L'Impressionnisme au Canada. Un voyage de redécouverte

    

Photo : Avec l'autorisation de Arnoldsche Verlagsanstalt GmbH

Quand j’ai reçu un exemplaire de presse de cet ouvrage, ma première réaction a été « Mon Dieu, qu’il est gros ! ». Et ma deuxième : « Mon Dieu, qu’il est beau ! »

Indépendamment de sa beauté et de ses dimensions, l’ouvrage d’A. K. Prakash, Impressionism in Canada: A Journey of Rediscovery [L'Impressionnisme au Canada. Un voyage de redécouverte], nous offre une fresque incroyablement complète de l’évolution de l’Impressionnisme qui va des premières manifestations de ce mouvement en France jusqu’à son influence sur le Groupe des Sept.

Le style extrêmement vivant et accessible n’enlève rien à l’érudition et à au contenu de l’ouvrage. Partant de Paris dans les années 1850, l’auteur analyse les conditions qui ont favorisé l’apparition de l’Impressionnisme et nous initie à la genèse de ce mouvement sans négliger aucune influence, pour variée qu’elle soit. Tout y passe, des estampes japonaises à la photographie en passant par les sciences optiques et même par Baudelaire. Sans oublier la banale invention de la peinture en tubes qui a permis aux artistes de peindre plus facilement en plein air. Citons Renoir : « Sans les tubes de peintures, il n’y aurait pas eu d’Impressionnisme. »

Fixant la date de naissance officielle de l’Impressionnisme à la première exposition impressionniste de 1874, A. K. Prakash fait défiler devant nous des figures marquantes de ce mouvement, entre autres Monet, Manet, Degas et Renoir, ainsi que des  néo-impressionnistes tels que dont Pissarro, Signac et Seurat. Glissant d’appartements mansardés à des paradis de campagne, de modèles vivants à des cabarets, il évoque d’une plume facile le monde grisant du Paris de la fin du siècle.

  

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Le dégel, un soir de mars, Arthabaska (1913), huile sur toile, 73 x 92,1 cm. Collection d’œuvres d’art canadien de Power Corporation/Collection Power Corporation du Canada

L’auteur a aussi le génie des anecdotes intéressantes. Décrivant la Bretagne, il cite un artiste en visite qui se plaint des fermiers locaux devenus terriblement avides de gagner quelques sous. Tombant par hasard sur un artiste occupé à peindre un champ de fleurs, ceux-ci décident subitement qu’il faut faucher le champ et le malheureux doit alors soit recommencer sa toile, soit payer le fermier pour qu’il parte.

De Paris, A. K. Prakash nous entraîne de l’autre côté de l’Atlantique et nous fait visiter les demeures des riches Américains. Au début, les Américains ne s’intéressent guère à l’Impressionnisme qu’ils traitent aussi bien d’« incarnation du communisme » que de « magnifiques insanités ». Il est intéressant de noter que l’émergence d’un important marché de l’art impressionniste est en partie due à l’impressionniste américaine Mary Cassatt, qui ne cessait de harceler ses riches amis et relations pour qu’ils achètent un ou deux tableaux.

Comme le note A. K. Prakash, les efforts de Cassatt et d’un groupe de marchands d’art ont porté fruit. Certaines des plus belles collections d’art impressionniste du monde sont nées chez de riches Américains et les Monet sont aujourd’hui beaucoup plus répandus dans les collections américaines que françaises.

  

William Blair Bruce, Red Rock, Saint-Nazaire [Rocher rouge, Saint-Nazaire] (1889), huile sur toile, 27,5 x 35,3 cm. Art Gallery of Hamilton, Ontario, Bruce Memorial, 1914

L’auteur se tourne ensuite vers le nord, le Canada – l’âme et le cœur de cet ouvrage. Dans un premier temps il décrit, sans toutefois verser dans une sèche énumération de noms et de lieux, la vie des jeunes Canadiens partis étudier dans les académies d’art françaises. Ainsi, il nous apprend que J. W. Morrice fut tellement fâché de recevoir un beau jour un coup de baguette sur la tête de la part d’un étudiant farceur qu’il quitta l’académie pour ne plus y revenir.

A. K. Prakash examine aussi le système qui soutenait (ou pas) les artistes canadiens de retour chez eux. À nouveau, il nous invite dans les salons et les galeries d’images des classes aisées, cette fois-ci chez les titans de l’industrie canadienne tels que Van Horne, Drummond, Strathcona et Ross. Sans oublier de nous présenter les premiers marchands canadiens d’art impressionniste, y compris, assez curieusement, deux ou trois grands magasins montréalais qui vendaient des œuvres d’art au dernier étage.

