Aller au bal : le phénomène du déguisement dans le Canada victorien

William James Topley, Mlle [Maggie] Jones [déguisée en « Maggie MacFarlane, la bonne poissonnière de Newhaven »], 1876. Studio Topley / Bibliothèque et Archives Canada / e011091718; William James Topley, Agar Adamson costumé en Napoléon Bonaparte pour un bal de l'ère Victorienne à Toronto, 1898. Topley Studio / Bibliothèque et Archives Canada / PA-138384

Napoléon Bonaparte s’affale dans un fauteuil refusant de croiser le regard, quoiqu’il ne perde sans doute pas des yeux la séduisante poissonnière dans la rangée. Le pied fermement campé sur un tonneau renversé, celle-ci exhibe beaucoup plus de mollet que ce qui est normalement admis en 1876. Juste en dessous d’eux, un fou du roi cabriole pour l’appareil photo alors qu’un dompteur de chevaux sauvages en jambières de cuir, chapeau de cowboy et patins à glace prend une pose songeuse.

William James Topley, Capitaine Wise A. dans un costume de patinage, 1889. Studio Topley / Bibliothèque et Archives Canada / PA-138396

« Le capitaine A. Wise habillé en cowboy prenait cela très au sérieux », explique Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au Musée des beaux-arts du Canada. Et il n’avait pas tort, car au-delà de l’étalage de costumes parfois luxueux, fréquemment libertins et souvent totalement bizarres, les bals et événements costumés, masqués et autres réceptions de patinage étaient une affaire sérieuse dans le Canada de l’ère victorienne. L’exposition Le bal costumé explore ce phénomène social du XIXe siècle à travers une sélection éclectique de 22 photographies présentées actuellement au Musée des beaux-arts du Canada et provenant de la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

Le premier des quatre grands bals costumés organisés par le comte de Dufferin, troisième gouverneur général du Canada, et son épouse a lieu à Ottawa en 1876. Avec ses 300 invités, il est sans commune mesure avec tous les autres événements sociaux vus auparavant dans ce qui est alors encore une ville de bûcherons assez rude. « Les gouverneurs généraux aimaient ces bals, car ils essayaient d'entretenir des normes sociales dignes de l’Empire, poursuit Kunard. Être invité signifiait que votre statut social était confirmé ou rehaussé. C’est devenu une façon de gravir l’échelle sociale. » Le photographe de la société canadienne William James Topley (1845–1930) prend des photos de studio de tous les participants au bal, puis découpe minutieusement chaque personnage et le colle sur une reproduction peinte des lieux. Ce composite de l’événement est ensuite remis aux invités comme souvenir et commercialisé par son studio.

William James Topley, Bal costumé donné par le gouverneur général, à Rideau Hall, le 23 février 1876, c.May–June 1876. Composite photographique, 83.4 x 34.7 cm. William James Topley / Bibliothèque et Archives Canada / C-006865 / e008295343-v8

Cynthia Cooper, conservatrice, Costume, mode et textiles au Musée McCord à Montréal, a réuni plus de 100 de ces photos et d’autres similaires dans son livre Magnificent Entertainments: Fancy Dress Balls of Canada’s Governors General, 1876–1898 (1997). « Les gens se faisaient rarement photographier à l’époque, remarque-t-elle. Le fait que les participants au bal aillent dans un studio, comme pour faire un portrait de mariage, montre toute l’importance de ces événements ».

Il semble qu’ils permettaient une certaine liberté, voire même une légère licence, dans une époque autrement très rigide. « La jeune femme le pied sur le tonneau représente la poissonnière de New Haven, une figure rustique lyrique, romancée, précise Cooper. Les poissonnières, les travailleuses, portaient des jupes courtes, qui étaient considérées comme assez osées. Porter un tel costume, c’était afficher une liberté d’ordinaire interdite dans la vie d’une jeune femme. » Cooper s’est aussi grandement intéressée à la grande variété des costumes, du somptueux à l’austère. Une femme du nom de Grace Ritchie, que l’on voit aux côtés de « Napoléon », est vêtue dans une évocation du jeu d’échecs et, pour Cooper, « cela lui a certainement coûté une petite fortune. Quelqu’un a pratiqué des trous dans toutes ces pièces d’échecs pour qu’elle puisse en porter en collier et faire une couronne ».

William James Topley, Miss L. Smith [costumée], 1889. Studio Topley / Bibliothèque et Archives Canada / a192747; William James Topley, Mrs. Grace Ritchie [déguisée en « jeu d'échecs »], 1876. William James Topley / Bibliothèque et Archives Canada / PA-138390, e011091689

D’autres avaient à l’évidence fabriqué leur propre habit. Dans une autre photographie, une femme présentée comme Mlle L. Smith porte un costume de frelon qui paraît avoir été inspiré d’une illustration d’un guide populaire de ce temps, Fancy Dresses Described. « Lorsqu’on examine cette photo de près, on voit que les rebords sont assez grossiers, donc j’imagine que c’est bricolé, souligne Cooper. Dans ce cas, la personne qui le porte a également aménagé le costume pour qu’il permette de patiner. »

La photographie, commente Andrea Kunard, s’est avérée être la technique idéale pour créer quelque chose qui dépasse le seul événement : une communauté. Les composites servaient à la fois de confirmation du statut social d’une personne et de reflet de l’appartenance à une certaine sphère de la société, exactement comme ce qui se produit aujourd’hui dans les médias sociaux avec le partage de photographies. « C’est la validation d’une vie publique d’un autre rang. On peut – et pouvait – se voir les uns et les autres dans des situations qui réaffirment votre statut et votre appartenance à un groupe social. »

 

L'exposition photographique Le bal costumé  est à l'affiche dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada.  Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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