Sister and I in Alaska, le journal d’Emily Carr perdu et retrouvé

Page couverture de Sister and I in Alaska [Ma sœur et moi en Alaska]. Conception : Peter Cocking. Illustration d’Emily Carr.

Le voyage en Alaska effectué en 1907 par l’artiste canadienne Emily Carr (1871–1945) marque un tournant dans sa carrière. Sa sœur Alice à la remorque et son journal en poche, Carr tient alors une chronique des événements qui influenceront plus tard son style artistique. Aujourd’hui, 108 ans après, tous ses admirateurs peuvent découvrir les détails de cette expérience déterminante qui bouleversera sa vie. 

Publié en 2014 sous le titre Sister and I in Alaska [Ma sœur en moi en Alaska], ce journal est un livre délicieux qui donne un aperçu de l’humour et du talent de l’artiste alors âgée de 36 ans. Donné pour perdu depuis plus de 60 ans, il a été retrouvé en 2011 par l’auteur canadien David P. Silcox qui, rendant visite au petit-fils de Katherine Daly (une amie décédée de Carr), Tom Daly Jr., a vu ce dernier ressortir un journal hérité de son père. Conscient de la valeur de ce document, il a fait le nécessaire pour qu’il soit publié.

Le journal original, un carnet de dessin rouge sombre portant l’inscription mapping book, raconte en détail le voyage des deux sœurs à Alert Bay, Skagway, Juneau et Sitka à l’été de 1907. Les brefs comptes rendus de leurs aventures quotidiennes sont accompagnés d’aquarelles illustrant les paysages et les personnages rencontrés en cours de route. Ces souvenirs drôles et divertissants attestent la créativité de l’auteure et artiste : ainsi, Carr se souvient de la dangereuse ascension à pied d’une montagne à Sitka où sa sœur et elle-même se faufilent sous des rondins, montent aux arbres, escaladent des falaises et retirent leurs lourds vêtements avant de tomber d’épuisement. Les illustrations de cet épisode révèlent le côté plus espiègle de Carr qui peint par exemple un ours fantasque ayant lui-même revêtu les vêtements abandonnés par les deux femmes.

 

Emily Carr, extrait de Sister and I in Alaska [Ma sœur et moi en Alaska]  

Née en 1871 à Victoria, en Colombie-Britannique, Emily Carr reçoit sa première formation d’artiste à la California School of Design de San Francisco puis à la Westminster School of Art de Londres, mais elle ne trouvera son style personnel définitif qu’en 1907. Dans son introduction très complète de Sister and I in Alaska, David P. Silcox étudie ce bagage et commente les événements qui ont provoqué le réveil artistique de Carr en Alaska, entre autres les mâts totémiques et la culture de la côte du Nord-Ouest qui l’ont inspirée et fascinée, notant que ce voyage a été le début d’une transformation miraculeuse. 

Le journal de Carr contient une aquarelle d’un mât totémique qu’elle a vu à Sitka. Sur cette image, elle fixe le mât les yeux écarquillés d’émerveillement et la tête renversée en arrière pour prendre toute la mesure de sa hauteur. Comme pour toutes les autres peintures du journal, les couleurs sont vives et les expressions du visage sans équivoque. David Silcox souligne : « Sa longue formation artistique surtout basée sur la tradition de l’aquarelle anglaise explique la précision, la netteté et le réalisme de ses illustrations. Tout son journal exprime la même assurance et la même originalité. »

L’importance de ce voyage en Alaska n’a jamais été contestée par le public malgré l’absence d’un journal pour en témoigner. En 2006, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et la Vancouver Art Gallery (VAG) ont organisé conjointement Emily Carr. Nouvelles perspectives, une exposition qui réunissait environ 200 œuvres des collections du MBAC, de la VAG et d’autres établissements canadiens. L’essai du catalogue de cette exposition signé Jay Stewart et Peter Macnair, « Reconstitution du séjour d’Emily Carr en Alaska », explore en détail ce voyage et son influence sur l’évolution artistique de Carr.

Plus récemment, le Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO) et la Dulwich Picture Gallery de Londres ont monté ensemble une exposition mettant en lumière la fascination de Carr pour les paysages et l’art indigène du Nord-Ouest Pacifique, From the Forest to the Sea: Emily Carr in British Columbia [De la forêt à la mer. Emily Carr en Colombie-Britannique]. À l’affiche au MBAO jusqu’au 9 août 2015, l’exposition regroupe près d’une centaine d’œuvres de Carr (dont certaines proviennent de la collection du MBAC), plus de 40 artefacts autochtones historiques et une fabuleuse série de matériel d’archives comprenant notamment le journal original de Sister and I in Alaska.

À l’instar du journal original, la publication est à la fois instructive et remarquable. Outre l’introduction de David Silcox, elle renferme une lettre que le père de Tom Daly Jr., Tom Daly, a envoyée à sa famille après une visite à Alice en 1947 et dans laquelle il décrit la maison d’Alice et les tableaux de Carr qui l’embellissent. La fascination de Daly pour la maison d’Alice et ses descriptions détaillées sont également intéressantes.

 

Emily Carr, extrait de Sister and I in Alaska [Ma sœur et moi en Alaska]  

Sister and I in Alaska est une ressource précieuse pour les admirateurs de Carr et pour quiconque s’intéresse à l’influence des expériences personnelles sur l’évolution d’un artiste. Laissons le mot de la fin à David Silcox : « Ce journal perdu et retrouvé nous offre le récit d’un voyage qui a profondément transformé une intrépide artiste canadienne. »

Publié par Figure 1, Sister and I in Alaska est disponible à la Librairie du Musée des beaux-arts du Canada (en anglais seulement). Les visiteurs du MBAC peuvent aussi admirer plusieurs œuvres de Carr de la collection nationale du Canada actuellement exposées dans ses salles d’art canadien et autochtone, notamment Un automne en France (1911), L’homme de bienvenue (1913) et Heina (1928).

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