Donner tout son sens : l’art de l’interprétation

Barnett Newman, Voix de feu, 1967. Acrylique sur toile, 543.6 x 243.8 cm. Acheté en 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. ©The Barnett Newman Foundation, New York/ SOCAN, Montreal (2018). Photo: MBAC

 

Au second étage du Musée des beaux-arts du Canada, juste passé les portraits de Paul Cézanne et d’Edgar Degas, les paysages de Camille Pissarro et de Claude Monet et les sculptures d’Auguste Rodin et de Jules Dalou, les visiteurs entrent dans une vaste salle qui abrite incontestablement l’une des pièces les plus emblématiques du Musée. Voix de feu (1967), de Barnett Newman, s’élève à plus de cinq mètres de haut, à la fois impressionnante et déroutante pour les visiteurs, qui se réjouissent de sa place dans la collection nationale ou au contraire la remettent en cause. Nombreux sont ceux qui voient dans la simplicité de l’œuvre sa propre limite : trois lignes verticales, deux couleurs et une toile se traduisent en frustration ou en confusion quant à la valeur de l’objet. Pour d’autres, la candeur de cette œuvre à l’acrylique est précisément ce qui fait son charme. Peu importe leur point de vue, les visiteurs souhaitent souvent en savoir plus, par exemple comprendre ce qui a pu inspirer à l’artiste de créer, et au Musée d’acheter, une œuvre aussi contestée.

C’est sur ce terrain de la controverse que fleurissent souvent les occasions d’exploration et d’interprétation, affirme Gary Goodacre, chef, Éducation et programmes publics au Musée des beaux-arts du Canada. « Avec notre programmation, nous tentons d’outiller les gens pour qu’ils observent, décrivent, analysent et interprètent l’art, dit-il. De cette façon, peut-être repartent-ils en n’ayant pas aimé l’œuvre, mais au moins ont-ils compris le contexte dans lequel elle a été créée. » En effet, le Musée propose plusieurs programmes – visites, causeries, activités, ou encore discussions et débats – qui vont aider le public à se sentir plus à l’aise dans sa relation à l’œuvre d’art qui se trouve devant lui. Dans chaque cas, l’objectif est simple, soit donner les outils nécessaires à rendre l’interprétation de l’art accessible et enrichissante, tant pour les adultes que pour les enfants.

Frank Stella, Firuzabad (Variation) 1, 1970. Acrylique sur toile, 304.8 x 609.6 cm. Acheté en 1997. Musée des beaux-arts du Canada. © Frank Stella / SOCAN (2018). Photo MBAC

Lors des visites de groupes, les éducateurs du Musée privilégient l’observation et le dialogue chez les visiteurs. « Plutôt que de simplement faire un exposé ou donner des renseignements, nous essayons de faire des gens des observateurs attentifs, explique Goodacre. Nous voulons être le guide un peu en retrait plutôt que le sage sur le devant de la scène. » Des stratégies de pensée visuelle élaborées par des éducateurs comme Philip Yenawine et Abigail Housen, par exemple, aident à guider les discussions et à susciter une réflexion critique. Les visiteurs, placés devant une œuvre, se voient poser trois questions : que se passe-t-il dans cette image, que voyez-vous qui vous fait dire cela et que peut-on découvrir d’autre? Au fur et à mesure que les personnes apportent leur contribution et échangent des idées, les perspectives et interprétations se raffinent et évoluent, menant à des conversations enrichissantes et à des interactions constructives avec les œuvres. « Ce que j’aime avec cette approche, c’est qu’elle met en évidence que les interprétations peuvent s’avérer provisoires et changer avec le temps », dit Goodacre. Cette démarche fonctionne le mieux avec des pièces narratives, comme La mort du général Wolfe, de Benjamin West, quand les visiteurs peuvent choisir différents indices visuels dans l’histoire racontée.

