Conteurs et récits de survie. La 13e Biennale de Kaunas

Shary Boyle, The Trampled Devil [Le diable bafoué], 2021. Vidéo

Shary Boyle, The Trampled Devil [Le diable bafoué], 2021. Vidéo, 12 min 20 s. © Shary Boyle Photo : Kaunas Biennial

L’organisation d’une biennale peut être à la fois stimulante et complexe par les temps qui courent. Dans des conditions normales, les commissaires tentent de s’immerger dans la scène artistique de l’endroit où se tient la manifestation. L’objectif est de concevoir une exposition qui se penche sur le moment et les pratiques actuelles, et qui mobilise des publics divers. Entreprendre un projet aussi ambitieux pendant une pandémie mondiale présente son propre lot de défis et de pressions, ainsi que des possibilités intéressantes. Elle a provoqué des changements importants dans ma façon de penser et de travailler, devenue plus collaborative et englobant les acteurs locaux de manière significative.

Quand j’ai été invitée comme commissaire de l’édition 2021 de la Biennale de Kaunas, l’un des festivals internationaux d’art contemporain les plus importants des États baltes, j’ai rapidement compris que je devais diminuer mes attentes – les possibilités de me rendre en Lituanie, rencontrer des artistes dans leur atelier, approcher les organisateurs en personne, visiter les lieux d’exposition – et plutôt nouer le dialogue avec tout le monde en ligne. C’est néanmoins un nouveau sentiment de connexion qui est né de mes conversations avec des créateurs du monde entier, réunis que nous étions dans le partage d’une même situation, bien qu’à des degrés variables.

Kapwani Kiwanga, Seed bank [Banque de semences], 2020. Tissage de laine, céramique émaillée

Kapwani Kiwanga, Seed bank [Banque de semences], 2020. Tissage de laine, céramique émaillée. © Kapwani Kiwanga / SOCAN (2022) Photo : Kaunas Biennial

Quand je suis arrivée à Kaunas pour la première fois, à l’automne 2019, j’ai été frappée par ce lieu historique qui – dans la perspective d’une étrangère – semblait subir une transformation importante, de nombreux bâtiments étant abandonnés ou, à l’inverse, remarquablement restaurés, alors que d’autres étaient nouvellement construits. J’ai tout de suite aimé cette ville, dont les styles architecturaux moderniste et brutaliste datent d’avant, de pendant et d’après l’ère soviétique, et qui est elle-même à un moment charnière entre le passé et l’avenir. Je me suis demandé ce que je pouvais, moi, conservatrice venant d’ailleurs, apporter à ce contexte qui enrichirait l’expérience des visiteurs de la Biennale de Kaunas.

Résonnait profondément en moi le sentiment palpable de survie et d’adaptation du peuple lituanien, qui, tout au long du XXe siècle, a souffert de difficultés et de traumatismes considérables causés par autrui. J’ai ressenti le besoin de concevoir une exposition humaniste qui explore des récits de survie dans des périodes, des lieux et des perspectives différents. Cette impulsion a appuyé mes réflexions sur une sélection d’artistes, dont les œuvres entreraient en dialogue avec Kaunas et interagiraient précisément avec elle : quelles sont les principales personnes en quête de manières de préserver, documenter et enregistrer des récits alternatifs sur des événements qui changent la vie; qui sont les personnages  qui détiennent les comptes rendus personnels et « non officiels »; qui sont les conteurs?

Jonas Mekas, In an Instant it All Came Back to Me [En un instant, tout m’est revenu], 2015. installation

Jonas Mekas, In an Instant it All Came Back to Me [En un instant, tout m’est revenu], 2015. © Estate of Jonas Mekas Photo: Kaunas Biennial

Au Musée des beaux-arts de Kaunas, j’ai trouvé mon inspiration dans la présentation de matériel provenant du fonds d’archives de Fluxus, assemblé par Jurgis (George) Mačiūnas, un des fondateurs du mouvement. Jusqu’alors, je ne connaissais pas le rôle crucial des artistes lituaniens Mačiūnas et Jonas Mekas dans la réunion de créateurs internationaux partageant les mêmes idées. Là, j’ai vu une lettre écrite par Mekas, le célèbre cinéaste qui a passé la majeure partie de sa vie en exil à New York. Cette missive encourageait une communauté d’artistes américains à donner des œuvres au fonds d’archives Fluxus, en Lituanie. À ce moment, j’ai réalisé que Mekas allait être le premier conteur.

