Des traces laissées derrière : L’art de Bill Vazan


  

Bill Vazan, Scorpion à la base du mont Sinaï (janvier 2001), épreuve à développement chromogène encadrée, 180.5 x 150.4 cm; image: 179 x 138.7 cm. Don de l'artiste, Montréal, 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Serge Clément. © Bill Vazan

Le but à atteindre est la pénétration de l’esprit dans ce qu’est le savoir. L’impatience prétend à l’impossible, c’est-à-dire à l’obtention du but sans les moyens. […] il faut supporter la longueur du chemin, car chaque moment est nécessaire.

– G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1807)

Sur plus de cinquante ans, l’artiste canadien Bill Vazan a créé un ensemble d’œuvres impressionnant et varié. Sa pratique comprend des pièces conceptuelles faites à partir de cartes géographiques et qui portent sur la relation entre les cadres et les frontières guidant notre compréhension du globe (projet Worldline). Elle compte aussi des projets de land art monumentaux et de grosses pierres gravées, ainsi que des pièces plus intimes qui racontent les expériences personnelles de l’artiste dans son rapport au monde (Subway Rides [Voyages en métro], Soundings [Sondages]). On y retrouve quelques constantes, cependant, dont un rapport significatif avec la matérialité et un questionnement sur le sens de l’existence dans un lieu particulier, à un moment précis.

Le Montréalais d’adoption Vazan est peut-être mieux connu pour ses interventions éphémères qu’il documente par des photographies à grande échelle, par exemple sur les plaines d’Abraham à Québec ou encore dans des lieux reculés comme la plaine de Nazca, au Pérou, et les montagnes de Thèbes, en Égypte. Ses projets de land art, majestueux, n’existent que pour un court laps de temps – et ils commencent parfois à disparaître dès qu’ils sont captés sur film. Vazan y explore notre rapport à l’immensité du paysage, et à notre histoire qui s’y inscrit. Il modifie la terre de plusieurs façons, utilisant des paramètres formels qui vont de la gravure de traits, l’empilage d’éléments, le creusage de trous et le déplacement de matériaux.

Autre facette de la production de Vazan dans les environnements extérieurs, la sculpture sur de grosses pierres de motifs inspirés par le site et ses histoires, par les créatures qui l’habitent et les forces de la nature. Deux de ces mégalithes, intitulés Nid noir et La Planète, sont installés très proches l’un de l’autre dans le jardin de sculptures du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Des lignes sinueuses ont été méticuleusement gravées dans le granit, rappelant les formes naturelles de serpents ou d’eau qui coule, ainsi que des motifs anciens ou des représentations scientifiques de structures du vivant. La surface de Nid noir peut être vue comme une fosse pour couleuvres grouillantes et le volume de la pierre, comme la Terre, alors que les figures évoquent les forces telluriques entremêlées à l’œuvre dans la couche extérieure. Dans La planète, l’ensemble des traits sinueux rappelle le mouvement de l’eau, sa puissance, le rôle primordial qu’elle joue dans notre vie et le lien précaire que nous entretenons avec elle.

Selon les critiques et historiens de l’art, le land art est né, en partie, d’idéaux concernant l’humanité et en réaction au consumérisme qui a vu le jour dans les années 1960 et 1970 : une réponse aux bouleversements sociaux et un désir chez les artistes de trouver des connexions différentes avec un public plus large à travers la création hors des lieux formels que sont les musées et les galeries. Ces grands thèmes font écho aux idées de Vazan à propos du travail sur et avec le paysage, bien que ses explorations particulières prennent la forme d’un voyage très personnel. 

L’artiste se déplace beaucoup pour son travail et, en visite dans différentes parties du monde, il recueille des échantillons de sable et de terre locaux. Au fil des décennies, il a ainsi accumulé une collection impressionnante de tels spécimens. Ce geste de cueillette a donné le jour à Soundings, son projet perpétuel. « Faire un sondage », c’est mesurer la profondeur de l’eau ou d’un trou à l’aide d’un lest en plomb et d’une corde, processus qui fait aussi ressortir les résidus de matière qui y adhèrent. Sonder, c’est aussi une forme indirecte d’enquête ou de recherche d’informations.

