gants en fourrure créée par Maria Merkuratsuk, Le modèle de mon père (2015), elle reprend certes un motif traditionnel, mais revisité dans une éclatante couleur rouge pompier.

Présentée par Christine Lalonde, conservatrice d’art indigène au Musée des beaux-arts du Canada, la section Ikualattisijet/Les gardiens du feu aborde la question de l’authenticité. Malgré des techniques, des matériaux et des sujets traditionnels, les œuvres fascinent par leur originalité et leur imprévisibilité.

Heather Campbell, Communauté inuite de 7e génération, 2015, Plume et encre, crayon lithographique, crayon sur Mylar, 58,4 x 44,5 cm. Collection de l’artiste. Photographie: Ned Pratt Photography. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

 

Par exemple, bien que Billy Gauthier ait utilisé de la pierre, de l’os et du bois de caribou et d’orignal pour Chant du monde des esprits (s.d.), il a aussi réduit  la figure centrale de cette sculpture à la façon d’un Giacometti. La photo de Barry Pottle, La dernière Cène (2014), sert sur une assiette la tête rouge sang et bien trop réelle bien d’un animal. Et la délicate peinture de Heather Campbell, Communauté inuite de 7e génération (2015), créée un nouvel univers post-réchauffement climatique où des éoliennes et un dôme géodésique s’imposent dans un paysage de village estival du Nunatsiavut.  

Kingullet Kinguvâtsait/La nouvelle génération s’ouvre sur un essai de l’artiste inuit Barry Pottle. À de nombreux égards, les œuvres de cette dernière section confirment un peuple à l’aise dans son identité – traditionnelle ou autre – et multiplient les emblèmes du Nord : parka de femme, mocassins, chiens de traîneau, sculptures d’ours dansant et un inukshuk. Mais chacune est discrètement subversive, défiant les règles tout en les épousant.

Chantelle Andersen, Amauti en laine tissée, 2012, Laine, tissu, 149,9 x 142,2 cm. Collection de Karen Schreiber. Photographie: Ned Pratt Photography. © 2017 Reproduit d’après SakKijâjuk. Art et artisanat du Nunatsiavut, avec l’autorisation de Goose Lane

 

Ainsi, plutôt que le classique ours dansant, Ephraim Jararuse propose Ours dansants (2012), une sculpture de deux ours dansant un tango stylisé. Optant pour des techniques de tissage occidentales plutôt que pour de la peau de phoque, Chantelle Andersen crée un amauti dont la structure tissée n’a pu être conçue que par ordinateur. Et Davidee Ningeok utilise de la serpentinite et de l’os traditionnel pour saisir le moment terrifiant d’une punition corporelle dans Cauchemar au pensionnat (2015).

Si SakKijâjuk est en partie une étude culturelle, l’ouvrage se classe pourtant définitivement dans la catégorie des livres d’art attrayants. Le troupeau de la rivière George (1995–1996), une délicieuse œuvre de Chesley Flowers, agrémente sa jaquette en vélin, et chacun des quarante-sept artistes fait l’objet d’une présentation soignée. Les images s’étalent généralement sur une pleine page ou sur une double page et sont suffisamment aérées pour respirer. À la fin du livre, une carte oriente les lecteurs qui savent vaguement où se trouve le Nunatsiavut sans toutefois être capable de le localiser précisément.

Comme le rappelle Jenna Joyce Broomfield dans son essai : « Les pratiques artistiques ont toujours été présentes dans nos communautés, mais ce n’est que récemment qu’elles ont été reconnues comme telles. » À ce titre, SakKijâjuk est une belle façon de révéler toutes ces formes d’art, de rendre visible ce qui existe depuis longtemps.

Publié en 2017 aux éditions Goose Lane, SakKijâjuk : Art et artisanat du Nunatsiavut est disponible à la Boutique du Musée des beaux-arts du Canada. L’exposition itinérante du même nom organisée par The Rooms, à Terre-Neuve, a été présentée à St. John’s, Terre-Neuve. Elle circule aujourd’hui au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur