L’art au Canada : nouvelles narrations, résonances poétiques

Publié à l’occasion du 150e anniversaire du Canada, le livre du directeur du Musée des beaux-arts du Canada Marc Mayer, L’art au Canada, ne ressemble à aucun autre panorama de l’art et des artistes canadiens. Solidement introduit par un essai aussi réfléchi que stimulant, il propose une analyse inspirée et souvent raffinée des mille et une techniques et formes d’art imaginables créées dans ce pays.

Franz Johnston, Le garde forestier, 1921, huile sur toile, 123 x 153.2 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

 

Pressés d’en arriver aux images, bien des lecteurs survolent les essais des livres d’art. Pourtant, celui de Marc Mayer vaut la peine d’être lu. Bien que relativement compact avec ses quelque 9 000 mots, il fourmille d’observations et de commentaires fascinants dont les plus percutants ont trait à l’importance qu’il attache à une meilleure intégration des artistes autochtones, des femmes artistes et des nouveaux artistes canadiens au panthéon de l’art du Canada.

« (…) beaucoup de figures exceptionnelles du présent », écrit Marc Mayer, « – femmes, Autochtones, Canadiens d’ascendance non européenne, photographes, vidéastes – sont comme autant de blocs erratiques dispersés sur le sol : hors contexte. Leurs histoires sont exclues du récit classique sur l’art canadien, car les canons ne procèdent pas par induction : ils attendent le prodige en négligeant les intervalles, donnant ainsi l’impression qu’une grande partie de notre culture actuelle est orpheline et que les legs du passé ont disparu. Or, avec ce que nous connaissons aujourd’hui sur la nature humaine et sur le fonctionnement réel de l’histoire, nous constatons que c’est faux. »

Somptueusement illustré d’images de grandes dimensions d’œuvres de 150 artistes, L’art au Canada est une fête visuelle. Pour la version finale, Marc Mayer a littéralement tapissé le plancher de son bureau de reproductions pour retravailler l’ordre des images, procéder à des associations et imaginer diverses séquences.

Une double page est particulièrement amusante. D’un côté un homme, sans doute un sans-abri, taille ses favoris derrière un arbre — Homme avec une écharpe  rouge (2007) de Stephen Waddell — tandis que sur la page opposée un animal barbu à quatre pattes, d’apparence plutôt débonnaire, sourit innocemment de toutes ses dents — Sans titre (Esprit du caribou) (1996) de Nick Sikkuark. Et l’une des plus belles séquences s’ouvre sur un encensoir en argent de 1748 de Paul Lambert et enchaîne sur une œuvre enfumée de Charles Comfort, Cheminée de fonderie, Copper Cliff (1936), sur le brumeux Barrage Xiaolangdi No 2, fleuve Jaune, province du Henan, Chine (2011) d’Edward Burtynsky et sur les formes en volutes de Sans titre (1986) d’Alex Janvier.

Stephen Waddell, Homme avec une écharpe rouge, 2007, épreuve au jet d'encre, 189 x 110.7 cm encadrée. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC © Stephen Waddell

Nick Sikkuark, Sans titre (Esprit du caribou?), 1996, ramure de caribou, fourrure, os de baleine et pierre, 26.3 x 12.8 x 23.5 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

 

«La structure du livre s’explique », précise Marc Mayer en entrevue avec Magazine MBAC. « J’ai préféré parler de l’art dans son rapport au Canada, et du Canada dans son rapport à l’art, et dire pourquoi c’était important au lieu d’opter pour une approche chronologique ou savante. »

L’intégration d’œuvres traditionnellement vues comme des objets d’artisanat est l’un des aspects les plus intéressants du livre. Un sac perlé créé au XIXe siècle par un artiste cri ou métis inconnu a-t-il vraiment sa place à côté de la célèbre Sœur Saint-Alphonse (1841) d’Antoine Plamondon ? L’auteur soutient que oui. « Ces catégories du genre artisanat vs art sont dépassées. Après tout, la peinture est un métier. La sculpture est un métier. On apprend un savoir-faire — exactement comme on apprend la technique du perlage. Ce qui élève quelque chose au rang d’œuvre d’art, c’est le talent de l’artiste à nous transmettre un message avec force et éloquence, quelque soit le procédé choisi. »