Celui-ci, figure clé de l’histoire du film, est reconnu comme le père fondateur du cinéma d’avant-garde américain. Son histoire en est une de survivance, d’adaptation étonnante et de générosité radicale. Il est né dans le village de Semeniškiai, en Lituanie, en 1922, il y a un siècle. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, son frère Adolfas et lui ont été envoyés par les nazis dans un camp de travail forcé à Elmshorn, en Allemagne et, en 1949, l’Organisation internationale pour les réfugiés de l'ONU les a installés à New York. Deux mois après son arrivée, Mekas a acheté sa première caméra Bolex et commencé à tourner de brefs moments de sa vie, inventant son célèbre « journal filmé », une forme cinématographique en soi. Pendant plus de soixante-dix ans, il a réussi à trouver et à immortaliser la beauté dans le quotidien, en honorant les plus petits détails, en les mettant en lumière et en les partageant avec le monde.

Isuma,  Photographie de film d’Une journée dans la vie de Noah Piugattuk, 2019

Isuma,  Photographie de film d’Une journée dans la vie de Noah Piugattuk, 2019. © Isuma Distribution International Photo : Avec l'autorisation de Kaunas Biennial

Réfléchissant sur le legs de Mekas en tant qu’artiste, poète et réalisateur, j’ai trouvé des liens avec le travail du collectif Inuit de production Isuma, avec qui j’ai collaboré dans le cadre de son projet pour le pavillon du Canada à l’occasion de la Biennale de Venise 2019. Les approches d’Isuma à la réalisation sont novateurs et poignants – des modes d’expression humanistes, issus des histoires et récits de résilience de ses membres. Au cours des trente dernières années, le groupe a élaboré son style de fiction culturelle « reconstituée » en adaptant à l’art du conte inuit l’authenticité d’observation de la vidéo. Ses œuvres sont proprement révolutionnaires et exigeantes; les voix de ses créateurs sont réfléchies, politiques et émotives.

De la même façon que Mekas, Isuma propose au public de ralentir, d’adopter un rythme différent, une autre démarche de l’écoute de l’autre et de l’existence dans le monde. À la Biennale de Kaunas, une riche programmation comprend une sélection de leurs films, dont Reminiscences of a Journey to Lithuania​ [Réminiscences d'un voyage en Lituanie] de Mekas et Une journée dans la vie de Noah Piugattuk (présenté à Venise) d’Isuma. Les pièces sont à l’affiche dans un cinéma historique, l’actuel Théâtre d’État de Marionnettes de Kaunas (et sur le site Web de la Biennale). Il est simplement normal d’accorder une place de choix à ces voix radicales et humanistes dans un bâtiment ayant servi à montrer des films de propagande à l’époque soviétique.

Althea Thauberger, Reverse the Antenna [Renverser l’antenne], 2021. Installation vidéo à deux canaux, sonore, 15 min

Althea Thauberger, Reverse the Antenna [Renverser l’antenne], 2021. Installation vidéo à deux canaux, sonore, 15 min. © Althea Thauberger Photo: Kaunas Bienniale

Cette rencontre imaginaire entre Mekas et Isuma a inspiré un concept muséologique pour l’exposition, qui réagit au présent mondial en explorant des chroniques de résilience et d’adaptation humaines. Intitulée Once Upon Another Time… gyveno jie jau kitaip [and they lived differently; Il était une autre fois, et ils vivaient différemment], la Biennale traite de mythes et de fictions, ainsi que de descriptions personnelles et collectives de perpétuation et de transformation. L’exposition propose une mise en commun d’histoires issues de différentes visions du monde et cultures – passées, présentes et futures – qui véhiculent des significations et des perspectives multiples.

