Marc Mayer, Directeur du Musée des beaux-arts du Canada. Photo: MBAC

Des histoires convergentes. Entrevue avec Marc Mayer

Après dix années à la barre du Musée des beaux-arts du Canada, Marc Mayer quitte le musée national.  Katherine Stauble saisit l’occasion pour revenir avec lui sur ses réussites les plus marquantes.

KS: Parmi vos premiers gestes, citons l’acquisition de plusieurs remarquables sculptures d’extérieur parmi lesquelles Ligne de cent pieds de Roxy Paine, Les trois sentinelles de James Hart et Majestic de Michel de Broin. Pourquoi le Musée avait-il besoin de ces œuvres ?

MM: Parce que c’est un musée d’art et que c’est l’image qu’il devrait projeter de lui à ses alentours. À peine arrivé à Ottawa, je me rappelle avoir descendu la promenade Sussex et avoir entendu un passant demander à sa compagne : « Qu’est-ce que c’est cet édifice ? » Et celle-ci avait répondu : « Oh, c’est le Musée de la nature. Tu vois l’araignée ? » Maman, de Louise Bourgeois, était très populaire et je me suis rendu compte qu’ á Ottawa on avait besoin de sculptures publiques de cette qualité et de cette envergure. La ville avait beaucoup de sculptures commémoratives, mais elles n’étaient pas vraiment là pour notre  plaisir, pour nous élever l’esprit ou raffiner notre sens esthétique.

James Hart, Les trois sentinelles, 2003, fonte de 2010. Bronze, 457 x 152 x 152 cm. Don de Michael Audain et Yoshiko Karasawa, Vancouver, 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © James Hart Photo: MBAC

Je connaissais déjà Ligne de cent pieds et Majestic (un don de Donald et Beth Sobey) et en tant que directeur du Musée, j’avais un site très intéressant pour les accueillir à la pointe Nepean. Les trois sentinelles ont été offertes au Musée par Michael Audain et Yoshi Kurasawa à une époque où il n’y avait pas assez de symboles publics autochtones à Ottawa. C’est aussi à ce moment que je me suis mis à parler du besoin de créer une zone de beauté dans la capitale.

KS: En 2014, vous avez été l’un des deux commissaires de l’exposition Jack Bush avec Sarah Stanners. Pourquoi vous être engagé à titre personnel dans ce projet ?

MM: J’aime m’investir dans des projets qui d’instinct m’attirent énormément, mais pour lesquels je n’ai pas les connaissances voulues – je ne suis pas un expert, mais je voudrais l’être. J’ai toujours adoré l’œuvre de Jack Bush sans jamais savoir exactement pourquoi. Je le sais maintenant. Sarah Stanners m’a abordé à l’aéroport de La Guardia et m’a dit : « Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais et je voudrais vous parler de Jack Bush. » Le vol avait du retard et nous avons donc eu une bonne discussion et à la fin, j’ai non seulement accepté de proposer une exposition Jack Bush à mes collègues, mais j’ai voulu travailler avec Sarah Stanners. Elle connaît très bien cet artiste et elle est la seule personne, à part Bush lui-même, à avoir lu tous ses journaux intimes sur vingt ans. J’ai pensé qu’en travaillant de près avec quelqu’un d’aussi calé, d’aussi versé dans la production de ce peintre, je deviendrais peut-être un expert moi aussi. En plus, elle s’est heureusement révélée être une collaboratrice extraordinaire.

Vue d’installation de l'exposition Jack Bush, 13 novembre 2014 - 22 février 2015, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jack Bush / SOCAN (2019) Photo: MBAC

KS: Un de vos projets les plus ambitieux a été la création de l’Institut canadien de la photographie en 2015. Pourquoi était-ce important pour vous ?

MM: Je crois que la photographie est un moyen d’expression incomparable et largement incompris. C’est devenu une forme d’art relativement essentielle, et les photos et leur culture unique alimentent aussi largement la « culture de l’image » en général, et les créations contemporaines en particulier.

