Dans les rues de Londres : « Whitfield », écrivain des trottoirs, de Bonnemaison

Ferréol Bonnemaison, Whitfield, Ecrivain des trottoirs​, 1795, huile sur toile

Ferréol Bonnemaison, Whitfield, écrivain des trottoirs, 1795, huile sur toile, 128 × 102.5 cm. Collection de la Couronne des Résidences officielles de la Commission de la capitale nationale / National Capital Commission, Official Residences Crown Collection. Photo : MBAC


Un tableau redécouvert du peintre français Ferréol Bonnemaison (1766–1826) est actuellement présenté au Musée des beaux-arts du Canada, généreusement prêté par la Commission de la capitale nationale. Plus connu aujourd’hui comme marchand d’art avisé et restaurateur controversé, Bonnemaison mérite pour son art plus ample considération.

Il commence sa carrière à Toulouse et Montpellier avant de partir pour Paris vers 1791, d’où il rejoint Londres pour échapper aux troubles révolutionnaires. Son séjour britannique n’est que peu documenté, seulement par quelques rares mentions dans des carnets et par les titres des œuvres qu’il y peint : sept d’entre elles exposées à la Royal Academy en 1794–1795, et une ou deux supplémentaires connues à travers des catalogues de vente aux enchères. Ces pièces, qui renseignent sur l’idée que se fait le peintre du goût anglais, sont toutes des portraits ou des sujets inspirés par la vie quotidienne. Seule la toile appartenant à la Commission de la capitale nationale est parvenue jusqu’à nous : exposée en 1795, Whitfield, écrivain des trottoirs est une image saisissante d’un artiste de rue, craie à la main, théâtralement suspendu dans l’action.

L’exposition de 1795 comprenait également sa Barrow Girl [Fille à la brouette], qui représentait probablement une marchande de fruits; il semble que Bonnemaison ait peint une toile associée, Strawberry Merchant [Vendeur de fraises], mais celle-ci n’a jamais été exposée. Colporteurs, manœuvres itinérants et saltimbanques sont alors depuis longtemps des sujets prisés des artistes, habituellement traités avec des degrés variables de naturalisme et d’humour, plus rarement avec bienveillance.

Après son retour dans la capitale française en 1796, Bonnemaison continue à exposer des portraits et des scènes de genre aux Salons de Paris. Ses plus grands succès – une peinture d’un écolier s’endormant alors qu’il lit, et une image d’une femme et de son petit-fils indigents en train de mendier – reflètent le penchant populaire pour le sentimentalisme, en phase avec de petits drames du quotidien ou des misères et angoisses suscitées par la révolution et la guerre.

On sait peu de choses sur Whitfield, sujet de Bonnemaison, bien que cela soit déjà plus que pour la plupart des figures marginalisées du même ordre. Une courte biographie lui est consacrée dans l’ouvrage The World in Miniature: England, Scotland and Ireland, publié par W.H. Pyne en 1827, qui comprend un catalogue des travailleurs itinérants, bateleurs et clochards de Londres. On le décrit comme « […] le célèbre écrivain à la craie, qui exposait sur le grand trottoir sous la colonnade, à Covent Garden [...] Là, il prenait chaque jour son poste et, balayant la poussière de son emplacement habituel, près de l’entrée du vieux théâtre, il commençait son activité consistant à frapper [tracer] les initiales de tout passant, en lettres capitales de dix-huit pouces [46 cm] de haut. Il s’exécutait avec élégance et symétrie moyennant la somme d’un demi-penny. Il transcrivait également, en caractères usuels d’environ six pouces [15 cm] de haut, les copies [textes] bien connues utilisées dans les écoles d’écriture; aussi, des phrases extraites des Saintes Écritures, des vers de poésie, etc., le tout dans une manière d’une précision et d’une forme à ce point magnifiques que personne […] ne pouvait les surpasser : mais le plus surprenant est que cet écrivain à la craie réalisait toutes ses inscriptions à l’envers, et retourné » (vol. 4, p. 240–242).

TThomas Rowlandson, Vue à vol d’oiseau du marché de Covent Garden, 1810, plume et encre avec aquarelle sur graphite sur papier vélin

Thomas Rowlandson, Vue à vol d’oiseau du marché de Covent Garden, 1810, plume et encre avec aquarelle sur graphite sur papier vélin, 28 × 42.8 cm. Acheté en 1925. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Covent Garden accueillait un marché animé et des théâtres et tavernes, en plus d’être un haut lieu des jeux d’argent et de la prostitution. Son atmosphère particulière est bien rendue dans un dessin de Thomas Rowlandson conservé dans la collection du Musée. Le positionnement de Whitfield à proximité du théâtre (aujourd’hui, la Royal Opera House) lui assurait sans doute un public sans cesse renouvelé, et sa réputation devait être connue d’une bonne partie des Londoniens. Bonnemaison n’est pas le premier à le peindre : le pastelliste John Russell en présente un portrait à la Royal Academy en 1789, sobrement intitulé L’écrivain à la craie.

John Russell, L'écrivain  à la craie, 1788, pastel, 61 × 46 cm. Lieu inconnu

John Russell, L'écrivain  à la craie, 1788, pastel, 61 × 46 cm. Lieu inconnu. De F.H. Webb, Catalogue of the works of John Russell, tome 2, Fancy Pictures (assemblé  v. 1910-1918). National Art Library, Victoria and Albert Museum, Londres. Photo :  © Victoria and Albert Museum, Londres.  Dans un geste patriotique, Whitfield a écrit les initiales « GR » pour le roi George III sur l’ardoise.

