De vilain régionaliste à figure emblématique de l’art canadien

 

Greg Curnoe (1936–1992) est pour bien des gens « l’artiste qui peint des vélos ». Pour d’autres, il est un fervent régionaliste et pour d’autres encore, un iconoclaste qui a su résister aux canons de l’art canadien. Et s’il y a bien sûr de tout cela chez lui, il y a bien plus encore comme le révèle James King dans une nouvelle biographie de l’homme, The Way It Is.

Greg Curnoe est né à London, en Ontario. Il commence très jeune des études d’art, suit un programme artistique au secondaire et s’inscrit à l’Ontario College of Art de Toronto. Ses professeurs le voient comme un « original », mais il n’est pas forcément l’élève le plus brillant du lot. Il ne terminera pas sa dernière année et repartira pour London convaincu que les artistes peuvent à la fois être des régionalistes engagés et mener de belles carrières nationales, voire internationales.

Greg Curnoe, Le piano camouflé ou Cocardes françaises​, 1965-1966, huile sur contre-plaqué et enseigne d'hôtel avec lampes à incandescence, 249,7 x 372,1 x 29 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © SUCCESSION GREG CURNOE / SODRAC (2018). Photo: MBAC

 

Curnoe a sans doute acquis son statut de grand artiste canadien le jour fatidique où Pierre Théberge, alors conservateur au Musée des beaux-arts du Canada (qu’il dirigera plus tard) lui a rendu visite dans son  atelier. Conquis par une de ses œuvres aujourd’hui devenue célèbre, Le piano camouflé ou Cocardes françaises (1965–1966), Pierre Théberge la réserve immédiatement pour le Musée, qui devient ainsi le premier musée national à acheter une de ses œuvres.

Curnoe se taille aussi une réputation internationale (ses œuvres textuelles sont particulièrement appréciées en Europe), mais son cœur demeure à London où se trouve son atelier, une ancienne usine qui lui offre une vue panoramique de l’hôpital  qui l’a vu naître et qu’il peint à plusieurs reprises. L’une de ses représentations, Vue de l’hôpital Victoria, deuxième série (1969–1971), est actuellement exposée dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada.

Greg Curnoe, Vue de l'hôpital Victoria, deuxième série (10 février 1969 - 10 mars 1971), 1969-1971, huile, encre appliquée au tampon de caoutchouc, mine de plomb et papier peint
sur contre-plaqué, encadré en lattes de plexiglas, avec magnétophone, bande audio, haut-parleurs, et huit pages de texte (photocopiées d'un carnet inscrit au tampon de caoutchouc), 243,8 x 487 cm assembled. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © SUCCESSION GREG CURNOE / SODRAC (2018). Photo: MBAC

 

L’une des perspectives les plus fascinantes du livre de James King est son analyse de la carrière d’autodidacte de Curnoe. Bien que celui-ci ait parfois dû accepter d’autres types d’emplois pour soutenir son art, il a toujours soutenu que l’art seul devait faire vivre de manière durable l’artiste qu’il était. Comme le note James King, Curnoe faisait une promotion efficace de son travail.

L’auteur souligne aussi que Curnoe, malgré l’image d’artiste rebelle qu’il donnait, était au fond un homme étonnamment conformiste. Après son mariage en 1965, il entreprend de fonder une famille typique de banlieue et utilise souvent son épouse, Sheila, comme modèle de nu même s’il est évident que celle-ci n’apprécie pas le genre. Il faudra que les nus de sa femme lui attirent les foudres des féministes pour qu’il prenne la décision radicale de peindre un autoportrait nu de face, Ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre (1983).

Greg Curnoe, Ce qui est bon pour l'un est bon pour l'autre, 1983, aquarelle, mine de plomb et stylo à bille sur papier vélin, 193,3 x 175 cm irregular (torn u.l. corner). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © SUCCESSION GREG CURNOE / SODRAC (2018). Photo: MBAC

 

L’auteur revient aussi en détail sur l’amour profond qu’éprouvait Curnoe pour les bandes dessinées et sur l’importance des textes qui accompagnent ses images. Parfois l’artiste est le seul à comprendre le sens de ces mots et parfois ces mots, comme dans Pour Jack #2 (1978) et Pour Selwyn #2 (1979), rendent hommage à un ami décédé.

Que dire alors des images de bicyclettes qui sont étroitement liées à Curnoe ? Passionné de vélo depuis sa plus tendre enfance, Curnoe a longtemps pratiqué la course cycliste au sein d’un club local pour lequel il a établi plusieurs records. Petit à petit, il s’est mis à voir ses vélos comme des objets esthétiquement séduisants.

Dans les années 1980, ses œuvres se vendent plus difficilement et Curnoe commence à remettre en question non seulement son art, mais son héritage artistique. Comme le suggère James King, il semble s’être égaré. Une découverte archéologique providentielle sur sa propriété l’entraîne cependant sur de nouvelles pistes de recherche artistique et il se plonge dans l’étude de l’histoire du site, des peuples autochtones de la région et de leurs réclamations territoriales. Selon l’auteur, cette mise au jour semble avoir été à l’origine d’un nouveau chapitre fascinant de la vie de Curnoe. Malheureusement celui-ci meurt le 14 novembre 1992, renversé par un camion tandis qu’il roulait en vélo.

Greg Curnoe, Roue de bicyclette Doc Morton, 24 mai 1980-4 juillet 1980, sérigraphie sur plexiglas, 70 x 70 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © SUCCESSION GREG CURNOE / SODRAC (2018). Photo: MBAC

 

Comme le sous-entend l’auteur dans ce livre aussi attrayant que somptueusement illustré, l’héritage artistique de Curnoe est aussi complexe que l’homme lui-même. Ce maître coloriste doué d’un talent prodigieux se positionnait lui-même comme un personnage qui suscitait la controverse. Il s’est battu contre le milieu de l’art officiel canadien et s’est entêté à suivre son propre chemin, créant une œuvre durable et prouvant que même si les artistes s’imaginent qu’ils peuvent uniquement faire évoluer leur carrière dans une grande ville, ils peuvent pourtant revenir chez eux.

Publié en 2017 chez Dundurn Press, le livre de James King The Way It Is: The Life of Greg Curnoe est disponible en ligne à AchatsMBAC.ca. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre de menu en haut à droite de la page.

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