Entrevue avec Kitty Scott



Photo : Craig Boyko, MBAO

Au cours de sa carrière en conservation d’environ 25 ans, Kitty Scott a travaillé pour certains des plus célèbres musées, institutions et installations artistiques ainsi qu’avec de nombreux artistes parmi les plus brillants du monde. Actuellement conservatrice Carol et Morton Rapp de l’art moderne et contemporain au Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO) de Toronto, elle a été directrice du programme des arts visuels au Banff Centre de l’Alberta, conservatrice principale des Serpentine Galleries de Londres, en Angleterre, et conservatrice de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) de 2000 à 2006.

Kitty Scott a organisé des expositions d’artistes tels que Francis Alÿs, Stephen Andrews, Janet Cardiff et George Bures Miller. Auteure de nombreux textes sur l’art contemporain parus dans divers catalogues, livres et revues, elle donne aussi beaucoup de conférences dans des écoles d’art et pour des programmes de conservation en Amérique du Nord.

Kitty Scott est membre du comité consultatif mis sur pied pour Le Grand Balcon, une réalisation de la Biennale de Montréal 2016 présentée jusqu’en janvier 2017 dans différents sites de Montréal. Créée en 1998, la célèbre manifestation d’art contemporain de Montréal s’est associée au Musée d’art contemporain de Montréal et à de nombreux autres partenaires. En 2017, Kitty Scott sera la commissaire du pavillon canadien de la Biennale de Venise qui accueillera les œuvres de l’artiste canadien Geoffrey Farmer. Elle sera co-commissaire de la Biennale de Liverpool 2018.

Kitty Scott nous parle ici de l’évolution du rôle du conservateur dans les domaines de la protection, de la présentation et de collectionnement des œuvres d’art pour les générations à venir.

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Magazine MBAC : Vous êtes un des trois membres du comité consultatif de la Biennale de Montréal 2016. Quelle a été votre réaction quand vous avez été invitée à travailler sur cette exposition et quel a été votre rôle précis dans l’équipe de conservation ?

Kitty Scott : J’ai été très honorée d’avoir été invitée à travailler avec l’historien de l’art, critique et conservateur Philippe Pirotte à l’exposition Le Grand Balcon qu’il a conçue pour la Biennale. Mon rôle a été très modeste. C’est une des quelques grandes expositions internationales d’art contemporain au Canada. Je veux qu’elle continue et qu’elle ait du succès. Philippe est très énergique et c’est un conservateur très doué. Il est sensible, il travaille intelligemment avec les artistes. J’espère que mes connaissances et mon expérience ont apporté un petit quelque chose à l’activité que représente l’organisation d’une exposition.

MMBAC : Qu’avez-vous appris ?

KS : J’ai aimé ce que Philippe a dit de l’importance de l’humilité du commissaire. Il a déclaré : « En tant que commissaire, je suis le premier public de l’exposition. Je ne présente pas un énoncé sur le monde. »

MMBAC : La Biennale de Montréal, Le Grand Balcon, s’inspire librement de la pièce du dramaturge français Jean Genet, Le Balcon. Dans la pièce de Genet, le balcon est le microcosme d’une insurrection révolutionnaire. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce thème et comment s’exprime-t-il dans l’exposition ?

KS : Apparemment, le commissaire préférait ouvrir une discussion plutôt que traiter un sujet à fond. Il propose une approche exhaustive, ouverte et globale — ce qui permet un processus organisé comprenant des œuvres d’un grand nombre de femmes artistes et exprimant une curiosité à l’endroit de nombreux jeunes artistes. Philippe a réuni des œuvres de certains des artistes les plus influents de notre époque, dont Luc Tuymanns et Kerry James Marshall, mais il a aussi invité Moyra Davey, Janice Kerbel, Frances Stark et Haegue Yang ainsi que des artistes plus jeunes, par exemple Perrin Sidarous, Anne Imhof et Luke Willis Thompson. La performance d’Anne pendant la semaine inaugurale a été un moment phare.


Vue de l'installation, La Biennale de Montréal 2016 au Musée d'art contemporain de Montréal, avec Celia Perrin Sidarous, Notte coralli, 2016, photo de Daniel Roussel, avec la permission de La Biennale de Montréal

MMBAC : En quoi exprime-t-elle ou satisfait-elle vos préférences de conservation ?

KS : Pour moi, il est évident que la présentation de cette exposition démontre que Philippe veut mettre les œuvres d’art au premier plan et les exposer en collaboration avec les artistes.

MMBAC : Vous êtes aujourd’hui conservatrice Carol et Morton Rapp de l’art moderne et contemporain au MBAO de Toronto. Vous avez accepté ce poste avec une vision et un objectif très précis en tête. Pouvez-vous expliquer cette vision ?

KS : Quand j’ai reçu l’appel du MBAO, j’étais au Banff Centre for Arts and Creativity et nous étions en plein travail pour dOCUMENTA (13). J’aimais ce que je faisais au Centre. J’adorais cette fusion entre création, expositions et nature extrême. Le MBAO est un endroit très particulier. Je voulais renforcer son engagement à l’art contemporain et encourager d’autres personnes à s’engager. J’espérais surtout présenter à la ville de nouvelles générations d’artistes vivants et enrichir la collection avec des œuvres de premier plan. Je pense que j’ai réussi sur ces deux fronts.