À l’époque, les observateurs sont fascinés par la vie des rues, notamment les démonstrations souvent théâtrales et les performances en costume employées pour attirer l’attention. Pour le flâneur raffiné, les spectacles de rue comme l’écriture à la craie peuvent être un divertissement apprécié, quoique de telles activités aient en toile de fond le vagabondage et la mendicité, moins socialement acceptables – illégaux, mais largement tolérés, malgré quelques accès de répression et d’affolement moral. Les représentations du quotidien des personnes marginalisées par la société sont souvent ouvertement comiques ou moqueuses. Whitfield porte un habit naguère élégant, maintenant rapiécé et élimé, son portrait est peu flatteur et son expression, étrangement spontanée et fruste. Toutefois, Bonnemaison fait également passer l’idée, que l’on perçoit par ailleurs dans l’œuvre de Russell, d’autoreprésentation scénique et de fierté pour ses habiletés chez le personnage. L’artiste s’agenouille pour écrire, mais sa posture a aussi des airs de révérence envers son public, civilité une fois inscrite son affirmation : « Such is my ability » [Tel est mon talent].

Quelques évocations éparses dans les journaux de cette période permettent de comprendre un peu le monde de Whitfield : pour le miséreux urbain, un univers façonné autant par le hasard et les forces extérieures que par sa propre lutte pour les maîtriser. Même si l’identification est incertaine, Whitfield est peut-être le « pauvre estropié, bien connu dans la ville pour ses écrits ingénieux sur le trottoir des rues », tel que le rapporte une gazette en 1795, quelques mois après la présentation du tableau de Bonnemaison. Son spectacle attire la foule, pour s’achever par une tragédie : « […] à ce moment, une charrette, lourdement chargée de tonneaux [fûts] d’huile, passait par là et, en descendant la pente, le cheval a pris le mors aux dents, la charrette écrasant plusieurs personnes, dont deux femmes tuées sur-le-champ, d’autres gens se retrouvant blessés gravement, n’ayant pas eu le temps de s’écarter du chemin », raconte le Jackson’s Oxford Journal (sam. 26 sept. 1795, p. 1). Whitfield n’est pas l’unique écrivain à la craie : John Gray, âgé de vingt ans, est « remarquable aussi pour son écriture à l’envers à la craie sur le trottoir et, quoiqu’il ne sache pas lire, il avait à ce point suivi l’exemple de l’auteur original en cet art qu’il en était venu à dépasser son maître dans l’exécution », témoigne le Northampton Mercury (lun. 31 juillet 1780, p. 1). Gray, également dépeint comme invalide, se produisait pour compléter ses revenus gagnés en louant ses services comme palefrenier. Illustration de la dureté de cette condition sociale marginale et du tragique de l’existence vécue par nombre de ces personnages, Gray finira pendu en 1780, ayant la malchance d’être reconnu et châtié pour sa participation mineure aux émeutes de Gordon qui embrasent Londres.

La vie de Whitfield semble avoir connu une triste fin. Dans un passage révélateur des préjugés sociaux entourant la misère urbaine à l’époque, le biographe de Whitfield le blâme, écrivant que Thomas Tomkins, calligraphe réputé, « […] impressionné par le talent de cet écrivain à la craie, tenta charitablement d’élever ce dernier au-dessus de la bassesse de sa condition; mais sa générosité fut mal récompensée, les mœurs du pauvre hère étant dissolues au plus haut point : et, comme quiconque mène cette vie d’errance, il était voué à exister et mourir en misérable. » Le prénom de Whitfield reste aujourd’hui encore inconnu, comme l’année de sa naissance et celle de son décès.

L’identité de l’artiste et de son sujet va tomber dans l’oubli au milieu du XIXe siècle. Quand le tableau refait surface en 1877, incidemment exposé une nouvelle fois à la Royal Academy, il est attribué à Johan Zoffany, artiste allemand actif à Londres (cette attribution a été facilitée par l’effacement de la signature de Bonnemaison en bas à gauche; seules quelques traces sont encore visibles aujourd’hui). Cette erreur d’identification est révélatrice : en raison de la mise en scène de Whitfield dans une pause dramatique, la toile est considérée comme le portrait d’un acteur – genre populaire à la fin du XVIIIe siècle – et censée représenter Mr. Townsend as the Beggar in the Pantomime of Merry Sherwood [M. Townsend interprétant le mendiant dans la pantomime de Merry Sherwood], peinte par Zoffany en 1796. Elle est acquise en tant que telle en 1950 par sir James Dunn, homme d’affaires canadien, comme cadeau pour la résidence du gouverneur général de Rideau Hall, à Ottawa. Sa réattribution va, espérons-le, permettre de mener à la découverte d’autres œuvres perdues de Bonnemaison, et nous donne un meilleur aperçu de la vie et l’époque singulières de Whitfield.

Nous souhaitons remercier la Commission de la capitale nationale pour son prêt généreux et pour l’aide et l’appui de son personnel, Neil Jeffares pour ses connaissances sur le portrait de Whitfield réalisé par Russell (www.pastellists.com/Articles/Russell5.pdf) et pour son intérêt enthousiaste, ainsi que Lynda McLeod, directrice des archives chez Christie’s, à Londres, pour sa contribution. Cet article doit beaucoup à « Un peintre et collectionneur toulousain méconnu : Ferréol Bonnemaison (1766–1826) », de Jean Penent (Auta, 4e série, no 1, mars 1999, p. 4–12) et à « Ferréol Bonnemaison, peintre, marchand, restaurateur de tableaux et directeur des restaurations au Musée royal de 1816 à 1826 », de Sandrine Gachenot (Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, année 2007 (2008), p. 269–297, études essentielles sur l’artiste.

 

Ferréol Bonnemaison's Whitfield, écrivain des trottoirs​, en prêt de la Couronne pour les résidences officielles de la Commission de la capitale nationale, est présenté dans la salle C208 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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