Touche pas à mon Kodachrome – compte rendu de lecture de Fred Herzog: Modern Color

L’une des choses qui frappent presque immédiatement lorsqu’on est face à une sélection de photographies de Fred Herzog est cet éclat de « rouge Kodachrome » que l’on retrouve presque sur chaque image. Que ce soit dans les collants d’une jeune fille et la jupe voisine d’une femme plus âgée de Red Stockings [Bas rouges] (1961) ou dans la signalisation d’Empty Barber Shop [Salon de barbier désert] (1966), ou encore dans une publicité peinte pour les cigarettes Buckingham d’« Elysium Cleaners » (1958), Herzog intègre cette couleur à la vaste majorité de ses photographies. « Le rouge Kodachrome, que l’on retrouvait uniquement dans les diapositives, était sa muse », a dit l’auteure et critique Sarah Milroy, « et nombre de ses meilleures œuvres sont intimement liées à cette couleur primaire. »

Fred Herzog, Red Stockings [Bas rouges], 1961. © Fred Herzog, avec l’autorisation d’Equinox Gallery

 

Dans le nouvel ouvrage Fred Herzog: Modern Color, toute la maîtrise de la couleur de l’artiste s’étale sous nos yeux. Photographe de rue typique du milieu du XXe siècle, Herzog croque en lumière naturelle les rues où s’entassent gens et enseignes de magasins. La nuit, les néons d’un Vancouver magnifiquement chamarré flottent dans l’obscurité comme des lucioles qui virevoltent. Des terrains vagues où croupissent des automobiles anéanties et en voie de délabrement voisinent avec des commerces miteux sur des coins de rue oubliés. Les sites industriels se parent d’une beauté étrange qui émerge de leur terrible laideur, sachant qu’eux aussi sont des reliques d’une époque d’avant les gratte-ciels immenses et les canyons d’immeubles à copropriétés.

Né en Allemagne en 1930, Herzog s’est installé au Canada en 1952, arrivant par bateau à Montréal avant de prendre le train pour Toronto. Adolescent, il avait commencé à prendre des photographies en Allemagne, et il a continué au Canada tout en faisant divers métiers, notamment sur un navire de charge. Il a fini par se fixer à Vancouver, où il va être photographe médical le jour, photographe de rue la nuit.

Muni de son Leica 35 mm, Herzog a commencé en noir et blanc. Aujourd’hui, par contre, il est à ce point associé à la couleur que tomber sur une de ces images en noir et blanc a quelque chose de déroutant, un peu comme de découvrir une photo en couleurs de Walker Evans. La douzaine de photographies en noir et blanc d’Herzog que comprend le livre, dont Toronto, Centre Island [Toronto, île centrale] (1952) et Man in Bookshop [Homme dans une librairie] (1958), affiche la même esthétique épurée et documentaire que sa production en couleurs, même s’il est manifeste qu’il « voyait » plus clair en Kodachrome.

Fred Herzog, Autoportrait, 1959. © Fred Herzog, avec l’autorisation d’Equinox Gallery

 

On a fait de nombreuses comparaisons entre Herzog et des photographes comme Walker Evans, Robert Frank, Eugène Atget, Helen Levitt et Henri Cartier-Bresson. Pourtant, tout tend à démontrer qu’Herzog, s’il admirait Evans, n’avait aucune volonté manifeste d’imiter qui que ce soit, mais cherchait seulement à immortaliser ce qui accrochait son regard.

En fait, comme le souligne David Campany dans son essai « Of Time and Place » [En temps et lieu], Herzog a sans doute été surtout influencé par les œuvres littéraires où abondaient les « descriptions de personnages colorés et les évocations puissantes du bouillonnement social et économique de la vie moderne. Il se demandait s’il y avait une analogie possible en photographie… »

Les photographies reproduites dans l’ouvrage sont un régal, une sélection bien pensée parmi un œuvre qui compte plus de 100 000 images. Outre des pièces célèbres, telles Homme avec un pansement (1968) et Flâneur, Granville (1960), le livre contient aussi plusieurs images remarquables, quoique certes moins connues, qu’Herzog a rapportées de voyages dans des pays comme le Guatemala et la Malaisie. L’ouvrage lui-même est remarquablement soigné, avec ses planches minutieusement reproduites pleine page ou même en format plus grand. C’est un incontournable pour quiconque s’intéresse à la photographie de rue, notamment dans une palette de couleurs qui sort des sentiers battus.

Fred Herzog, Flâneur, Granville, 1960, épreuve au jet d'encre, 96.6 x 70.6 cm; image: 76.4 x 50.2 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Fred Herzog, avec l’autorisation d’Equinox Gallery. Photo : MBAC

 

Un des aspects les plus touchants et qui porte à réflexion dans les photographies de Herzog est sa description élégiaque d’une époque révolue. Les personnages qu’il saisit semblent aux antipodes des caractéristiques que nous associons aux grandes villes d’aujourd’hui. Les paysages urbains sont soit gentiment amusants, soit délicieusement mélancoliques. Dans Homme noir, rue Pender (1958), un homme endimanché se promène en fin d’après-midi, tenant la main d’une petite fille. Une jeune femme élégante, mais un rien triste regarde à travers la vitrine misérable d’un commerce dans Bargain Shop [Magasin d’aubaines] [1962]. Voilà ma ville telle qu’elle a déjà été, semblent dire les images. C’est l’essence même de la ville que j’aime.

Dans son essai « Vancouver Appearing and Not Appearing in Fred Herzog’s Photographs » [Vancouver présente ou absente dans les photographies de Fred Herzog], le photographe canadien Jeff Wall, écrit : « Je ne crois pas qu’il soit possible d’avoir un photographe comme Fred Herzog [à Vancouver] aujourd’hui… . [Le] problème est que les objets de son affection n’existent tout simplement plus. Ou s’ils existent, c’est seulement en tant que vestiges de ce qu’ils étaient en 1957 ou 1961, quand il les a rendus à la perfection ».

L’un des points de vue les plus justes sur la vie et l’œuvre d’Herzog nous est livré par l’auteur et journaliste Hans-Michæl Kœtzle. Dans son essai « I wanted to show the world the way it is’: Remarks on the Color Photography Oeuvre of the Canadian Fred Herzog » [Je voulais montrer le monde tel qu’il est : réflexions sur l’œuvre photographique en couleur du Canadien Fred Herzog], il écrit : « Herzog est un documentariste avec des préoccupations personnelles, un chroniqueur aux exigences artistiques, un flâneur du quotidien en quête d’un monde en équilibre ».

 

Fred Herzog: Modern Color, avec des essais de David Campany, Hans-Michæl Kœtzle et Jeff Wall, a été publié (en anglais et en allemand) par Hatje Cantz Verlag et l’Equinox Gallery de Vancouver en 2017, et est en vente à la Boutique du MBAC.

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