Vitamine P3, pour prendre le pouls de la peinture

Dans son introduction à la nouvelle édition française de Vitamine P3 - Nouvelles perspectives en peinture, le critique Barry Schwabsky écrit : « Lors du lancement de la série VITAMINE P, en 2003, il m’avait semblé important de décider s’il fallait classer l’œuvre d’un peintre dans la catégorie “peintre” ou dans une catégorie plus vaste intitulée “art” ».

Il est rapidement apparu clairement dans ce livre, toutefois, que la peinture avait repris sa place légitime de pratique artistique contemporaine majeure. Qu’elle soit intégrée à une installation ou employée comme technique autonome, la peinture revient au goût du jour comme moyen d’expression d’idées complexes.

Comme dans les deux premières parutions de la série Vitamine P, P3 s’intéresse aux peintures récentes du monde entier, ainsi qu’à une grande variété de traditions et pratiques artistiques. Présentant une sélection effectuée par un groupe international de conservateurs, galeristes, critiques et artistes, le livre propose des œuvres de peintres originaires de pays comme l’Australie, le Botswana, le Brésil, le Canada, la Chine, la Colombie, l’Angleterre, l’Irlande, le Nigéria, le Pérou et les États-Unis. Les œuvres figuratives y côtoient les pièces abstraites. Des prises de position politiques tranchées font face à des réflexions culturelles plus nuancées. Les couleurs vives et les formes audacieuses partagent l’espace d’études monochromes toutes en sérénité.

Et tous les artistes ne sont pas des nouveaux venus. La première, par exemple, est Etel Adnan, née au Liban en 1925. Écrivaine autant qu’artiste, Adnan peint généralement dans un style épuré qui rappelle le collage. Comme l’écrit l’auteure et professeure Kaelen Wilson-Goldie, il y a aussi des œuvres où « […] elle aspire à la beauté pure. Dénués de toute trace d’agitation quotidienne, ses paysages deviennent un vocabulaire de formes abstraites ».

Etel Adnan, Untitled

Etel Adnan, Sans titre, 2015, huile sur toile, 33 x 24 cm. © Etel Adnan, avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la Galerie Lelong, Paris (page 15)

 

À ce que l’on pourrait qualifier d’autre extrémité du spectre, les tableaux de l’artiste japonais Masaya Chiba ont presque l’air survoltés. Dans Turtle’s life #3 (2013), par exemple, un lion est assis, un appareil photo sur la tête, partageant la table avec un terrarium, des plantes variées, un écran d’ordinateur, une bouteille de pilules, un instantané Polaroïd et une spatule. Peintes à dessein dans un style hyperréaliste, les œuvres de Chiba, écrit la conservatrice-écrivaine Louise Elderton, « […] s’apparentent à des rêves lucides, situés entre le sommeil et l’éveil. Tout est reconnaissable, mais quelque chose ne tourne pas rond ».

Nombre des artistes s’inspirent de peintures du passé, qu’ils revisitent pour un monde postmoderne. Rousseau (2015), de l’Américaine Leidy Churchman, par exemple, est une interprétation personnelle particulièrement réussie du travail du peintre du même nom. Toutefois, de peur que certains ne voient en elle qu’une copiste de talent, le livre comprend également des œuvres comme l’étrange Pelagic Ocean Sunfish (2015) et la colorée Tallest Residential Tower in the Western Hemisphere (2015).

Leidy Churchman, Tallest Residential Tower in the Western Hemisphere

Leidy Churchman, Tallest Residential Tower in the Western Hemisphere, 2015, huile sur toile de lin, 167,7 x 213,4 cm. © Leidy Churchman, avec l'aimable autorisation de Murray Guy, New York (page 63)

 

Le travail de l’artiste russe Sanya Kantarovsky rappelle aussi un style plus ancien. À la différence des illustrations conventionnelles du XXe siècle, néanmoins, sa production fait une large place à des figures visiblement déprimées et angoissées. La palette de couleurs s’étire de foncées à vives et, comme le remarque le conservateur Jens Hoffmann, les personnages de l’artiste sont « à la fois ludiques et sombres, accablés et perfides ».

