Brendan Fernandes. Faire tomber les frontières et créer des espaces

Brendan Fernandes, Comme un Seul IV, 2017, tiré en 2021. Épreuve au jet d'encre sur papier

Brendan Fernandes, Comme un Seul IV, 2017, tiré en 2021. Épreuve au jet d'encre sur papier, 86.5 x 122.2 cm. Acheté en 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Brendan Fernandes Photo : MBAC


Brendan Fernandes est un artiste multidisciplinaire dont la pratique englobe une variété de techniques, notamment la photographie, la sculpture, la performance et les projets multimédias. Il axe l’essentiel de son œuvre sur les injustices sociales et politiques, le pouvoir et l’agentivité, les communautés queers et racisées, la migration et le lien humain.

Installé actuellement à Chicago, l’artiste canadien d’ascendance kényane et goanaise de réputation internationale a présenté ses créations à la Whitney Biennial 2019 et au Museum of Modern Art à New York, au Getty Museum à Los Angeles, à la troisième Triennale de Guangzhou, au Stedelijk Museum, au MAC à Montréal et au Musée des beaux-arts du Canada. Parlant de son œuvre, il explique : « Mes pièces, qui se déploient à la croisée de la danse et des arts visuels, soulèvent des questions quant à la nature hybride de la technique et visent à analyser les enjeux relatifs à la notion d’identité établie, essentielle ou authentique. ».

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Magazine MBAC : Votre formation initiale est celle de danseur professionnel, mais vous combiniez déjà très tôt danse et art. Comment cela se reflète-t-il dans votre travail?
Brendan Fernandes :
Art et danse ont toujours fait partie de ma vie. Ce sont deux domaines pour lesquels j’avais une certaine facilité, qui m’apportaient plaisir et sens de la communauté. À l’Université York, j’ai fait une double majeure en danse et arts visuels, même si on m’avait toujours dit qu’on ne pouvait mener les deux de front. Je tenais à les combiner, faire tomber les frontières entre ces deux disciplines.

Quand j’ai dû arrêter la danse suite à une blessure, j’ai été dévasté – physiquement, moralement et émotivement – comme pour une perte tragique. Pendant cette période loin de la danse, j’ai suivi un programme en études coloniales à l’Université Western Ontario et j’ai commencé à m’intéresser à mon héritage culturel – mon hybridité en tant qu’immigrant au Canada, né au Kenya dans une famille de cinquième génération d’origine indienne. Je me suis mis à réfléchir à l’histoire des migrations et des déplacements, de l’identité culturelle. Cela m’a conduit à explorer l’histoire du ballet et de la danse, en particulier sous l’angle de l’hégémonie occidentale, notamment l’ordre hiérarchique du mouvement et de la révérence à la cour de Louis XIV. Quand j’ai déménagé à New York, j’ai entamé une réflexion sur la façon dont nous chorégraphions nos vies quotidiennes. D’où l’idée d’expérimenter le mouvement en danse à travers la performance et – plutôt que de me servir de mon propre corps – en collaboration avec d’autres danseurs.

Je me considère comme très privilégié comme artiste, parce que j’ai trouvé moyen de fusionner ces deux formes artistiques, créant ainsi une pratique hybride qui continue à évoluer et à se métamorphoser. L’intersection entre les deux est déconcertante, mais elle me permet également d’accomplir ce que j’ai toujours voulu faire : être à la fois une personne de danse et d’art.

Brendan Fernandes, Hit Back, Recess, New York, 2017. Performance / Installation: panels of sprung-flooring, felt mats, clothes racks and clothes hangers, custom costuming and choreography for 3 dancers

Brendan Fernandes, Hit Back [Effet boomerang], 2017. Performance/installation : panneaux, matelas feutrés, présentoir de vêtements, chorégraphie, 3 danseurs. Interprètes : John Alix, Khadija Griffith et Oisín Monaghan. Costumes : The Rational Dress Society. © Brendan Fernandes. Avec l'autorisation de l'artiste. Photo : Wendy Ploger