Le Musée abrite une collection enviable et absolument extraordinaire de photos anciennes, qui ne cesse de s’agrandir. La photographie est une des grandes forces du Canada. D’un côté, nous avons de grands photographes et de l’autre, nous avons toutes sortes de personnes qui comprennent parfaitement la photographie. Les musées d’art sont des lieux publics où chacun a accès à ce type de connaissances et d’expérience. C’est un service public sérieux dans la mesure où nous sommes tous des photographes aujourd’hui.

Quand on nous a proposé des dons substantiels de photos vernaculaires, techniques et journalistiques, j’ai pensé qu’on devait les accepter et créer un lieu où exploiter une vaste collection plus exhaustive, couvrir chaque aspect de ce procédé qui s’est révélé une ressource tellement riche pour l’art depuis son invention en 1839. L’Institut canadien de la photographie pourrait conforter la réputation internationale de notre collection photographique et de nos conservateurs. Il permettrait aussi de faire du Musée un centre de connaissances photographiques, un lieu où étudier, expérimenter  et apprécier le domaine plus vaste des images produites mécaniquement. Banque Scotia et David Thomson ont contribué à la réalisation de ce projet, mais il faut maintenant aller plus loin.

William Notman, La « reine du patin », v. 1855. Épreuve à l'albumine argentique, 13.9 x 10.1 cm; image: 13.9 x 10.1 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

KS: En 2017, le Musée a transformé les salles d’art canadien en salles d’art canadien et autochtone. Pouvez-vous nous parler de ce virage ?

MM: Quand je suis arrivé au Musée, il y avait de l’art autochtone dans la section d’art canadien ancien et un effort louable, mais pas trop ambitieux, d’intégrer cet art à l’histoire de la création d’œuvres d’art au Canada. J’ai estimé que vous pouvions aller beaucoup plus loin, que le Musée pouvait aussi être un lieu où les peuples autochtones du Canada pouvaient constater que leur patrimoine et leurs grands artistes étaient manifestement mis en évidence. Il m’a paru important de rappeler aux gens que si le Canada est politiquement un pays neuf, des cultures riches, belles et inspirantes y sont actives depuis des millénaires. J’ai aussi pensé qu’il était temps d’en faire plus pour les Canadiennes, non seulement parce qu’elles font partie de cette histoire, mais aussi parce qu’il existe dans une certaine mesure une histoire de l’art propre aux femmes.

KS: L’une des grandes révélations de la réouverture des salles et de votre livre, L’art au Canada, est le splendide parement d’autel de Marie Lemaire des Anges qui était alors prêté au Musée. Pourquoi avez-vous décidé de le mettre en évidence ?

MM: J’ai vécu une sorte d’expérience religieuse lors d’une visite d’une exposition de très belles broderies au musée du monastère des Ursulines de Québec. J’étais resté stupéfait de voir qu’il existait des œuvres du XVIIe siècle qui surpassaient en qualité les tableaux et les sculptures créés au Canada à la même époque. Je me souviens m’être dit que c’était assez scandaleux. Je suis historien d’art, j’ai étudié l’art canadien à l’école. Comment se fait-il que je n’ai pas su que des Françaises et des femmes autochtones s’étaient unies pour créer de splendides œuvres d’art au Canada sous la direction d’une sœur, Marie Lemaire des Anges, issue d’une longue lignée de brodeuses françaises ? Pourquoi ce fait n’était-il pas plus connu et enseigné ?