Benjamin West, Le mort du général Wolfe, 1770. Huile sur toile, 152.6 x 214.5 cm. Don du 2e duc de Westminster au Mémorial canadien de la guerre, 1918; Transfert du Mémorial canadien de la guerre, 1921. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

 

Une autre méthode couramment employée, mise au point par l’éducateur Terry Barrett, consiste à se rassembler autour d’une œuvre et à demander aux participants de parler chacun à leur tour de ce qu’ils voient. « La personne suivante répète ce que la précédente a dit, puis ajoute elle-même quelque chose, explique Goodacre. Cela permet d’écouter avec attention les observations de chacun et de poursuivre la découverte de nouveaux éléments. »

Outre ces (et plusieurs autres) activités de visites de groupes, le Musée propose des programmes animés par ses bénévoles, ainsi que d’autres spécialement conçus pour les enfants. Dans J’ai une question…, les visiteurs sont invités à observer attentivement des œuvres et à poser leurs questions aux guides bénévoles. « Plutôt que d’essayer d’entretenir une conversation, vous les laissez vous demander simplement ce qu’ils souhaitent savoir », précise Goodacre. De même, dans Le choix du guide bénévole, ce dernier choisit une œuvre qu’il aime particulièrement et en parle pendant dix minutes, attirant l’attention sur les détails de celle-ci, en relation avec les autres œuvres partageant le même espace.

Le programme Artissimo au Musée des beaux-arts du Canada. Photo MBAC

 

En ce qui concerne la programmation pour enfants, le Musée organise des camps de jour et des visites scolaires, ainsi que des activités liées à l’art, ce qui permet aux jeunes visiteurs de découvrir la collection de plus près. Le programme Artissimo, particulièrement populaire, donne aux enfants l’occasion de se servir de costumes et de répliques de personnages (semblables à des poupées, pour l’activité Copain copie) présents dans différentes toiles pour trouver des œuvres dans les salles et s’y intéresser. « Le fait d’avoir un tel objet avec eux rend l’expérience plus dynamique et leur fait prendre conscience de la responsabilité de prendre soin de l’art », indique Valérie Mercier, qui travaille auprès des enfants au Musée. « Lorsqu’ils trouvent l’œuvre d’art et reviennent, nous leur posons des questions sur ce qu’ils ont vu, sur ce que faisait le personnage… En les questionnant adéquatement et en guidant leurs observations, nous les aidons à comprendre et interpréter l’art. »

Pour Goodacre, il ne s’agit pas d’interpréter une œuvre dans les règles de l’art, bien sûr, à la manière dont le ferait un historien ou un conservateur, ou comme l’artiste a pensé que le public devrait recevoir sa création. « Les gens abordent les œuvres chacun à leur manière, et il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon, dit-il. Si nous faisons bien notre travail, nous contribuons à faire des visiteurs des observateurs actifs, qui ont plus confiance en leurs propres capacités à comprendre l’art. Si nous faisons notre travail particulièrement bien, nous piquons leur curiosité et leur donnons les clés pour aller plus loin dans leur exploration. »

Quant à Voix de feu, de Newman, « ce qui rend l’œuvre intéressante a plus à voir avec son contexte… dans la société que les propriétés intrinsèques de la peinture en soi », confie Jim Davies, professeur de sciences cognitives à la Carleton University, dans un documentaire de la CBC de 2017 sur l’interprétation de l’art. Par exemple, les visiteurs réalisent rarement que l’œuvre a été commandée dans le cadre d’Expo 67, exposition universelle largement saluée. Ou qu’à l’époque, la pièce de Newman se voulait l’expression d’une protestation contre l’engagement des États-Unis dans la guerre au Vietnam. Encore plus surprenante est l’étrange et attirante illusion d’optique qui se manifeste lorsqu’on se concentre intensément sur la lisière entre les bandes : un genre de mouvement d’onde acoustique, ou d’effet de chaleur sur la chaussée, qui donne toute sa valeur et son sens au titre, Voix de feu. De telles expériences ne s’offrent à nous que quand nous nous donnons le temps de ralentir, d’observer, de questionner et d’interpréter.

 

Pour plus d'information, consulter Evénements et Programmes educatifs au Musée des beaux-arts du Canada. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada. 

 

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