Après cette incursion plutôt joyeuse dans les premiers temps de l’Impressionnisme des deux côtés de l’Atlantique, l’ouvrage propose en deuxième partie une analyse en profondeur de l’œuvre de 14 artistes canadiens. Tous les grands noms sont là, de Cullen à Gagnon en passant par Brymner, Suzor-Coté et Morrice, auxquels s’ajoutent des artistes célèbres tels que William Blair Bruce, Franklin Brownell et Laura Muntz Lyall.

  

Laura Muntz Lyall, The Pink Dress [La robe rose] (1897), huile sur toile, 36,8 x 47 cm. Collection particulière. Photo : Thomas Moore

Une double-page comprenant une photo pleine page et un résumé plutôt brillant du travail de chaque artiste précède chaque présentation. Les pages suivantes décrivent la vie, la formation et l’héritage artistique de l’artiste et présentent le même soin du détail intéressant typique de l’auteur. Nous apprenons par exemple que William Brymner, qui lui-même deviendra un illustre professeur d’art, fut manifestement déçu par l’enseignement dispensé dans les académies d’art parisiennes. « Maître n’est sans doute pas le mot qui convient, écrit-il à sa mère. Ce sont plutôt des artistes célèbres qui daignent nous faire part de leur opinion deux fois par semaine. »

Un généreux choix d’œuvres dont un grand nombre font partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada accompagne chaque portrait biographique. En revanche, plutôt que se concentrer sur la petite histoire des chefs-d’œuvre impressionnistes, l’auteur évoque les petites pochades de Morrice et son talent de flûtiste et rappelle la surdité d’Helen McNicoll, qui a pu influencer ses figures « dont la tranquillité intérieure reflète le monde silencieux de l’artiste ». Il décrit aussi la fascination tardive de Clarence Gagnon pour les métiers d’art traditionnels du Québec rural qui l’a incité à créer des motifs pour des tapis crochetés et de la vaisselle.

Clarence Gagnon, Crépuscule sur la Côte-Nord (1924), huile sur toile, 77 x 81,6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Beaucoup de ces artistes ont malheureusement été négligés pour être tombés en disgrâce. A. K. Prakash prend note de cet abandon avant de décrire comment certaines de ces réputations sont actuellement restaurées. Pour lui, tous les artistes de son livre sont dignes d’attention, et il traite chacun d’entre eux avec respect et gentillesse.

Ne ménageant pas ses efforts, l’auteur termine sur une présentation d’artistes ayant subi l’attraction de l’Impressionnisme. Ce groupe disparate comprend des noms aussi surprenants que Robert Harris, Percy Woodcock, quatre membres du Groupe des Sept et David Milne. Les deux pages minimum qu’il réserve à chacun d’eux comprennent un essai bien tourné sur leur vie et leur œuvre – et les liens vers l’Impressionnisme ne sont pas aussi tenus qu’on pourrait le croire.

Même les annexes sont une belle surprise. L’une nous offre le texte complet d’un discours de l’artiste et éducateur en art William Brymner portant sur l’Impressionnisme et, pourrait-on dire, sur le choc original de la nouvelle. L’autre fournit la liste des adresses européennes des impressionnistes canadiens de 1874 à 1924 et des photos récentes qui piqueront la curiosité des personnes intéressées par un pèlerinage.

  

Arthur-Dominique Rozaire, Nudes on the Beach [Nus sur la plage] (1914), huile sur toile, 52,1 x 48,3 cm. Collection particulière

Comme le note Guy Wildenstein dans son introduction, Impressionism in Canada représente une contribution fondamentale à l’histoire de l’art car si l’auteur admet que les artistes canadiens ont beaucoup appris des artistes français, il n’en démontre pas moins que les improvisations des artistes canadiens expriment les préoccupations esthétiques de leurs compatriotes et l’époque dans laquelle ils vivaient et travaillaient. Autrement dit, Impressionism in Canada sort effectivement l’Impressionnisme canadien d’une relative obscurité pour le mettre à sa place, c’est-à-dire en lumière.

L’ouvrage réserve des surprises à ceux qui pensent tout savoir de l’Impressionnisme canadien. Pour les amoureux de l’Impressionnisme qui connaissent mal ce mouvement, il sera une révélation. Pour les simples amateurs de beaux livres, c’est un incontournable.

A. K. Prakash est un mécène, un collectionneur et un conseiller artistique installé à Toronto. Membre du conseil d’administration de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada, il a écrit deux autres ouvrages sur l’art canadien, Independent Spirit: Early Canadian Women Artists (2008) et L’art canadien : Maîtres choisis de collections privées (2003).

Impressionism in Canada: A Journey of Rediscovery [L'Impressionnisme au Canada. Un voyage de redécouverte] d’A. K. Prakash est disponible [uniquement en anglais] à la librairie du Musée des beaux-arts du Canada. Le livre contient une préface de Guy Wildenstein et une introduction de William H. Gerdts.

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