Eiko Emori, graphiste pionnière

  

Couverture de Putlu, 30-nik arraagunik titiqtugaqattalirninga [Pudlo, trente années de dessin] (1990), texte de Marie Routledge et Marion E. Jackson, conception graphique Eiko Emori, dessin original de Pudlo Pudlat pour Renard dans le camp (1975). Reproduction avec la permission de Dorset Fine Arts

Si le Canada décernait des titres de « trésors nationaux vivants », la graphiste Eiko Emori y aurait certainement droit. Des années 1960 aux années 1990, en tant que consultante en conception, Mme Emori a réalisé près de 40 catalogues d'exposition pour le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Cet automne, Bibliothèque et Archives du MBAC a été l'hôte d'une table ronde au cours de laquelle Mme Emori a parlé de certains des moments forts de sa carrière. L'événement a attiré de nombreux professionnels des domaines de la muséologie, des publications et des archives, ce qui traduit la haute estime dans laquelle est tenu son travail chez celles et ceux qui accordent une importance particulière au graphisme.

Avant de s'installer au Canada en 1963, Mme Emori avait suivi un parcours éducatif aussi remarquable que peu fréquent à cette époque. Commencé à Tokyo, il l'a amenée étudier à Londres et à Paris, puis jusqu'à Yale, où elle a obtenu une maîtrise en graphisme. C'est peu de temps après son arrivée à Ottawa en 1967 que le service des publications du MBAC l'a engagée pour concevoir les catalogues et affiches pour ses expositions.

Au cours de la discussion en groupe, Mme Emori a expliqué que la typographie constituait son principal outil en tant que graphiste. Judicieusement choisie, la police de caractères peut mettre en valeur non seulement l'œuvre d'un ou d'une artiste, mais également sa sensibilité. L'un des exemples cités par Mme Emori est le catalogue Le legs MacCallum. Peintures par Tom Thomson et autres peintres canadiens [...] (1969), pour lequel elle a choisi un élégant caractère typographique créé en 1915 par Frederic Goudy. Pour le catalogue Dürer et ses contemporains (1970), par ailleurs, elle a plutôt retenu un Old English, qui évoque les caractères typographiques utilisés pour la Bible de Gutenberg, imprimée quelque 20 ans avant la naissance de Dürer. Pour le catalogue de la Biennale de Venise Canada: Ron Martin, Henry Saxe (1978), elle a considéré que la police Times New Roman, conçue à Londres en 1932, serait le meilleur choix pour un texte trilingue en anglais, français et italien.

Toujours perfectionniste, Mme Emori a fait des recherches sur chaque artiste, et a même appris une ou deux langues étrangères. Elle a appris par elle-même l'écriture hébraïque pour pouvoir faire la correction d'épreuves de son catalogue pour une exposition en tournée à Tel-Aviv. Avec le soutien du Conseil des arts du Canada, elle a également créé des caractères syllabiques pour des langues algonquiennes comme le cri de l'Est, ainsi que pour la langue inuite, l'inuktitut. Sa police de caractères inuktitute apparaît dans Putlu, 30-nik arraagunik titiqtugaqattalirninga (1990), version en inuktitut de Pudlo, trente années de dessin (voir illustration).

L'Helvetica, police de caractère créée à Bâle en 1957, est depuis longtemps l'une des préférées des graphistes qui privilégient une police très lisible, sans empattement. Mme Emori la trouvait particulièrement bien adaptée à l'art minimaliste, évitant toute expression personnelle et mettant de l'avant des traits purs et simples, sans ornementation. Les artistes américains Dan Flavin et Donald Judd, deux des chefs de file du minimalisme, ont fait l'objet d'expositions individuelles au MBAC (alors Galerie nationale du Canada) en 1969 et 1975, respectivement. Les catalogues conçus par Mme Emori en ces deux occasions sont aujourd'hui considérés comme des modèles d'inventivité et de souci du détail, et sont toujours très recherchés par les collectionneurs.

 

Couverture du catalogue d'exposition/catalogue raisonné de Donald Judd (1975), de Brydon E. Smith, conception graphique Eiko Emori

Mme Emori a rappelé que des conservateurs comme Brydon E. Smith ont toujours intégré les artistes aux discussions avec le concepteur du catalogue. Cet extrait d'une lettre de 1969 de Dan Flavin à Smith montre à quel point une telle association pouvait s'avérer créative : « Merci de réitérer à Eiko combien je pense aimer l'aspect massif qui se dessine pour le petit catalogue. Continuons à créer des précédents graphiques ».

À la suite des séances de travail avec l'artiste et le conservateur, Mme Emori a réalisé une maquette présentant des spécifications de composition et d'impression détaillées. Une fois le concept final approuvé, une équipe sous la direction du MBAC a commencé un processus de production comprenant traduction, révision, composition, préparation des illustrations et impression finale. Mme Emori a modestement qualifié ses innovations graphiques de « sous-produits » de ce processus.

Le monumental Donald Judd (1975) a été le premier catalogue raisonné réalisé par le MBAC. Il est très rapidement devenu un important ouvrage de référence et le point de départ d'un projet américain continu visant à couvrir l'intégralité de la carrière de Judd. Bien que peu souvent porté à louanger les musées, Judd a pris la peine d'écrire à Jean Boggs, directrice du MBAC à l'époque, pour exprimer sa satisfaction tant à l'égard du catalogue que de l'exposition.

Le poids du catalogue de Judd lui confère une nature sculpturale. Le rouge de cadmium clair de la couverture a été choisi avec soin, pour évoquer une exposition individuelle de l'artiste en 1963–1964 à la Green Gallery à New York, la première à présenter ses « objets spécifiques » en trois dimensions. La mise en page du catalogue intègre également d'importants espaces blancs autour du texte et des illustrations, rappelant la façon dont Judd aimait que l'on présente ses œuvres dans les salles d'exposition.

Lors de sa publication, Donald Judd a gagné un prix de design et s'est attiré les éloges de conservateurs de premier plan en Grande-Bretagne et aux É.-U. L'ouvrage a même inspiré des artistes canadiens. En 1994, Rodney Graham a créé Donald Judd Catalogue Raisonné, the National Gallery of Canada [Catalogue raisonné de Donald Judd, Musée des beaux-arts du Canada], sculpture consistant en un véritable catalogue de Judd encastré dans de l'aluminium anodisé, sortant du mur. En 2004, travaillant avec du papier, l'artiste torontois Derek Sullivan a créé une version dessinée à la main du catalogue, rempli de pages blanches rendant hommage à l'original, suggérant peut-être que le contenu n'avait que peu d'importance pour de nombreux propriétaires de la publication.

Cette table ronde a été l'occasion d'un hommage tardif à une graphiste aussi talentueuse que dévouée à son métier qui, à sa manière, est parvenue à épouser la vision des conservateurs comme des artistes pour créer des catalogues et autres matériels imprimés qui ont résisté à l'usure du temps.

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