 

Bill Vazan, Soundings # 040, touzigoot, Arizona [Sondages no 040, touzigoot, Arizona], 1983, résidus de cuivre, matériau naturel (en suspension dans de l’acrylique) sur carton monté sur toile, 91,4 x 91,4 cm. Photo : Serge Clément. Tous droits réservés, Bill Vazan.

Selon Vazan, le projet Soundings a commencé par hasard, sans planification ni forme initiale. Comme il me l’a expliqué dans un courriel en juin 2014, « Les premières cueillettes de matériaux sur place étaient le résultat de mes réactions émotionnelles, pour l’essentiel à des valorisations reçues de civilisation et d’histoire humaine. Par la suite, une fois le cadre conceptuel mis en place, la collection de détritus reflétait l’idéation de l’œuvre elle-même : cueillette du matériau du voyage – peu importe l’objectif de ce dernier. »

Vers le milieu des années 1980, Vazan a conçu un processus et un gabarit pour le projet Soundings. Plutôt que de simplement exposer le matériau inerte dans des récipients en verre, il l’a mélangé avec de l’eau et un médium gel pour obtenir une substance fluide qu’il versait ensuite sur un support papier. Il a aussi établi certains paramètres et contraintes : les dimensions du papier, 90 cm sur 90, et la consistance du mélange liquide, par exemple. À cela s’ajoute son intervention, qui consiste à étendre le matériau de façon à accentuer ses qualités organiques, tout en lui imprimant une impression de mouvement et le laissant exprimer sa vie inhérente. L’eau est donc devenue tant un véhicule qu’un élément opposé à la terre, toutes deux essentielles à la planète et à notre existence.

Dans un autre courriel, Vazan a écrit : « Mes “sondages” sont des mélanges de matériau terrestre et d’eau, qui, avec l’ajout du médium acrylique, font que toutes les éclaboussures, dégoulinures et efflorescences adhèrent au support en carton et en toile. L’arrosage de l’aride, du fixe (mesure, fait, quantité et preuve) donne lieu à une augmentation du plaisir visuel, de la fantaisie et de l’imagination. » Les œuvres de Vazan peuvent donc être comprises comme les taches du matériau : des traces laissées derrière alors que la matière glisse sur la surface du substrat.

 

Bill Vazan, Soundings # 040, touzigoot, Arizona [Sondages no 040, touzigoot, Arizona], 1983, résidus de cuivre, matériau naturel (en suspension dans de l’acrylique) sur carton monté sur toile, 91,4 x 91,4 cm. Photo : Serge Clément. Tous droits réservés, Bill Vazan.

Les Soundings qui en résultent sont fort variés, allant des roux profonds et rouges acajou au noir charbon, en passant par les bruns terreux et noisette, les puce et beige, et toute autre couleur et teinte intermédiaire. Ce sont à la fois des matériaux et, comme le suggère l’artiste, des expressions abstraites à rapprocher de peintures ou de dessins, parce que leurs contours et motifs fortuits peuvent déclencher l’imagination de la même manière que les taches d’encre de Rorschach. Les spectateurs ne réagissent pas seulement à la matérialité des œuvres, mais aussi à la beauté des formes abstraites qui résultent des actions d’égouttement et de versement de Vazan. De cette façon, chaque Sounding présente ses propres qualités expressives qui évoquent, comme un grand nombre des œuvres de l’artiste, le processus ayant préludé à sa réalisation.

Qu’il s’agisse de terre, de sable, de gros rochers ou de la documentation – au moyen de la photographie, du dessin et de l’écriture – de ses interventions physiques et conceptuelles dans le paysage, l’utilisation des matériaux que fait Vazan est la clé pour mieux comprendre sa pratique multiple. Ces matériaux organiques constituent, à bien des égards, le contenu de ses œuvres et sont au cœur de la signification de celles-ci. Ils sont un rappel non seulement de notre époque et de la place où nous sommes sur la Terre, mais aussi de leur propre existence, et du fait qu’ils subsisteront longtemps après notre disparition. En ce sens, les projets de Vazan peuvent être vus comme s’inscrivant dans la tradition du memento mori, et servent d’indices de notre propre mortalité.

La collection nationale du Canada compte plus de 30 œuvres de Bill Vazan. Deux de ses créations sont présentées dans le jardin de sculptures du MBAC derrière le bâtiment, sur la pointe Népéan. 

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