MBAC : Les corps et mouvements sont des éléments prépondérants dans votre œuvre. En quoi votre expérience de danseur de ballet influe-t-elle sur votre pratique?
BF :
Le milieu de la danse – et particulièrement les compagnies de ballet – est caractérisé par de fortes structures hiérarchiques, et les danseurs se font toujours dicter comment bouger. Dans mon travail, je remets en permanence ce cadre autoritaire en question. Lorsque j’ai commencé à créer des œuvres de performance, j’étais réticent à indiquer aux gens une manière quelconque de mouvoir leur corps. L’essentiel est dans l’attention et l’accompagnement, dans la collaboration. Je cherche en permanence à construire un espace autonomisé d’agentivité et, au sein de cet espace, prévaut la discussion – un dialogue. Je vais avoir tendance à intervenir et à dépasser les concepts dans le but de créer cet espace..

Les pièces obéissent à une certaine rigueur, et nous repoussons nos propres limites, mais le processus est intrinsèquement fondé sur la collaboration et le dialogue. En établissant les conditions d’une capacité d’agir dans mon travail comme chorégraphe – avec un cadre qui permet d’être visible et entendu, où mes danseurs peuvent exercer leurs choix et leur liberté – il est possible, je l’espère, de refléter le système plus global de la société.

MBAC:  Vous êtes un artiste multidisciplinaire, touchant à un large éventail de techniques. Pouvez-vous expliciter votre approche?
BF
: Je suis un artiste qui travaille avec des concepts, donc le choix de la technique découle de l’idée. En ce moment, je suis sur un projet de commande pour la radio nationale danoise, et nous réalisons cette pièce sur le thème des voix, du pouvoir d’action politique – et d’un espace de solidarité. L’œuvre est une composition sonore, et je collabore avec un compositeur et un chœur de 18 chanteurs qui interprètent les textes que j’ai écrits, mais aussi des sonorités de sirènes de police. Mes disciplines de prédilection sont la sculpture et la performance, mais aussi la lumière, le son et le film. Dans mon contexte de création, j’adore avoir cette possibilité de choisir et conjuguer différents éléments, ainsi que des aspects de mode et d’architecture. Pour moi, tout est dans la manière d’agencer ces différentes facettes. C’est un défi que je me lance, qui me permet d’évoluer et d’aller vers de nouveaux horizons..

L’hybridité est au cœur même de ma pratique. Je dis toujours que c’est une intervention queer, un espace queer. À mon sens, la notion de queer est un terme générique qui ne s’applique pas juste au genre et à la sexualité. Elle évoque l’auto-inclusion, la réinvention de soi, la réflexion et la réévaluation. C’est également la nécessité de progresser et de changer à l’intérieur même des espaces sociaux et politiques. Nous vivons en des temps incertains et passons par des périodes chaotiques; il nous faut avancer et nous transformer. Nous devons avoir une approche queer de l’espace, repenser les systèmes, les démanteler et les remettre en cause.

Brendan Fernandes, Kinbaku I, 2019,. Bronze coulé, cuir, noyer et acier

Brendan Fernandes, Kinbaku I, 2019,. Bronze coulé, cuir, noyer et acier, 160 x 53 x 50 cm. © Brendan Fernandes Photo : RCH Photography. Avec l'autorisation de l'artiste et Monique Meloche Gallery, Chicago

MBAC : Dans votre travail et votre démarche, vous visez le changement. Pouvez-vous nous en dire plus?
BF 
: Le cadre général de mon action est la déconstruction et la décolonisation du système depuis l’intérieur – y faire émerger une voix et apporter un changement durable. Comment tracer de nouveaux sillons dans un système en place pour parvenir à susciter des modes alternatifs de penser et d’inventer l’avenir? Nul ne sait de quoi celui-ci sera fait, parce qu’il s’agit d’un espace imaginaire, mais il y a de l’espoir dans la croyance à cet espace.

Avec mon travail, je milite pour le changement et, même si je suis conscient que je ne verrai pas d’évolution radicale de mon vivant, je peux néanmoins faire des avancées dans cette direction. Pour moi, la danse est surtout une arène politique où défier un système. Il s’agit d’éroder un système en le critiquant. Je pense à l’espace social en termes métaphoriques, pour l’inclusion, les corps queers, les corps marginalisés. Nous avons beaucoup à faire pour appuyer nos communautés autochtones, immigrantes, queers et trans. Ce travail doit être reconnu.