Vue de l'installation, La Biennale de Montreal 2016 au Musée d'art contemporain de Montréal, œuvres de Haegue Yang, photo de Daniel Roussel, avec la permission de La Biennale de Montréal

MMBAC : Geoffrey Farmer, un artiste canadien à qui les œuvres sculpturales épiques telles que Leaves of grass [Feuilles d’herbe] (2012) ont valu une renommée internationale, représentera le Canada à la Biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017. Il vous a demandé d’être la commissaire de cette prestigieuse exposition dont la gestionnaire de projet sera Josée Drouin-Brisebois, conservatrice principale de l’art contemporain au MBAC. Comment vous sentez-vous face à cette demande ?

KS : Emballée! Nous nous connaissons depuis longtemps et nous avons très souvent travaillé ensemble. La première fois, c’était pour l’intégrer à une exposition collective que j’avais organisée à Vancouver, Browser [Fureteur] (1997). Le travail qu’il a alors réalisé — The boss log (1997), une vidéo et des archives d’accompagnement — a depuis enrichi la collection nationale. Cette acquisition a été suivie par celle de Roulotte (2002) qui a été exposée pendant la majorité de mon mandat au MBAC. Roulotte surprenait les visiteurs qui s’arrêtaient net. Geoffrey m’a impressionnée comme peu d’artistes à l’époque à cause de sa curiosité, de son intensité et de son envergure. J’ai adoré travailler avec lui sur Leaves of Grass, une œuvre qu’il a d’abord réalisée pour dOCUMENTA (13). On ne se doutait vraiment pas que le projet allait prendre une dimension aussi épique.

MMBAC : Quel est votre objectif ou votre vision pour la Biennale de Venise ?

KS : Hé bien on veut faire de son mieux, on vise quelque chose qui s’appelle excellence. Le résultat est la conséquence de nombreux facteurs et avec un peu de chance, on fait prendre au projet la direction qu’il doit prendre.


Pavilion du Canada, Biennale de Venise

MMBAC : Vous travaillez avec Geoffrey Farmer depuis la fin des années 1990. Comment évolue son travail ?

KS : Ceux qui le surveillent de près commencent à le voir comme un créateur de scénarios et comme un passionné de « l’exposition en tant que forme ». C’était visible pour l’exposition de la Vancouver Art Gallery, How Do I Fit This Ghost in My Mouth? [Comment faire entrer ce fantôme dans ma bouche ?] (2015). Si cette présentation réunissait un grand nombre de ses œuvres les plus importantes, notamment Roulotte, The Surgeon and the Photographer [Le chirurgien et le photographe] (2013), et Make the Water Turn Black [Faisons de l’eau noire] (2013), elle était toute entière conçue comme une œuvre d’art totale, ou gesamtkunstwerk.

MMBAC : Venise est manifestement un immense honneur pour Geoffrey Farmer, mais qu’est-ce que votre rôle signifie pour votre carrière ? Pourquoi est-ce important ?

KS : C’est un grand privilège d’avoir été invitée par Geoffrey à l’accompagner dans une création pour cette exposition particulière. Pour un commissaire, Venise est une occasion de travailler sur une plateforme internationale. C’est là que sont réunies les œuvres qu’un aréopage international d’experts considère être les plus en harmonie avec notre temps. En tant que conservatrice, la visite de cette exposition bisannuelle fait partie de mon travail et je dois y réfléchir par rapport à notre collection et à nos futures expositions. Elle finit par faire partie de mon vocabulaire visuel. Mon travail avec Geoffrey sera vu et jugé par mes pairs.

MMBAC : De 2000 à 2006, vous avez été conservatrice de l’art contemporain au MBAC. Vous avez alors dit que vous aviez «  le sentiment d’avoir un but ». Que voulez-vous dire ?

KS : Je crois que la constitution d’une collection est un des aspects les plus importants de la description de tâches des conservateurs. Les expositions vont et viennent, mais les collections demeurent et ce sont elles qui font l’originalité des musées. Peu de conservateurs interviennent dans la constitution de collections importantes ou travaillent avec des collectionneurs et des institutions pour laisser un héritage aux générations suivantes.

MMBAC : Parlez-nous de quelques moments marquants pour vous au MBAC.

KS : J’ai beaucoup aimé enrichir la collection du MBAC quand j’y travaillais. Le directeur [de l’époque] Pierre Théberge m’a beaucoup appuyée. Parmi les acquisitions dont je suis très fière, il y a Maman (1999) de Louise Bourgeois, The Paradise Institute (2001) de Janet Cardiff et George Bures Miller, Il était une fois (2002) de Steve McQueen, Grand Riviere (2001–2002) de Peter Doig et Transmutation (2000) de Brian Jungen.

MMBAC : Vous avez accompli plusieurs réalisations impressionnantes pendant votre carrière de conservatrice. Qu’aimeriez-vous faire ensuite ?

KS : Je suis impatiente de travailler au projet de la Biennale de Liverpool qui commencera à l’été 2018.

MMBAC : En tant conservatrice, quel conseil donnez-vous aux artistes ?

KS : Visitez un maximum d’expositions. Tirez des leçons des œuvres qui partagent votre espace. Pensez avec les autres. Faites de votre mieux. Soyez généreux et soutenez vos pairs.

L’exposition Le Grand Balcon de la Biennale de Montréal 2016 est présentée jusqu’au 15 janvier 2017 dans plusieurs sites de Montréal. Pour de plus amples informations sur Geoffrey Farmer et sur la Biennale de Venise 2017, veuillez cliquer ici. Ne manquez pas les prochains articles de Magazine MBAC pour en savoir plus sur Geoffrey Farmer et sur la Biennale.

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