Faits et gestes. 33 Artists in 3 Acts de Sarah Thornton

  

L'auteure Sarah Thornton. Photo © Beowulf Sheehan

Le livre précédent de Sarah Thornton, Seven Days in the Art World (en anglais seulement) était une lecture vivante, riche de connaissances à propos d’un univers qui valorise les perspectives personnelles, mais étonnamment discrète quant au dévoilement de son fonctionnement interne. Thornton y offrait une introduction synthétique et ciblée aux rituels du monde de l’art, avec un commentaire expert de ses différents acteurs (commissaires-priseurs, collectionneurs, artistes, marchands, conservateurs et critiques). Avec 33 Artists in 3 Acts (en anglais seulement), elle change d’orientation et fournit aux lecteurs une perspective plus méditative, se concentrant cette fois sur l’artiste.

Thornton en a rencontré 130 de 2009 à 2013, et cite abondamment ceux qu’elle présente. Chaque scène, qui met en vedette une personne, n’est pas vraiment censée être extraite de l’ensemble. Les artistes y sont plutôt des dramatis personae dans un drame marqué par des tensions, des doutes et des affirmations récurrentes, dont la question centrale est : « Qu’est-ce qui fait la réussite d’un artiste ? »

Selon Thornton, la réponse réside dans la confiance en soi de ce dernier, et dans sa capacité à instiller cette confiance chez le spectateur. Les artistes, comme elle l’affirme, sont des mythificateurs qui, depuis Marcel Duchamp et ses readymades, ont acquis l’autorité pour qualifier d’art ce qu’ils veulent, autorité qu’ils ne conservent que de chaude lutte.

Thornton voit l’atelier de l’artiste comme une scène où se répète le jeu de la confiance en soi, et pendant l’entrevue elle suit les artistes qu’elle a choisis alors qu’ils évoluent dans le monde de l’art, lors d’une causerie en public, d’une conversation en privé ou d’une rencontre tendue pendant une conférence de presse à laquelle on l’a laissée assister avec réticence.

L’auteure emprunte ses méthodes à l’ethnologie, discipline qu’elle a étudiée pendant son doctorat en sociologie. C’est ce qui l’amène à remettre en question la singularité auto-affirmée des artistes et à chercher, dans les actions et affirmations de ceux-ci, des modèles sociaux et culturels. 33 Artists in 3 Acts est structuré selon les catégories ethnographiques classiques que sont l’armature politique, l’organisation sociale et les modes de représentation, chacune correspondant à un acte, ou section, du livre.

En sous-texte et lui conférant son unité formelle, on trouve la métaphore de la performance. Si l’identité de l’artiste est une construction (en partie choisie, en partie réglée par les attentes du monde de l’art), les artistes interprètent leurs identités dans des scènes contrastées qui soulignent ce qui est en jeu pendant qu’ils luttent pour conserver leur position ou pour obtenir la reconnaissance. En fait, Thornton se définit dans l’introduction comme une « régisseuse de distribution » en quête de personnages qui attirent son attention.

Elle assimile aussi son processus de sélection à celui d’un commissaire d’exposition et sait, comme tout commissaire, que les critiques recherchent d’abord les omissions. Bien que les artistes dans le livre représentent 14 pays sur cinq continents, j’ai été déçue (en tant que Canadienne) de ne trouver dans le groupe aucun artiste de chez nous. Certes, le Canada est en périphérie du monde de l’art international, en partie à cause de sa participation beaucoup plus faible au marché, mais me viennent en tête les noms de quelques candidats de valeur, dont la réussite a tout de même un retentissement indéniable.

 

Photo © WW Norton

Plus sérieux pour ce que cela révèle du monde de l’art, les femmes sont en minorité dans l’ensemble de l’ouvrage, à hauteur d’à peine une sur trois dans chaque section. Heureusement, la plupart de ces femmes ont une présence marquante, qui témoigne, peut-être, de l’effort plus grand qu’elles doivent consentir pour assumer leur rôle avec succès.

Thornton se concentre essentiellement sur des artistes de réputation internationale. Certains, comme Jeff Koons ou Cindy Sherman, sont des super vedettes. D’autres sont célèbres, tel Damien Hirst. Et les autres, pour la plupart, sont largement connus. Thornton reconnaît candidement avoir inclus dans chaque section une scène avec un artiste qui ne vit pas de son art, sans doute afin de fournir un portrait exact de ce monde, puisque la majorité doivent aujourd’hui enseigner ou trouver un autre travail. Bien sûr, leurs préoccupations rejoignent celles de leurs confrères plus prospères, à la différence qu’ils n’ont pas à faire face aux conséquences à double tranchant de la célébrité.

Mais ses choix reposent surtout sur les thèmes des trois actes : l’armature politique, l’organisation sociale et les modes de représentation. Ce sont eux qui l’ont aidée à faire la distinction entre artistes de moindre importance et artistes « véritables » qui, écrit-elle, « prennent aussi à bras le corps certaines des grandes réalités de la vie : se préoccuper de [son] influence dans le monde, communiquer de façon signifiante avec autrui et travailler d’arrache-pied pour créer une œuvre valable ».

La section sur la politique explore « l’éthique des artistes, leurs attitudes devant la puissance et la responsabilité » et accorde « une attention particulière aux droits de la personne et à la liberté d’expression ». L’organisation sociale « étudie les relations des artistes avec leurs pairs, leurs muses et leurs admirateurs, avec un regard sur la concurrence, la collaboration et, enfin, l’amour. » La section modes de représentation porte sur « le savoir-faire des artistes et tous les aspects de la réalisation d’œuvres d’art, de la conception aux stratégies marketing, en passant par la production. » Si 33 Artists in 3 Acts est un instantané, ces catégories présentent un aperçu des valeurs durables qui relient les artistes qu’elle rencontre et ceux d’hier. Grâce à des détails révélateurs, elle donne aux lecteurs une idée du soi authentique des artistes, ce qu’ils révèlent sans le vouloir, et leur personnage, celui qu’ils désirent transmettre.

