Encadrer le moderne : « Katherine » de Clarence Gagnon

Clarence Gagnon, Katherine, 1907–08. Huile sur toile, 65 x 50.5 cm. (sans cadre). Collection particulière. Photo: Eric Frigière

Parmi les cadres dorés et sculptés qui entourent les toiles présentées dans l’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons, inaugurée en janvier à Lausanne et qui se transportera au Musée des beaux-arts du Canada en octobre, un bâti en bois tout simple se distingue. Conçu et peint par Clarence Gagnon, il met en valeur un portrait de sa première épouse, Katherine. Bien qu’il y ait de nombreuses peintures de l’artiste dans cette exposition, Katherine est la seule dans un cadre original d’artiste, l’un des quelques exemples encore existants créés par Gagnon au Québec à compter de 1909 environ.

Clarence Gagnon, Dans les Laurentides en hiver, 1910. Huile sur toile, 60 x 81.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Pendant la majeure partie de sa carrière, Gagnon fait des allers et retours entre le Québec et la France, se forgeant une réputation internationale et conservant un atelier à Paris. Sa pratique, toutefois, va demeurer ancrée dans la culture et les traditions du Québec rural qui l’a vu naître. La collectivité de Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix, exerce une fascination particulière sur le peintre. Cette ville pittoresque, située sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent, occupe une place de choix dans l’œuvre de Gagnon dès les débuts du XXe siècle.

Clarence Gagnon, Baie Saint-Paul, v. 1914–17. Huile sur toile, 51 x 66.2 cm. Don du sénateur Arthur C. Hardy, Brockville (Ontario), 1943. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

En plus de peindre Baie Saint-Paul et la campagne environnante, Gagnon s’immerge lui-même dans la communauté artistique locale. Il engage Henri Tremblay, un menuisier de l’endroit, pour construire des cadres qu’il ornera ensuite et qui s’harmoniseront à ses tableaux. Fait en pin avec une simple moulure intérieure s’inclinant doucement vers la toile, chaque cadre est soigneusement décoré pour compléter le tableau. Généralement, le concept comprend un cadre sombre avec une bande extérieure de triangles alternativement dorés et foncés, comme on le voit pour Katherine. Les motifs dorés sont stratégiquement placés sur le rebord extérieur du cadre dans le but de faciliter la transition visuelle vers le mur.

Gagnon préfère les cadres plus foncés, en bleu, vert ou parfois noir, et se sert de pochoirs pour donner aux motifs peints un aspect homogène. Il choisit une figure d’animal pour garnir chaque angle, reliée aux autres par une composition en frise de formes stylisées. Le cadre pour Katherine présente un bouc dressé dans chaque coin, rattaché au suivant par une série alternée de motifs géométriques évoquant l’architecture vernaculaire québécoise. La coloration verte du cadre et la moulure dorée répondent à la lumière douce et à la verdure du tableau, malgré le fait que ce cadre et cette peinture n’étaient probablement pas destinés à être associés à l’origine. Nombre des cadres de l’artiste parvenus jusqu’à nous ont été dissociés des toiles qu’ils devaient contenir initialement. Dans le cas de Katherine, le cadre a sans doute été conçu pour un paysage et non un portrait : l’orientation du motif de bouc dans chaque angle indique le format d’origine du cadre. L’endos offre une preuve encore plus évidente, avec les trous encore visibles de l’ancien dispositif d’accrochage.

Clarence Gagnon et Henri Tremblay. Cadre peint (détail) de Katherine, v. 1909–13. Bois peint. Collection particulière Photo: Marie-Catherine Cyr; Clarence Gagnon et Henri Tremblay. Cadre peint (détail), v. 1909–13. Bois peint. Collection particulière. Photos: Alan Klinkhoff Gallery

Le choix de Gagnon de travailler avec Tremblay (un menuisier, et non un encadreur) ramène à une tradition plus ancienne des cadres de menuisier, populaires au Québec jusqu’aux années 1870. Alternatives aux cadres plus élaborés créés par des sculpteurs ou des ébénistes, ils se caractérisent par une économie de moyens et une simplicité qui mettent à l’avant-plan les deux fonctions essentielles d’un cadre : la protection et la décoration. La construction simple des cadres de Tremblay est idéale pour faire ressortir les pochoirs charmants et inventifs de Gagnon. S’il semble acquis que l’artiste décore chaque cadre avec une toile bien précise en tête, il n’en demeure pas moins qu’il réutilise de temps à autre certains motifs, modifiant éventuellement leur orientation et leur couleur ou changeant le sujet animalier pour varier le concept original.