Emilija Škarnulytė, Absolute dating [Fréquentation absolue], 2021 installation

Emilija Škarnulytė, Absolute dating [Fréquentation absolue], 2021. © Emilija Škarnulytė Photo : Kaunas Biennial

La Biennale étant organisée en pleine pandémie, en dépit des frontières fermées et d’un isolement imposé, la rencontre de ces créateurs, nombreux membres de l’équipe, collaborateurs et penseurs a été extraordinaire. Les 24 artistes et groupes proviennent d’Europe et des Amériques : David Altmejd, Christian Boltanski, Shary Boyle, Janet Cardiff et George Bures Miller, Douglas Gordon, Petrit Halilaj, Kristina Inčiūraitė, Isuma, Kapwani Kiwanga, Lina Lapelytė, Laura Lima avec Rasma Noreikytė et Giedrė Kriaučionytė, Jonas Mekas, Pakui Hardware, Augustas Serapinas, Jeremy Shaw, Monika Sosnowska, SetP Stanikas, Indrė Šerpytytė, Emilija Škarnulytė, Althea Thauberger, Goodhearter Wisher, et Simona Žemaitytė.

La Biennale présente également un projet spécial, mis en œuvre par l’artiste et professeur Artūras Raila, qui fait la part belle au travail de ses étudiants de l’Université européenne des humanités, à l’origine basée à Minsk, au Bélarus, et fonctionnant maintenant en exil à Vilnius, faisant de la place aux voix réduites au silence de Darya Karalkova, Aliona Makhnach, Volha Mirankova, Alesia Pesenka, Aleksei Shklianko, Viktoryia Yaskevich et Yaheni Zahorski.

 Darya Karalkova, The Roots [Les racines], 2020–2021. Vidéo multi-écrans et installation sonore

 Darya Karalkova, The Roots [Les racines], 2020–2021. Vidéo multi-écrans et installation sonore.. © Darya Karalkova Photo: Kaunas Biennial

Au lieu d’exposer les œuvres dans un musée d’art traditionnel, le fait de les installer dans des endroits consacrés au folklore, à l’histoire naturelle et aux sports, ainsi que dans d’autres lieux de la ville, a encouragé les artistes et le commissaire à penser différemment à la manière dont leurs créations pourraient animer les histoires complexes ancrées dans certaines de ces institutions de l’ère soviétique, leur donner plus de profondeur et d’agentivité, ajoutant ainsi une autre couche de narration.

Laura Lima, Ablatanalba, 2021. Dessin avec fils de coton brut teints par techniques naturelles.

Laura Lima, Ablatanalba, 2021. Dessin avec fils de coton brut teints par techniques naturelles. © Laura Lima Photo : Kaunas Biennial

Grâce à leurs récits convaincants et évocateurs, les œuvres des artistes peuvent nous aider à faire preuve d’empathie et à nous connecter les uns aux autres. La résilience des êtres humains peut être une source d’inspiration alors que nous continuons à faire face à l’adversité, l’injustice, l’oppression et les changements climatiques. Deux autres questions me sont venues en tête au début de ce parcours : « Comment pouvons-nous nous adapter et aller de l’avant? » et, comme le suggère le titre de l’exposition, « Comment pouvons-nous vivre différemment? » À travers leurs propositions, ces artistes offrent des réponses fascinantes et critiques à ces interrogations et ouvrent également de nouvelles pistes de réflexion.

Les pièces de la Biennale de Kaunas peuvent nous aider à recadrer nos valeurs et croyances, nos relations avec la nature et l’inconnu, ainsi que nos souvenirs et nos identités forgées. Comme Mekas et Isuma nous le rappellent, nous devons ralentir et nous écouter les uns les autres, pour être mieux ensemble.

 

La 13e Biennale de Kaunas, Once Upon Another Time... gyveno jie jau kitaip, était présenté de 12 novembre 2021 au 20 février 2022. Le projet spécial de European Humanities University a été organisé avec la participation de la faculté des arts de Vytautas Magnus University, Kaunas. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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