Ceux qui souhaitent retrouver des œuvres découvertes lors de leurs sorties scolaires ou de leurs visites des anciennes salles d’art canadien les retrouveront naturellement dans ce livre, à commencer par L’enfant au pain (1892–1899) d’Ozias Leduc, Le hibou enchanté (1960) de Kenojuak Ashevak, La visite (1967) de Jean Paul Lemieux et La raison avant la passion (1968) de Joyce Wieland.

Kenojuak Ashevak, Le Hibou enchanté, 1960, gravure sur pierre en couleurs sur papier vergé, 55.8 x 65.7 cm. Don du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, 1989. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

 

Toutefois, l’originalité de cette étude d’ensemble tient à son absence d’ordre chronologique et au refus de l’auteur de classer les œuvres selon une tradition ou une école donnée. Ainsi, un dessin au crayon de couleur de Shuvinai Ashoona, Sans titre (Éden) (2008) fait face à une toile du membre du Groupe des Sept Franz Johnson, Le garde forestier (1921), et une photo de patineuse prise par William Notman en 1855 précède une œuvre perlée de Nadia Myre datant de 2013. Curieusement, ces choix inhabituels ranimeraient plutôt les œuvres les plus connues. Au lieu de prendre pour acquis des œuvres vues des millions de fois, les lecteurs les verront comme pour une première fois.

« Ce que je voulais vraiment dire », indique Marc Mayer, « c’est que différents siècles, différents peuples de ce pays créant des œuvres d’art auxquelles on ne s’attend pas éveillent des résonances poétiques. J’ai délibérément laissé le mot de la fin à l’artiste conceptuel canadien d’origine japonaise Ron Terada — C’est ce que c’est, c’était ce que c’était (2008) — parce que son œuvre lapidaire condense tous ces éléments. »

À la question de savoir ce qu’il souhaite que les gens retiennent de leur lecture, l’auteur répond : « Pour moi, il y a deux points essentiels à retenir. Le premier, c’est que le Canada n’a aucune raison de penser que sa culture visuelle est mineure. En réalité, nos arts visuels sont extrêmement avancés, extrêmement complexes, et je pense qu’ils sont appelés à avoir une influence prépondérante sur la scène mondiale. Le second, c’est que l’art n’est pas simplement quelque chose qui sert à décorer les murs de nos maisons. Les artistes sont des intellectuels publics comme le sont les romanciers, les scientifiques ou les auteurs d’essais politiques. Et une culture dynamique d’arts visuels peut être un test décisif pour déterminer la viabilité d’une société. »

Joyce Wieland, La raison avant la passion, 1968, Coton piqué, 256.5 x 302.3 x 8 cm, Musée des beaux arts du Canada, Ottawa, Photo: MBAC

 

Évidemment, il est toujours de possible de savourer L’art au Canada comme on savourerait un très beau livre d’art de grand format. Mais vous gagnerez à lire l’essai de Marc Mayer pour mieux comprendre la mise en contexte non seulement de ses choix d’œuvres, mais aussi de l’appel aux armes qu’il lance sur la situation actuelle du discours de l’art canadien.

Marc Mayer ajoute : « Quand on regarde le travail de ceux qui créent de l’art ici depuis des siècles et le travail de ceux qui en créent depuis des millénaires, ou même seulement depuis deux ou trois ans, on doit constamment revoir sa définition de l’art canadien. Avec un peu de chance, ce livre pourrait donner à chacun les outils nécessaires pour commencer à réfléchir à cette réalité. »

Publié par le Musée des beaux-arts du Canada, L’art au Canada contient un essai de Marc Mayer et une brève histoire du Musée rédigée par Katherine Stauble. Le livre est disponible en ligne, à AchatsMBAC.ca, et en librairie. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

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