Une des constantes des cours d’histoire de l’art à l’université est la méthode dite de comparaison et de différenciation, où l’on projette côte à côte des images de deux œuvres d’un artiste, ou des œuvres d’artistes différents, mais apparentés. On enseigne aux étudiants à reconnaître les éléments clés du style d’un artiste, les caractéristiques d’une période en particulier et les façons différentes d’aborder des thèmes semblables. Thornton, titulaire d’un baccalauréat en histoire de l’art, utilise cette méthode abondamment, mais l’applique à son étude des artistes eux-mêmes.

Deux artistes qui ne peuvent être plus éloignés l’un de l’autre dominent l’acte I, où ils apparaissent à de nombreuses reprises : Jeff Koons et Ai Weiwei. Dissident interdit de voyager et emprisonné pour ses commentaires directs, Ai n’hésite pas à dire ce qu’il pense et qualifie sa « marque » de « pensée libérale et individualisme ». Koons, très scénarisé, bon connaisseur du marché, est politiquement circonspect et évite de « faire quoi que ce soit qui puisse nuire à [son] travail. » Leur point de vue opposé sur le marché, le rôle de l’artiste et la place de l’art dans le monde lance une discussion qui se poursuit tout au long des conversations de Thornton dans l’acte suivant.

L’un des contrastes les plus subtils, mais révélateurs, entre les deux hommes repose sur leur façon très différente de travailler avec des assistants en atelier. Koons contrôle tous les aspects de sa production grâce à sa mise au point d’une méthode complexe de peinture à numéros qui lui garantit « la responsabilité de chaque trait ». Ai, pour sa part, est ouvert à l’apport de ses assistants, préférant guider plutôt que contrôler. On ne peut qu’être frappé par l’attitude de ce dernier. Si Koons cherche principalement à produire des œuvres authentiques pour le marché, l’authenticité d’Ai émerge de lui, est visible dans ses relations avec autrui.

La paternité d’une œuvre est bien entendu un aspect clé de l’identité d’un artiste, et la relation de l’assistant en ce qui concerne des notions aussi fondamentales que l’originalité et même la créativité doit être expliquée aux étrangers au monde de l’art, aux yeux desquels la contribution au produit final d’ouvriers qualifiés (qui peuvent même en être les véritables façonniers) est problématique, malgré sa longue présence dans l’histoire.

Le lecteur l’apprendra dans l’acte II, travailler seul est aujourd’hui exceptionnel, ce qui entre en contradiction avec l’image populaire de l’artiste comme génie solitaire. Les multiples exigences du monde de l’art, de la production à la réception d’une œuvre, rendent le travail de l’artiste plus complexe que jamais. La plupart choisissent stratégiquement des personnes dont les capacités et l’expérience, à l’atelier et au-delà, peuvent amplifier et raffiner leur vision, tout en renforçant l’image publique qui favorise la foi envers leur produit.

L’acte III éclaire les scènes contrastantes entre Koons et Ai par une autre association surprenante, cette fois entre deux transgresseurs du monde de l’art, le peintre-sculpteur Damien Hirst et la multiartiste Andrea Fraser.

Hirst partage un certain nombre des qualités de Jeff Koons : les deux ont rivalisé pour l’honneur d’être l’artiste vivant le plus cher du monde et sont réputés pour leurs compétences entrepreneuriales. Tous deux provoquent des réactions polarisées, allant de l’adulation à l’aversion.

Si Hirst est reconnu pour ses requins découpés conservés dans le formol, la performance la plus célèbre de Fraser, Official Welcome [Accueil officiel], met en œuvre ses dissections étonnantes de la personnalité publique des artistes. Des exemples de leurs œuvres les plus transgressives sont rassemblés dans la scène trois de cet acte, qui traite d’une visite de Pop Life, une exposition de la Tate Modern présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 2010 sous le titre français La vie en pop. Pour expliquer la référence à cette rencontre dans une section sur les modes de représentation, Thornton cite le commissaire de l’exposition, Jack Bankowsky, qui dit : « Nous nous intéressons à la façon dont le marché de l’art et la machine publicitaire peuvent devenir une technique artistique, au même titre que la peinture sur toile ou l’acier inoxydable. »

Par la suite, au cours d’une entrevue avec Thornton, Fraser explique sa vision de la façon dont les artistes incarnent et interprètent ce qu’elle voit comme le mythe de l’artiste. « L’une de [nos] principales fantaisies, raconte-t-elle à Thornton, est l’amour inconditionnel et la valeur inconditionnelle attribuée à tout ce que nous produisons. Ce n’est pas d’abord une question d’argent. C’est une question d’amour, d’attention, de reconnaissance, de regard… . . Et d’affranchissement de la honte. »

 

Photo © WW Norton

33 Artists in 3 Acts a amplement de quoi capter l’intérêt du lecteur. Outre la célébrité, Seven Days in the Art World a permis à Thornton un accès enviable au groupe diversifié des artistes qu’elle a interviewés. Sur une toile de fond internationale en mutation constante de musées, foires, biennales d’art et ateliers, elle met à nu les réalités de ce que signifie être artiste aujourd’hui, comme le vivent les acteurs eux-mêmes. Dans le monde de l’art contemporain, où la personne de l’artiste tend à devenir un actif protégé, son livre est une exception bienvenue. 

33 Artists in 3 Acts et Seven Days in the Art World sont disponibles [uniquement en anglais] à la Librairie du Musée des beaux-arts du Canada.

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