En temps et lieu : l’identité et les artistes canadiennes sur deux siècles

 

La somme de recherches en histoire de l’art de Kristina Huneault, I’m Not Myself at All: Women, Art, and Subjectivity in Canada, est un puissant tour de force qui reformule notre compréhension de l'œuvre des femmes artistes en prenant la mesure de leur propre absence et présence dans les produits de leur travail de création. Riche d’histoire sociale, de concepts philosophiques bien articulés et d’une attention aux formes et effets d'œuvres d’art particulières, c’est une lecture captivante (malgré sa nécessaire terminologie universitaire). Je recommande cet ouvrage à quiconque ayant un intérêt marqué pour l’art canadien du XIXe et du début du XXe siècle, particulièrement celui de femmes, ainsi qu’aux lecteurs curieux de revisiter l’histoire sociale et coloniale de notre pays sous une perspective latérale et pénétrante. En dépit de la beauté de ce livre, je l’ai lu crayon en main, annotant et soulignant compulsivement les observations de Huneault, à la fois lucides et poussant à la réflexion.

Plutôt qu’une étude exhaustive sur les femmes artistes au Canada, I’m Not Myself at All regroupe six essais thématiques, chacun fouillant une période, une pratique ou une facette de l’histoire de l’art des femmes. Huneault entrecroise étude attentive d'œuvres et de carrières de femmes et investigations ciblées sur des aspects pertinents de l’histoire coloniale, de l’économie de l’empire, de la pensée féministe d’hier et d'aujourd'hui, de la philosophie, de la science, de la psychologie, de perspectives en constante évolution sur la maternité et les visions du monde autochtones. Ces investigations ne sont pas superficielles. Huneault s’y engage à travers la vie et l'œuvre des artistes dont elle traite, soulevant des questions sur la façon dont la situation de ces femmes, dans un espace de temps et de lieu donné, joue sur leur travail, notamment par les réactions d’acceptation, de refus ou autres qui sont les leurs dans ce contexte. Comme les commissaires de l’exposition itinérante de 2015 L'artiste elle-même : autoportraits de femmes artistes au Canada (une exposition revisitée ici), Huneault jauge la subjectivité au-delà de l’identité, cherchant à approcher l’artiste avec un regard intérieur plutôt qu’extérieur. Elle écrit : « le manteau de l’identité pèse lourdement sur les épaules des femmes, accompagné comme il l’a été par une suite d’attentes, de suppositions et de restrictions du soi ». Les discussions portant sur le soi, d’autre part, « penchent vers la nuance, laissant la place pour les complexités... »

Henrietta Martha Hamilton, Demasduit, 1819. Aquarelle sur ivoire. Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa / acc. no. 1977-14-1/ c087698k

Huneault présente ces complexités avec un intellect ouvert et vigoureux, guidant méthodiquement son lecteur à travers l’évolution de sa réflexion. Dans le premier chapitre, elle s’intéresse au « vide » dans la miniature d’Henrietta Hamilton, de  1819, qui représente une femme béothuque appelée Demasduit, une œuvre faisant maintenant partie de la collection de Bibliothèque et Archives Canada et actuellement présentée au Glenbow Museum à Calgary. Hamilton était mariée au gouverneur de Terre-Neuve; Demasduit a été capturée par des colons. L’impression de vide qui se dégage du portrait est-elle due au manque de maîtrise de l’artiste, ou illustre-t-elle l’état psychologique d’une femme qui a été violemment arrachée à sa communauté? Pour répondre à cette question, Huneault fait appel à de riches ressources archivistiques pour livrer un récit saisissant des relations entre les colons de Terre-Neuve et les Béothuks qu’ils avaient déplacés.  Elle estime le « vide » inhérent tant à l’idéologie coloniale qu’au rôle limité laissé à la femme d’un officier de haut rang dans un avant-poste et avance que l’expression de Demasduit peut aussi être guidée par une aptitude bien documentée à l’imitation : « une Demasduit captive reproduisant poliment pour la femme du gouverneur un portrait de gentillesse et de vacuité ».

Tous les essais de ce livre offrent des études aussi éclairantes, soignées et exhaustives. Ainsi, un chapitre sur Helen McNicoll, impressionniste du tournant du siècle dernier, propose un contexte convaincant pour ses peintures, longtemps perçues comme de simples idylles romantiques, qu’elle revisite plutôt sous l’angle de traitements nuancés du silence, de l’absorption et même du détachement chez ses sujets féminins.

Frances Anne Hopkins, Voyageurs franchissant une cascade en canot, 1869. Huile sur toile, 152.4 x 73.7 cm. Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa / Acc. No. 1989-401-1 / e011153912

Dans d’autres chapitres, Huneault  propose une nouvelle lecture des représentations cachées que Frances Anne Hopkins fait d’elle-même dans les voyageurs qu’elle peint, de la contribution impressionnante des Canadiennes au domaine de l’art botanique et des contrastes et correspondances entre portraits maternels et rêveries. Dans ce dernier, Huneault (une fois de plus, par une étude méthodique des œuvres, des artistes et des contextes d’ensemble) sort ces portraits maternels des interprétations réductrices mettant en relief l'« unité » mère-enfant pour faire ressortir que leurs liens étroits n’ont rien d’incompatible avec une certaine séparation, un état que l'auteure décrit comme un « être avec » par opposition à un « être pour ».

Son chapitre final est consacré à un examen audacieux et réfléchi des dernières peintures de forêt d’Emily Carr (ces œuvres colorées, tourbillonnantes, qu’on croirait en perpétuel mouvement) mené en parallèle avec celui du travail de l’artiste en vannerie salish du littoral Sewinchelwet (Sophie Frank) et des idées culturelles et spirituelles toujours bien vivantes chez les vanniers contemporains, traçant de nouvelles pistes de compréhension de chacun.

Dans sa tentative de libérer les femmes artistes d’une analyse basée uniquement sur l’identité, Huneault fait amplement la démonstration de l’influence de préoccupations sociétales plus vastes sur le travail de ces artistes – et sur leurs sentiments d'individualité –, mais nous montre également comment une étude attentive de l’art des femmes et de sa réalisation peut révéler des fils narratifs jusqu’alors négligés dans notre évolution culturelle et historique.

 

I’m Not Myself at All: Women, Art, and Subjectivity in Canada de Kristina Huneault est une publication de McGill-Queen’s University Press (2018). La miniature d’Henrietta Hamilton fait partie de l’exposition Regards féminins : portraits historiques de femmes réalisés par des femmes, présentée au Glenbow Museum à Calgary jusqu’au 31 mars 2020. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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