Les cadres apparaissent pour la première fois de manière groupée à l’occasion d’une exposition individuelle de Gagnon en 1913 à la Galerie A.M. Reitlinger à Paris. Constituée principalement de toiles montrant des paysages laurentiens, aux côtés de croquis et d’estampes, celle-ci est un succès critique et installe la réputation du peintre à l’étranger. Gagnon va travailler fébrilement dans l’année précédant l’exposition pour s’assurer qu’un nombre impressionnant de 75 œuvres puissent y être présentées. Chacun des 54 grands tableaux est installé dans son cadre peint d’origine, alors que les esquisses et estampes plus petites ont des cadres de bois uni. Gagnon coordonne tout, des œuvres et leur cadre aux couleurs des murs et même au mobilier dans la galerie, dans le but de créer une expérience immersive véhiculant une vision artistique d’ensemble.

Clarence et Katherine Gagnon à 9, rue Falguière, Paris, 1907 et 1908. Fonds René Boissay. Musée national des beaux-arts du Québec.

Malgré la nature cosmopolite des débuts de la carrière de Gagnon à Paris (il y étudie dans des académies prestigieuses, expose aux Salons et dans des galeries privées, et intègre l’influence du japonisme, aisément observable dans son portrait de Katherine), la conception et la construction de ses cadres demeurent résolument ancrées dans les traditions et coutumes locales québécoises. Par exemple, les pochoirs stylisés qui confèrent aux cadres leur allure d’art populaire sont une allusion aux motifs des couvre-lits tissés du XIXe siècle de la région de Charlevoix. Ceux-ci étaient fabriqués avec des matériaux locaux comme le lin, le chanvre et la laine. Le homespun tissé uni était souvent décoré à l’aide d’une technique appelée boutonné, dans laquelle une trame de fil coloré est tirée à la main pour former des boucles en léger relief par rapport à l’armure. Cette technique se prêtait particulièrement bien à la création de motifs géométriques ou stylisés comme des arbres, des plantes ou des animaux. La fabrication des cadres elle-même témoigne d’affinités avec le mobilier colonial canadien-français, caractérisé par des formes en bois simplifiées peintes en couleurs unies ou ornées de motifs.

Clarence Gagnon et Henri Tremblay. Cadre peint (détail), v. 1909–13. Bois peint. Collection particulère. Photos: Alan Klinkhoff Gallery; Couvre boutonné, Charlevoix County, Québec, fin XIXe siècle. Laine; twill woven, boutonné. Don de Dr. Howard Gorman, T92.0201. Collection du Textile Museum of Canada

Durant les années 1920, alors que les procédés industriels commencent à supplanter les pratiques artisanales, Gagnon se fait un fervent défenseur des métiers traditionnels au Canada et encourage les approches coopératives pour assurer une coexistence entre art et industrie. Outre sa collaboration précédente avec Tremblay, Gagnon travaille également avec des Québécoises de la région qui tissent des tapis au crochet d’après ses dessins. Un exemple pris dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada a en commun avec les cadres de Gagnon un vocabulaire de végétation et d’animaux stylisés.

Rosia Côté Bolduc (d'après Clarence Gagnon), Tapis crocheté, v. 1924. Laine sur jute, 67 x 91 cm. irreguier. Don de Claire Watson Fisher, Victoria, 1996. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

En prenant la mesure de l’envergure exceptionnelle de l’œuvre de Gagnon, de ses estampes à ses peintures en passant par ses cadres et ses motifs textiles, on comprend mieux le souci de l’artiste d’assurer la promotion des valeurs canadiennes-françaises traditionnelles, une vocation qui va définir sa carrière. Les cadres de Gagnon, en particulier, demeurent insuffisamment étudiés, alors qu’ils constituent pourtant une part importante de l’engagement d’une vie envers la région de Charlevoix. Un examen plus attentif de sa pratique et de celle d’autres artistes et artisans de l’époque, notamment les femmes, est de nature à enrichir notre compréhension de la modernité culturelle au Canada dans les premières décennies du XXe siècle.

 

Certains des célèbres paysages laurentiens de Clarence Gagnon, en particulier Dans les Laurentides en hiver, sont exposés dans les salles d’art canadien et autochtone A108a et A105a du Musée des beaux-arts du Canada. Katherine, de Gagnon, fait partie de l’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons, présentée à compter d’octobre 2020 au Musée et actuellement à la Fondation de l'Hermitage à Lausanne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.​

Partager cet article: 

À propos de l'auteur

Exposition