Il en va de même pour la danse de société. Comment créons-nous les occasions de rencontre? Comment bâtissons-nous la solidarité? Comment trouvons-nous le bonheur d’être ensemble et de tout simplement faire aller nos corps? Pour moi, « aller de l’avant » fait partie intégrante du langage de la danse : faire aller son corps. Pour faire aller votre corps de l’avant, tous les corps ensemble. C’est, de mon point de vue, un espace politique – et un espace de contestation.

Brendan Fernandes, 72 Saisons, The Lurie Garden, Chicago, IL. 23 octobre 2021

Brendan Fernandes, 72 saisons, The Lurie Garden, Chicago, IL, 23 octobre 2021. © Brendan Fernandes . Avec l'autorisation de l'artiste. Photo : Dabin Ahn. Costumes : Rad Hourani. Commissaires : Ellen Hartwell Alderman & Stephanie Cristello.


MBAC : Vos créations sont souvent présentées en extérieur, notamment dans des jardins. Qu’est-ce qui motive ce choix?
BF 
: Voilà un bon moment que je travaille sur des projets extérieurs. Pendant la pandémie, je pensais à nouveau à l’acte de se réunir dehors, et aux jardins en tant qu’espaces d’épanouissement corporel. Pour l’intervention-performance 72 saisons, j’ai collaboré avec des jardiniers, étudiant les changements saisonniers et les écosystèmes. La manière dont un jardin est structuré et croît est une métaphore sociale du soin que nous prenons les uns des autres. Les humains ont besoin de laisser de côté leurs différences pour s’attacher plus à ce qui les unit. Il y a le concept de retourner à la terre, de lui redonner. Il y a aussi l’idée que les jardins nous permettent d’être ensemble en plein air, dans un sentiment de sécurité – à l’écart des virus, de tout ce qui se passe.

Brendan Fernandes, As One IX, 2017, printed 2021. Ink jet print on paper,

Brendan Fernandes, Comme un Seul IX, 2017, tiré en 2021. Épreuve au jet d'encre sur papier, 86.5 x 122.2 cm. Acheté en 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Brendan Fernandes Photo : MBAC


MBAC : Une sélection d’œuvres de votre série As One, de 2017, fait partie de l’exposition Mouvement du MBAC. Qu’espérez-vous que le public retienne de la fréquentation de ces pièces?
BF :
 La série porte sur la reconnaissance des histoires de traumatisme causé par la violence ou le colonialisme. Dans le cadre d’une exploration des notions d’hybridité et d’identité, j’ai porté mon attention sur l’objet africain et sur l’objet masque, ainsi que sur l’idée de l’artéfact culturel par opposition au souvenir. J’ai sondé comment les musées ont sorti les masques de leur environnement contextuel, les privant de leur signification ou usage d’origine. Une fois amenés dans l’espace du musée, ils se sont figés, dépossédés de leur âme. Ces photographies sont une abstraction du corps et du masque : le corps en mouvement du colonisateur restitue sa vie à l’objet et le reconnaît dans ce qu’il est. Il s’incline devant lui, s’excuse. Mais, dans le même temps, il crée cette hybridité.

Ces œuvres évoquent également l’histoire de la photographie, par la mise en scène des images. Elles évoquent Picasso et le primitivisme, les canons de l’art. Si vous prêtez attention au positionnement des masques, non tournés vers l'avant, vous aurez l’impression qu’ils montrent une certaine indifférence. Les danseurs abordent les masques avec une solennité qui n’était pas de mise auparavant. C’est aussi un jeu sur les dispositifs d’exposition dans le contexte muséal.

 

Brendan Fernandes s’entretiendra avec Andrea Kunard, conservatrice au MBAC. Mouvement. L’expressivité du corps dans l’art est à l’affiche au  Musée des beaux-arts du Canada du 2 septembre 2022 au 26 février 2023. Consultez le calendrier. Partagez cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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