« Pas de jury autre que le temps », ou comment le Groupe des Onze mis en lumière l’art abstrait

  

Photo : avec la permission de Douglas & McIntyre

Tom Hodgson (1924–2006) aimait la nudité et avait « le don étonnant d’inspirer cet état ». William Ronald (1926–1998) s’est présenté un beau jour à une rétrospective de son œuvre vêtu de blanc, une danseuse exotique à chaque bras. Quant à Hortense Gordon (1889–1961), son nom a toujours été associé, même à son enterrement, à une personne qui « avait une immense joie de vivre, qui reconnaissait l’extrême importance de l’art et qui aimait la fête ».

Ces trois artistes ainsi que Jack Bush (1909–1977), Oscar Cahén (1916–1956), Alexandra Luke (1901–1967), Jock Macdonald (1897–1960), Ray Mead (1921–1998), Kazuo Nakamura (1926–2002), Harold Town (1924–1990) et Walter Yarwood (1917–1996), sont aujourd’hui collectivement connus comme le Groupe des Onze : une bande d’artistes influents, non-conformistes et iconoclastes, déterminés à laisser leur marque sur la scène de l’art abstrait au Canada. Un objectif atteint, comme le raconte Iris Nowell avec force détails passionnants dans Painters Eleven: The Wild Ones of Canadian Art (Douglas & McIntyre, 2011). Iris Nowell, qui a vécu vingt ans avec Harold Town, nous offre une place aux premières loges pour découvrir les femmes et les hommes à l’origine des principaux mouvements d’art abstrait au Canada.

L’ouvrage abonde en affectueux détails intimes récupérés d’entretiens avec les gens qui connaissaient le mieux ces artistes. Se plaçant sous l’angle des onze personnalités très différentes de ses fondateurs, l’auteure explore la genèse du Groupe des Onze, de la période grisante de sa naissance jusqu’à la mort de plusieurs de ses membres, et sa reconnaissance ultime par le grand public

Comme l’a déclaré plus tard Jack Bush en se rappelant ces années : « Quelque chose se tramait. » Lui-même a remis en question son style et ses choix de sujets après la visite, dans son atelier, de l’influent critique d’art new-yorkais Clement Greenberg, qui devint plus tard un ami intime. Pressé à plusieurs reprises par Greenberg d’utiliser entre autres davantage la couleur, de changer son coup de pinceau et d’explorer l’art non figuratif, il surmonta rapidement ce choc, modifia son style et devint l’un des premières artistes canadiens d’art abstrait à se faire connaître à l’échelle internationale. Aujourd’hui, ses œuvres se vendent dans les 500 000 $.

Malgré l’évolution de la scène artistique internationale, l’art abstrait se vend mal à Toronto après la Seconde Guerre. Deux femmes et neuf hommes sont néanmoins certains de surfer sur la prochaine vague de fond, et il faut mettre au crédit d’Alexandra Luke, l’une des plus réservées du groupe, la poussée déterminante qui mettra en lumière l’art abstrait, contribuant à la fondation du Groupe des Onze, puisque celui-ci a vu le jour dans son salon.

Iris Nowell écrit de Luke : « Outrée du peu de visibilité du travail des artistes abstraits de Toronto et de ses propres œuvres, elle a joué un rôle de premier plan dans l’organisation de l’exposition itinérante Canadian Abstract Exhibition. » Inaugurée à Toronto en 1952, l’exposition part en tournée en Ontario, puis Nouveau-Brunswick jusqu’en mars 1953, et fait découvrir l’art abstrait à d’innombrables Canadiens. S’il est impossible d’évaluer le nombre de propriétaires de galeries séduits à l’idée de vendre de l’art abstrait ou de collectionneurs ayant commencé à en acquérir, l’auteure observe cependant : « Il n’y a absolument aucun doute que la Canadian Abstract Exhibition a joué un rôle capital dans la fondation du Groupe des Onze. »

Le Groupe des Onze s’organise en octobre 1953. Si les membres s’entendent pour dire qu’ils n’ont pas besoin de manifeste et qu’ils n’en veulent pas, ils déclarent cependant : « Il n’y a pas de manifeste pour le moment, pas de jury autre que le temps. Si nos visibles différends manquent encore d’harmonie, il existe cependant un profond respect pour les conséquences de notre liberté totale. »

En 1953, le groupe obtient « une petite, mais importante publicité ». Engagé comme  concepteur de vitrines par le grand magasin Simpson, à Toronto, William Ronald réussit à convaincre le magasin d’exposer des toiles abstraites dans ses vitrines de meubles contemporains pour les embellir. Dévoilées en octobre 1953, ces vitrines intitulées Abstracts at Home [Les abstraits chez nous] profitent d’une pleine page pub dans le Globe and Mail. Le même mois, plusieurs artistes ainsi exposés se rallient au Groupe des Onze.

C’est peu dire qu’Iris Nowell a fait son travail d’enquête. Outre des veuves, des ex-épouses, des fiancées, des frères et sœurs, des enfants et autres membres de la parenté, elle a interviewé aussi bien des conservateurs, des collectionneurs et des propriétaires de galeries que des critiques, des écrivains et des photographes, et sa relation avec Harold Town lui a donné un aperçu intime de ce groupe d’artistes aussi précoces que talentueux. Elle a été sur place aux vernissages des expositions organisées de leur vivant et a participé à leurs fêtes. Après leur mort, elle a lu leurs journaux intimes, le matériel d’archives et les catalogues ou les entrevues qu’ils avaient accordées. Et les 279 photos couleurs qu’elle a réunies ont été choisies avec soin, démontrant son affection pour chacun de ces « sauvages ».

Iris Nowell réussit à communiquer l’effervescence d’une époque de l’histoire de l’art au Canada qui gagne vraiment à être mieux connue. Denise Leclerc, ex-conservatrice de l’art moderne canadien au Musée des beaux-arts du Canada (MABC) écrit dans la préface de l’ouvrage : «  Le Groupe des Onze a révolutionné l’art contemporain à Toronto, a conféré toute sa légitimité à l’Expressionnisme abstrait au Canada et a animé la scène de l’art international. »

Le MBAC inaugurera en novembre une exposition de tableaux, de dessins et d’illustrations commerciales créés par Bush entre les années 1930 et 1970 qui évoquent son parcours artistique et sa fascination pour l’esthétique de l’Expressionnisme abstrait.

Painters Eleven: The Wild Ones of Canadian Art d’Iris Nowell est disponible [uniquement en anglais] à la Librairie du MBAC. La rétrospective Jack Bush sera à l’affiche du MBAC du 14 novembre 2014 au 22 février 2015. Un catalogue en anglais et en français accompagne l’exposition. Pour de plus amples renseignements, veuillez cliquer ici.

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