Des sculptrices canadiennes inspirent une poétesse lauréate du Prix du GG : « Le torse comme code de beauté »

Le gardien du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) n’imaginait sans doute pas le risque potentiel représenté par la poétesse Arleen Paré lors de sa visite d’une exposition de sculptures d’artistes de l’Ontario. Celle-ci, s’arrêtant net devant les œuvres, a été saisie d’une envie folle de toucher les pièces en marbre néoclassiques de Florence Wyle et de Frances Loring, moment qui allait plus tard lui inspirer un poème intitulé « The National Gallery: Unguarded I Would Have Caressed Every Surface » [Le Musée des beaux-arts du Canada : sans gardien, j’aurais caressé chaque surface]. Ce poème est l’un du nouveau recueil de Paré, The Girls With Stone Faces (Brick Books, 2017), qui revisite avec éclat la vie et l’engagement artistique des sculptrices, braquant à nouveau les projecteurs sur leur talent.

Paré, dont le recueil Lake of Two Mountains lui a valu le Prix de poésie du Gouverneur général en 2014, est assez versée en histoire de l’art canadien, mais elle connaissait mal Wyle et Loring, sculptrices du XXe siècle un peu tombées dans l’oubli.

Frances Loring, La misère du siècle, 1918, fonte de 1965, bronze, 51 x 50 x 26.5 cm. Acheté en 2001. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Comme elle l’a appris en lisant The Girls, la biographie écrite en 1972 par Rebecca Sisler, les deux femmes, d’origine américaine, se sont rencontrées en 1906 à l’Art Institute of Chicago et sont vite devenues amies. Elles se sont plus tard installées au Canada, où les deux ont connu le succès artistique et compté parmi leurs proches des créateurs canadiens célèbres comme A.Y. Jackson et Fred Varley. Elles ont vécu l’essentiel de l’âge adulte dans une église désaffectée de Toronto, partageant vie et atelier pendant quelque cinquante ans. Même si la biographie évite la question, il semble évident pour Paré que les deux sculptrices formaient un couple. Sa curiosité aiguisée, Paré s’est dit : « Il faut absolument que j’écrive sur le sujet ».

Elle a donc entrepris d’approfondir ses recherches, notamment avec une visite instructive des œuvres faisant partie de la collection du MBAC. Paré a également vu les œuvres des artistes se trouvant au  Musée canadien de la guerre et au Musée des beaux-arts de l'Ontario, en plus de lire une biographie plus récente par Elspeth Cameron.       

Puis elle s’est mise à l’écriture de ce qui allait devenir The Girls With Stone Faces. Au-delà de leurs pratiques artistiques, le livre imagine les combats menés par Wyle et Loring pour survivre avec leurs revenus d’artistes et la relation intime qu’elle croit avoir été la leur et qui aurait été considérée comme choquante à l’époque. Elle s’insurge aussi contre les idées traditionnelles que les milieux de l’art (et les gens en général) véhiculent à propos de la beauté et du rôle des femmes en tant qu’artistes et modèles.

Florence Wyle, Torse, 1930, taillé en 1931-1932, marbre, 100.6 x 52.3 x 35 cm. Acheté en 1933. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Dans une série en cinq volets sur Torse (1930, taillé en 1931–1932), de Wyle, Paré aborde les thèmes de l’histoire de l’art, de l’amour, de l’érotisme, de figures emblématiques du féminisme, de Jeanne d’Arc au groupe punk rock russe Pussy Riot, et de la forme féminine sculptée, ici dépourvue de membres et de tête, comme standard de beauté. Malgré la nature controversée de cette oeuvre, elle est l’une des préférées de Paré : « C’est un marbre à l’allure très naturelle, on dirait presque de la chair. C’est une telle technicienne, une artiste si brillante, et pourtant, que signifie véritablement le fait que j’ai trouvé ce torse beau? Ce corps ne peut rien faire, ni penser, ni marcher ».

Frances Loring, Mère inuite et son enfant, 1938, taillé en 1958, pierre calcaire, 193 x 53.3 x 73.7 cm. Acheté en 1960. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

L’intérêt de Pagé pour le travail du duo n’est pas uniquement politique : il est également viscéral et empathique. La misère du siècle (1918, fonte de 1965), de Loring, incarne aux yeux de Paré toutes les luttes que les deux sculptrices ont dû mener en prenant de l’âge. Mère inuite et son enfant (1938, taillée en 1958), toujours de Loring, a quant à elle inspiré le poème « Her Name was Ana Mangurin » [Elle s’appelait Ana Mangurin], dans lequel Pagé imagine un dialogue avec les sujets inuits représentés par l’artiste. « Le modèle de la sculpture a un nom, explique Paré. C’est une vraie personne. J’ai pensé que c’était important. Et j’ai souhaité parler de cette œuvre à cause de l’association avec les salles d’art inuit, notamment parce que ces dernières sont remplies de sculptures dont les auteurs ont pu être des contemporains de Loring et Wyle. »

The Girls With Stone Faces accompagne aussi les lecteurs dans le Musée lui-même et les place en relation étroite avec d’autres œuvres qui, de prime abord, peuvent sembler n’avoir aucun lien avec Loring et Wyle. Par exemple, le bronze Femmes de Caughnawaga (1924), de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, était dans les faits juste à l’extérieur de la salle où Paré a vu pour la première fois les œuvres de Loring et de Wyle. Dans son poème « On the Way In, Three Women in Bronze » [Avant d’entrer, trois femmes de bronze], Paré trouve un sens à cette proximité. Les personnages de Suzor-Coté, contre vents et marées, se pressent, projetant leur corps contre la tempête (Against all odds, rushing there, / tacking their bodies against the history of storm). C’est un combat contre les éléments que l’on peut facilement relier aux propres batailles menées par Loring et Wyle.

Davidialuk Alasua Amittu, Jeune homme décapité par l'aurore boréale, v. 1965, pierre gris foncé veinée de brun, 23.2 x 29 x 14 cm. Acheté en 1992. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Dans « The Lure of Light » [L’attrait de la lumière], poème inspiré par Jeune homme décapité par l’aurore boréale (v. 1965), de Davidialuk Alasua Amittu, Paré écrit : « A legend must be exact. / A lesson, a terror, the angles of stone cut with fastidious care. [Une légende doit être exacte. / Une leçon, une terreur, les angles d’une pierre taillés avec une grande précision.] ». Ce poème intense aborde le danger qu’il y a à penser que tu es meilleur / que la lumière, la rivière sinueuse (you are better / than light, the sinuous flow) et jette une clarté obsédante sur les vies de Loring et Wyle. Le poème est, à l’instar du livre, une première pierre pour sortir des limbes le legs si considérable de la vie et de l’art inextricablement liés de ces deux femmes. 

La misère du siècle (1918, fonte de 1965), de Frances Loring, est présentement exposée dans les salles dart canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada.

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