Mère Marie Lemaire des Anges, Parement d’autel dit de l’Immaculée Conception, c. 1675. Fil de laine et de soie polychrome, filé frisé or et argent avec lame, cannetille, paillette, fil chenille, cabochon sur fond de soie moirée et dentelle, 88 x 180,5 x 4,8 cm. Musée des Ursulines de Québec,  Pôle culturel du Monastère des Ursulines. Photo: J. Beardsell

Quand j’ai demandé à René Villeneuve, notre conservateur d’art canadien ancien, pourquoi ce nom n’était pas plus connu dans l’histoire de l’art canadien, il m’a répondu : « Toujours ce vieux préjugé contre l’artisanat. » Il parlait de cette notion désuète selon laquelle les pratiques artistiques des femmes ont leur place dans les musées d’arts décoratifs et celles des hommes, dans les musées d’art. Ces hiérarchies artistiques n’existent plus beaucoup dans l’art contemporain. Certaines femmes artistes contemporaines extrêmement respectées créent des œuvres, notamment textiles, selon des techniques utilisées par les femmes il y a mille ans. Pourtant notre culture de spécialisation nous empêche encore de régler la question. Ce n’est pas évident, mais il faut vraiment s’attaquer au problème et se libérer une fois pour toutes de ces vieilles hiérarchies.

KS: Selon, vous, qu’est-ce que le Musée fait de mieux ?

MM: Nous montons de très belles expositions. Je l’ai très souvent entendu dire de personnes qui visitaient la même exposition dans différents musées et qui étaient enchantées par la nouvelle apparence des œuvres dans nos salles. Non seulement nos expositions sont montées par des personnes de talent, mais nos salles sont conçues sur mesure pour ces impressionnantes expositions. Nos publications sont aussi belles qu’utiles. Quand nous présentons un projet en collaboration avec d’autres musées, surtout avec des partenaires internationaux, c’est souvent nous qui gérons le catalogue. Nous avons aussi le don de choisir les œuvres importantes qui enrichiront la collection. C’est un talent que nous avons acquis en quelque 140 ans.

KS: Quel est votre souhait le plus cher pour le Musée ?

MM: Plus de moyens. Il lui faut absolument plus de personnel et plus de ressources financières, entre autres pour son autonomie de programmation.  Il y a tellement d’expositions et de catalogues formidables que nous ne pouvons pas produire parce qu’ils n’attireraient pas un public suffisant. Presque tous les musées d’art sont dans la même situation, et la grande dépendance de la programmation à la fréquentation nuit au dynamisme de notre culture.

Le Musée des beaux-arts du Canada dessert l’ensemble du Canada. Nous devons réagir plus rapidement et répondre « bien sûr » plutôt qu' « impossible » quand nous recevons une demande de prêt quatre mois à l’avance. Nous n’avons tout simplement pas les moyens de travailler plus vite parce que le volume de demandes est très élevé et que nos ressources sont limitées. Nous sommes de loin le plus grand prêteur d’œuvres d’art au pays. C’est notre rôle, bien sûr, mais c’est devenu écrasant. Je trouve frustrant que le Musée ne soit pas plus présent sur la scène nationale, qu’il ne publie pas plus de livres, en particulier sur l’art canadien. Les experts canadiens ne publient pas assez de beaux ouvrages ambitieux sur leur propre culture. Le Musée est une institution vulnérable que les gens prennent pour acquise depuis 140 ans. Il faut qu’il occupe une plus grande place dans l’esprit de nos parlementaires et j’aimerais par exemple en rencontrer plus à nos vernissages. L’art a toujours été un élément crucial de notre vie intellectuelle, culturelle et spirituelle, depuis les temps anciens. Le Musée est une institution de premier plan non seulement au Canada, mais aussi à l’échelle internationale, et son importance n’est pas encore adéquatement reconnue.

KS: Quels sont vos projets ?

MM: Je vais retourner quelque temps au New York où j’ai une maison. Je vais continuer à m’investir d’une façon ou d’une autre dans le monde de l’art, notamment de l’art contemporain, parce que j’adore vivre à proximité du talent qui respire et s’exprime. Ce poste est le plus intéressant de tous ceux que j’ai occupés et je n’imagine pas en trouver un autre qui ait autant de sens pour moi, sur le plan personnel.

 

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