Ateliers de poche : les boîtes à pochade de Biéler, Morrice et Kelly

Le Laboratoire de restauration et de conservation du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a pour mission de maintenir les collections dans le meilleur état possible et de faire en sorte que ces œuvres d’art importantes puissent être présentées au public. Ce dernier peut voir le travail de l’atelier sous la forme d’œuvres restaurées ou remises en état et, indirectement, à travers le processus de prêts à d’autres institutions muséales. Certains aspects de nos tâches, toutefois, ne sont pas nécessairement visibles pour le grand public. C’est le cas par exemple de l’histoire entourant un groupe de boîtes à pochade de la collection du MBAC, qui en dit long sur le processus de création bien particulier de quelques peintres de paysage canadiens. Cet ensemble d’objets est particulièrement intéressant dans le contexte de l’art canadien, parce que des boîtes de ce type, petites et faciles à transporter, se sont avérées des outils essentiels et ont largement contribué au développement de la peinture dans le premier quart du XXe siècle.

Unknown, Boîte à croquis et palette de André Biéler, bois dur verni avec agrafes en laiton et vis en acier, box: 2.3 x 19.1 x 15.9 cm closed; palette:, .4 x 20.2 x 12.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de la succession de André and Jeannette Biéler, 2003, à l'occasion du 90e anniversaire de Frances K. Smith, amie et biographe de l'artiste © Succession André Biéler. Photo: MBAC

 

En 2004, une petite boîte à pochade ayant appartenu au peintre montréalais d’origine suisse André Biéler a généreusement été donnée au MBAC. Comme pour tous les nouveaux dons et acquisitions, elle est passée par l’atelier de restauration pour examen. À l’intérieur se trouvait une palette ainsi qu’une esquisse qui, de toute évidence, avait été réalisée avec la boîte. D’une dimension de 16 x 19 cm, cette boîte à pochade tenait facilement dans la poche arrière d’un pantalon d’homme. Faite en noyer, avec des accessoires en laiton, elle était à l’origine couleur chocolat foncé; la décoloration du vernis et le nettoyage de la peinture étalée l’ont laissée plus près de l’aspect naturel du bois.

J.E.H. MacDonald, A.Y. Jackson à l'oeuvre, 1915-1916, huile sur panneau de fibres, 121.1 x 64.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de M. et Mme H.R. Jackman, Toronto, 1967. Photo: MBAC

 

Les membres du Groupe des Sept se servaient de boîtes semblables, que leur taille permettait d’utiliser en terrains autrement inaccessibles avec de l’équipement de plein air traditionnel. La collection du MBAC comprend une boîte ayant servi à Tom Thomson, légèrement plus grande qu’une boîte à pochade, et qui possède une bandoulière en cuir pour le transport. Celle-ci servait aussi à assurer la stabilité de la boîte pendant que Thomson travaillait avec cette dernière sur les genoux ou en la tenant devant lui lors de séances de croquis. Comme dans le cas des boîtes à pochade, les rainures de la boîte de Thomson peuvent accueillir plus d’un panneau, permettant à chaque œuvre d’être séparée et de voyager ainsi en toute sécurité, une idée brillante et astucieuse : les esquisses étaient même à l’abri si elles tombaient dans l'eau (pour peu de temps).

Boîte à croquis de Tom Thomson, avant 1913, bois, 6.5 x 30.5 x 27 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

James Wilson Morrice est un autre Canadien adepte, le fait est bien connu, de ce type de boîtes, mais dans des environnements bien différents. Alors que Thomson était dans son élément en pleine nature sauvage ici au pays, l’habitat naturel de Morrice était plutôt les cafés parisiens. Ses petites esquisses sont de véritables pochades, des peintures en format de poche, qu’il conservait dans sa boîte lors de ses promenades. Lorsqu’une scène suscitait son intérêt, il en faisait un croquis rapide. Morrice reprenait par la suite certaines de ces petites esquisses pour en faire des toiles plus grandes, mais, la plupart du temps, le geste de croquer l’instant qui passe était en soi le moment fort de la création.

James Wilson Morrice, La terrasse du café, Saint-Cloud, v. 1909, huile sur panneau, 12.6 x 15.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de A.K. Prakash, Collection J.W. Morrice, 2015. Photo: MBAC

 

Morrice, créateur polyvalent et souvent spontané, possédait plusieurs de ces boîtes, d’une grande utilité compte tenu de la façon dont il travaillait. De plus, il formait les peintres à les utiliser, et il se peut que certains membres du Groupe des Sept les aient découvertes grâce à lui, bien qu’elles soient à l’époque largement distribuées et publicisées par les marchands de fournitures d’artistes, ou « marchands de couleurs ».

Étudiant à Paris au début de XXe siècle, le peintre britannique Gerald Kelly fit l’acquisition d’une boîte à pochade pour collaborer avec Morrice et apprendre de lui. Kelly a laissé une description de la méthode et de la pratique propres à Morrice, et a fait don de la boîte à pochade au MBAC au milieu des années 1930. Celle-ci est de la même taille que celle de Biéler et, s’il s’agit d’un modèle légèrement différent, certains des matériaux sont identiques, ce qui laisse penser qu’elle provient sans doute du même fabricant.

    

La boîte à croquis de André Biéler (à gauche) et la boîte à croquis de Gerald Kelly, acheté à Paris (à droite). Photo: MBAC

 

Ce n’est pas une coïncidence. La boîte de Biéler lui avait été donnée par le peintre Robert Pilot, qui lui-même l’avait reçue, ou en avait hérité, de son père adoptif, Maurice Cullen. Cullen, quant à lui, avait eu l’objet par Morrice, sans doute à Paris. Cette petite boîte, ainsi, joue en quelque sorte le rôle de flambeau qui se passe de l’un à l’autre sur près de quatre-vingts ans de peinture de paysage canadienne. L’une des raisons possibles pour lesquelles Morrice s’est départi de cette boîte est qu’elle était légèrement trop grande pour la transporter avec lui en permanence, et qu’il aura préféré un modèle aux dimensions plus réduites.

Cette histoire donne une idée des liens qu’il est possible de trouver grâce à la recherche, la conservation et l’analyse scientifique. Dans un prochain article, nous nous intéresserons à deux esquisses réalisées par Gerald Kelly et sur lesquelles il a travaillé avec Morrice. Ces études en disent long sur la nature de la composition chez Morrice et sur l’essence même de son rapport à la peinture.

 

Consultez régulièrement Magazine MBAC pour tout savoir de l’actualité de la restauration et conservation. James Wilson Morrice : Une collection offerte par A.K. Prakash à la nation est à l'affiche à la Galerie d’Art Beaverbrook (jusqu’au 2 juillet 2018). Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

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