Au-delà de l’impact commercial : photographies de Whitelaw, Metcalfe et Sauer

 

Brodie Whitelaw, Radio CFRB pour Brigdens Studio, les années 1940. Épreuve à la gélatine argentique, 26.5 x 33.5 cm. Brodie Whitelaw / Bibliothèque et Archives Canada / e011202562

En 2012, l’exposition Margaret Watkins. Symphonies domestiques a permis au Musée des beaux-arts du Canada de présenter les œuvres d’une artiste renommée, cantonnée dans l’univers de la photographie commerciale. Née en 1884, à Hamilton en Ontario, Watkins a photographié des savonnettes, des tuyaux de douche et d’autres objets qui, jusqu’aux éviers de cuisine, meublent la domesticité ordinaire. Dans ses photos, des éléments de nature morte ainsi que des références à l’abstrait rendaient le familier exotique et paraient le banal de merveilleux. Bien que Watkins ait laissé le devant de la scène à la fin des années 1920, son travail a continué à inspirer. Le chapitre suivant de cette histoire, La photographie canadienne au milieu du XXe siècle, est actuellement présenté dans les salles d’art canadien et autochtone.

La sélection de tirages, tous prêtés par Bibliothèque et Archives Canada, montre la place croissante que prend la photo dans la publicité et, par là, dans notre quotidien, puis dans les musées où on la considère de plus en plus comme un art à part entière. La photographie canadienne au milieu du XXe siècle reprend donc le fil de cette histoire à la fin des années 1920, avec le travail des photographes Brodie Whitelaw, Bruce Metcalfe et Max Sauer. La plus grande partie des quinze photographies exposées datent des années 1930 et 1940, la plus ancienne remontant à 1927 et la plus récente, à 1950. Comme pour le travail précédent de Watkins, toutes ces images ont été réalisées à des fins commerciales ou publicitaires.

Bruce Metcalfe,  Des cols de chemises, 1927. Épreuve à la gélatine argentique, image 22.7 x 17.6 cm. Bruce Metcalfe / Library and Archives Canada / PA-126505

Andrea Kunard, conservatrice associée à l’Institut canadien de la photographie, les a choisies : « Il s’agit d’une période particulièrement intéressante pour la photo puisque l’évolution de l’art, le développement commercial et l’activité des clubs s’y enrichissent mutuellement ». Dans le Canada des années 1930, la plupart des clichés provenaient des studios commerciaux ou des clubs de photo. Il y avait bien peu d’endroits où la photographie était présentée comme un art, même si, en 1934, le Musée des beaux-arts du Canada (alors dirigé par Eric Brown) organise son premier événement annuel consacré au travail des clubs, une exposition itinérante qui remporte du succès à travers le pays. Au nombre des jurés qui avaient sélectionné les clichés cette année-là se trouvait d’ailleurs Bruce Metcalfe, un des trois photographes dont le travail est actuellement exposé. Whitelaw et lui étaient membres du Toronto Camera Club. Whitelaw serait également membre, avec Sauer, de la Commercial and Press Photographers' Association of Canada, créée en 1946.

Le monde des arts était alors en plein changement; l’art abstrait et l’expressionnisme enflammaient les imaginations. La photographie n’y a pas échappé. La photo prise par Bruce Metcalfe en 1927 est un jeu géométrique d’une simplicité trompeuse où quelques cols de chemises pour homme et leur ombre semblent prêts à s’échapper du cadre. Une même impression de mouvement anime Fast qu’a prise Brodie Whitelaw en 1930, où une voiture de course, un téléphone et deux hommes travaillant au téléphone attirent l’attention. La photo a probablement été prise pour une salle de rédaction, puisque beaucoup de clichés de cette exposition servaient de matériel publicitaire à des stations de radio. Le mot Fast (« Vite ») est lui-même porté en caractères dynamiques et traverse le bas du cadre, appelant à la réalisation rapide du travail dans un monde moderne en pleine accélération.

Brodie Whitelaw, Fast [Vite], les années 1930. épreuve à la gélatine argentique, 25.6 x 35.5 cm. Brodie Whitelaw / Bibliothèque et Archives Canada / e011202557

Les préoccupations artistiques gagnaient la photographie. Les publicitaires, toujours à l’affût d’une manière nouvelle de placer leurs produits, ont saisi les opportunités qu’offrait cette tendance. Il y avait là des angles innovants, des perspectives nouvelles et des éclairages différents pour capter le regard du consommateur et lui faire porter une attention renouvelée aux biens qu’on voulait lui vendre.

Pour Kunard, la salle où ces photos sont exposées porte sur « la modernité, un mode de vie moderne et les idées qu’ils inspirent à la femme et à l’homme nouveaux ». Tout près se trouvent les toiles de peintres féminines, comme Prudence Heward, qui « cherchèrent à montrer l’existence moderne comme elles la voyaient ». Le concept de « femme nouvelle » y domine. Cadre après cadre, la femme n’y est plus dépeinte comme une domestique attachée aux fourneaux, mais dans toute son intensité, toute sa mondanité et tout son esprit d’aventure, en quête d’un avenir jusque-là impensable pour l’immense majorité de ses sœurs.

Brodie Whitelaw, Deux femmes, Image publicitaire pour Brigdens Studio, les années 1940. Épreuve à la gélatine argentique,  image 25.7 x 33.6 cm. Brodie Whitelaw / Bibliothèque et Archives Canada / e011202554

L’image créée en 1940 par Whitelaw pour la station de radio CFRB met en vedette une femme élégante en train d’enregistrer dans un studio pendant qu’un technicien anonyme s’occupe de la console en arrière-plan. Tout à côté, « Deux femmes qui posent », une autre photo de Whitelaw où les deux protagonistes fixent, heureuses, un horizon lumineux. La première est vêtue de shorts et la seconde d’un pantalon ayant des airs de combinaison de vol. Leur tenue n’a rien d’anodin à une époque où il n’était décent pour une femme de porter le pantalon que si ses activités l’y contraignaient. Pour jouer au golf, par exemple. Ou peut-être pour piloter un avion. Les frontières des codes vestimentaires étaient repoussées, en partie en raison de l’influence de vedettes de cinéma comme Marlene Dietrich. Chacune des femmes de ces images transpire la force, la confiance en soi et un charme de tous les instants.

Max Sauer, La casserole, les années 1940. Épreuve à la gélatine argentique, 28.5 x 22.5 cm. Max Sauer / Library and Archives Canada / e011202561

Dans le même élan, tout se passe également comme si la photographie elle-même gagnait en force et en indépendance pour dépasser sa condition d’outil de vente. Dans les années 1940, le Montréalais Max Sauer photographie ainsi un micromètre – un petit outil destiné à mesurer de petites dimensions – en présentant la tête comme s’il s’agissait d’un objet d’une grande beauté. De même, il met en scène une banale casserole émaillé et son ombre, et il en fait un objet esthétique et attirant. Qui donc n’a jamais vu une chose aussi ordinaire sous un pareil éclairage ?

À la faveur d’un regard différent, toutes ces photographies sont sorties des encarts publicitaires pour gagner les collections des institutions, musées et galeries. Elles ont ainsi quitté une fructueuse carrière dans le commerce pour commencer une deuxième existence, celle d’œuvres d’art.

 

La photographie canadienne au milieu du XXe siècle est à l'affiche en salle A109a du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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