 

Sanya Kantarovsky, Sky Alliance

Sanya Kantarovsky, Sky Alliance, 2015, huile, pastel, aquarelle et bâton à huile sur toile de lin, 119,4 x 88,9 cm © Sanya Kantarovsky, avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Casey Kaplan, New York. Photo : Adam Reich (page 151)

 

Parmi les pièces les plus extraordinaires reproduites dans le livre se trouvent les créations de Genieve Figgis. Ses tableaux, qui revisitent le style classique académique des deux ou trois derniers siècles, transforment les originaux en grotesques étranges. Les sourires affectés se muent en gueules béantes, les yeux sont arrachés, et les personnages autrefois élégants se retrouvent avec des jambes rachitiques et des têtes déformées. L’effet doit beaucoup à la technique inhabituelle employée. L’historienne de l’art Kathleen Madden décrit ainsi l’esthétique de Figgis : « L’artiste travaille avec une technique de peinture humide qui donne à ses toiles un aspect marbré, comme si elles avaient été saisies par le froid puis abandonnées dans un jardin et livrées aux éléments ».

 

Genieve Figgis, The Swing after Fragonard

Genieve Figgis, The Swing after Fragonard, 2014, acrylique sur toile, 80 x 59,7 cm © Genieve Figgis, avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la Half Gallery, New York (page 105)

 

De nombreux tableaux du livre font appel au même esprit d'invention. L’Australien Daniel Boyd, par exemple, emprunte à la peinture en pointillés des Aborigènes du centre du pays pour créer des œuvres captivantes qui traitent de la réalité postcoloniale. La Nigériane Njideka Kunyili Crosby associe peinture, dessin, gravure, collage, transfert Xerox, et même poudre de marbre dans des toiles complexes et à plusieurs niveaux. Tout aussi envoûtantes sont les œuvres de la Suissesse Louisa Gagliardi, qui travaille avec la distorsion numérique d’instantanés et autres visuels, reproduits ensuite à l’encre et au latex sur vinyle.

 

Njideka Akunyili Crosby, Nwantinti

Njideka Akunyili Crosby, Nwantinti, 2012, acrylique, crayons de couleur et décalcomanies sur papier, 169,8 x 200,1 cm © Njideka Akunyili Crosby, avec l'aimable autorisation de l'artiste et de Victoria Miro, Londres. Photo : Marc Bernier (page 73)

 

Trois artistes canadiens figurent dans la publication : Sascha Braunig, Julia Dault et Elizabeth McIntosh. Le travail de cette dernière, représenté dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, prend ici la forme de trois lumineuses peintures abstraites. Peignant souvent à partir d’un collage dessiné, McIntosh crée aussi des installations avec la même technique, pour lesquelles elle fixe des motifs de papier de couleur sur les murs de la salle.

Comme il sied à un ouvrage sur la peinture, cette publication est de très belle facture. Les reproductions sont d’une taille généreuse et intelligemment disposées. Même la couverture est une petite merveille, avec des « gouttes » de peinture en relief, chacune reprenant un élément des tableaux présentés dans le livre. Pour quiconque s’intéresse au paysage de la peinture de ces dernières années, voici une lecture indispensable.

Dans cette dernière livraison de la remarquable série Vitamine P, les œuvres d’artistes du monde entier dressent un portrait de l’état de l’art contemporain, mais témoignent également de la volonté des peintres de s’approprier le passé pour lui donner une tournure particulière et créer quelque chose d’entièrement nouveau.

 

Vitamine P3 – Nouvelles perspectives en peinture a été publié en 2017 chez Phaidon. Une édition anglaise est parue en 2016. Cliquez ici pour de plus amples renseignements. Pour plus d’information sur ce livre, ou pour passer une commande, veuillez communiquer avec nous par courriel (ngcbook@beaux-arts.ca), ou appelez-nous sans frais au 1-855-202-4568.

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