Histoire de la sculpture au Canada

 

Au début de l’automne dernier, trois inukshuks installés en-dehors de l’aéroport international Pearson de Toronto ont attiré l’attention du monde entier lorsqu’il s’est avéré que la position de leurs bras signifiait, dans la culture inuite, que l’endroit était dangereux et devait être évité. À l’origine, ces  trois sculptures composaient une unique sculpture monumentale créée par Kiakshuk, un artiste du Nunavut. Achetée par le gouvernement fédéral en 1963, la sculpture a été démontée au cours des 50 années suivantes et réassemblée sous la forme de trois inukshuks qui nous lancent aujourd’hui sous un avertissement inquiétant.

L’anecdote illustre la transformation  parfois spectaculaire et souvent profonde de la sculpture. L’auteure de Sculpture in Canada: A History, Maria Tippett, s’intéresse à l’étendue du registre sculptural et son livre résolument pédagogique plaira autant aux passionnés de sculpture qu’à ceux qui s’y intéressent de loin. Comme le souligne la critique Rosalind Krauss : « la sculpture est partout ». Maria Tippett adopte une vaste perspective qui va des créations autochtones sculptées sur des os autour de 1500 av. J.-C. à  Robe de chair pour albinos anorexique, une œuvre incendiaire de Jana Sterbak que Lady Gaga a fait reproduire comme « robe de viande » pour la porter aux MTV Video Music Awards2010, en passant par les  monuments aux morts et par la sculpture religieuse québécoise du XIXe siècle. Certains sujets, telle l’influence du contact avec les Européens sur la sculpture autochtone, sont si riches qu’ils mériteraient chacun leur propre livre.

Pierre-Noël Levasseur, Saint Joseph, v 1750, bois doré, 92 x 49 x 27,4 cm avec base. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Image : MBAC

 

Dans une section particulièrement fascinante, « At Home and Abroad » [Au Canada et à l’étranger], l’auteure raconte la vie de Katharine E. Wallis (1861–1957), une sculpteure déterminée qui réussit grâce à sa carrière fructueuse à défier l’ordre établi à une époque où  les normes sociales limitant le rôle des femmes empêchaient la plupart d’entre elles d’investir ce domaine. À cette époque, écrit Maria Tippett, les conventions voulaient que la sculpture, qui exigeait « de l’endurance et de la force physique, des qualités que les critiques attribuaient rarement aux femmes », était hors de la portée des femmes. Les créations de Wallis ont donné « de la distinction et de la souplesse à la figure humaine ». L’artiste s’intéressait surtout à la sphère domestique : une de ses sculptures, Son meilleur jouet (avant 1910), représente un enfant joufflu assis sur un petit piédestal.

Katherine E. Wallis, Son meilleur jouet, avant 1910, bronze, 38,8 x 30 x 23,4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Image : MBAC

 

En 1914, John Edgecumbe Staley observait que la sculpture au Canada en était encore à un stade « plutôt brut et  concret ». Maria Tippett explique cette propension à considérer les sculpteurs locaux comme « moins qualifiés et moins doués » – une attitude à l’origine de la tendance post-Confédération à attribuer des commandes à des sculpteurs étrangers. Elle démontre également que de nombreuses formes d’art, outre la sculpture, ont été victimes de cette même abnégation paralysante.

Elizabeth Wyn Wood, L'ondée, 1928, taillé en 1929, marbre d'Orsera, 81,3 x 107,3 x 20,1 cm. Acheté en 1930. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Une autre anecdote illustre la dévotion canadienne au « culte de New York ». Au début des années 1960 Clement Greenberg, un critique très estimé en visite à Vancouver, attire un public qui s’assied littéralement à ses pieds pendant qu’il pontifie sur la valeur de l’art moderne. Si l’assemblée doute peut-être de l’autorité intellectuelle non prouvée de Greenberg, personne ne remet en question ses propos parce que, comme l’explique l’épouse du sculpteur Jack Hardman, Myra Hardman : « Nous étions tous Canadiens. Nous étions trop polis. »

L’ouvrage volumineux de Maria Tippet offre un panorama mûrement réfléchi et solidement documenté de la sculpture. Ce livre qui fera définitivement autorité laisse également entrevoir des profondeurs inexploitées. Les sujets abordés sont si nombreux et si variés qu’il est naturel qu’ils ne soient pas tous traités de façon appropriée. Si tel avait été le cas, il aurait eu l’épaisseur d’un Guerre et Paix. Par moments, on regrette que ce ne soit pas le cas.

Paru en 2017 chez Douglas & McIntyre, Sculpture in Canada: A History de Maria Tipett est disponible en ligne à AchatsMBAC.ca. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page.​

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