Être et devenir : la vie et l’art de Pitseolak Ashoona


Couverture,  Pitseolak Ashoona. Sa vie et son œuvre, Institut de l'art canadien, 2015. Image : Pitseolak Ashoona, La femme du chaman, 1980, gravure sur pierre sur papier vélin, 71 x 50,5 cm. Collection annuelle d’estampes de Cape Dorset, 1980

Deux femmes rient de bon cœur en vidant le poisson. Un groupe d’homme construit un inukshuk qui servira de balise pour le bateau saisonnier de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Un oiseau arrache des cheveux de la tête de la femme tatouée d'un chaman.

Dans le monde de Pitseolak Ashoona, tout ce qui peuple le quotidien devient une fenêtre sur le passé, un reflet de la réalité actuelle, et une trace pour les générations futures. Réalisés à la mine de plomb, au crayon-feutre et au crayon de couleur, ses dessins sont devenus des exemples emblématiques de l’art inuit du milieu du XXe siècle, plantant le décor, dans une certaine mesure, pour de nombreux artistes inuits qui vont la suivre.

Dans un livre électronique récemment publié de Christine Lalonde, conservatrice du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), le travail de Pitseolak est l’objet d’une attention toute particulière, à la hauteur de l’une des artistes les plus célèbres au Canada. Publié par l’Institut de l’art canadien (IAC) et téléchargeable gratuitement, Pitseolak Ashoona. Sa vie et son œuvre, de très belle facture, est richement illustré d’œuvres de Pitseolak provenant de collections de partout au Canada, ainsi que de photographies d’archives et de créations d’autres artistes, parmi lesquels plusieurs membres bien connus de la propre famille de Pitseolak.


Pitseolak Ashoona, Sans titre, 1979–1880, crayon et crayon-feutre de couleur sur papier, 46,4 x 66,5 cm. Collection de la West Baffin Eskimo Co-operative Ltd., prêtée à la Collection McMichael d’art canadien, Kleinburg, Ontario

« L’un de nos objectifs », explique Sara Angel, directrice exécutive fondatrice de l’IAC, dans une entrevue à Magazine MBAC, « est de présenter des artistes qui sont, ont été ou seront probablement très connus. Dans le cas qui nous occupe, Pitseolak est une personnalité qui était une véritable vedette de l’art dans les années 1970, mais dont le nom a quitté le devant de la scène au fil des années. L’ouvrage de Christine Lalonde contribue à changer les choses. »

Le livre s’ouvre sur une section biographique sur la vie de Pitseolak, où l’artiste elle-même reconnaît avoir eu « une vie inhabituelle, étant née dans une tente faite de peaux et ayant vécu assez longtemps pour entendre à la radio que deux hommes avaient foulé le sol de la lune ».

Née entre 1904 et 1908, Pitseolak a vécu relativement confortablement jusqu’à la mort de son père trappeur en 1922. Comme le fait remarquer Lalonde dans le livre, « Avant l’âge de cinq ou six ans, Pitseolak a déjà parcouru des milliers de kilomètres avec sa famille […]. En faisant d’aussi longs voyages en umiaq [bateau en peau de phoque] et en qamutiq (un traîneau à chiens), de même qu’à pied, les Inuits acquièrent une connaissance approfondie du paysage – ce qui marquera et inspirera plus tard l’art de Pitseolak. »


Pitseolak Ashoona, Portrait d’Ashoona, v. 1970, crayon-feutre de couleur sur papier vélin, 27,6 x 20,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

La mort de son père a sonné la fin de la prospérité familiale. Pitseolak se voit obligée d’épouser Ashoona, qu’elle connaît depuis l’enfance, dans un mariage arrangé. Bien que Pitseolak mentionne que les débuts de cette union ont été difficiles, elle confie également qu’« […] une fois que je me suis habituée à lui, j’étais très heureuse; nous avons eu une bonne vie ensemble ». L’une des œuvres les plus amusantes du livre est le Portrait d’Ashoona (v. 1970), montrant son mari s’amusant à toucher son nez avec le bout de sa langue.

Ashoona était chasseur et guide, et Pitseolak restait souvent seule ou avec les autres femmes dans les campements de chasse pendant que les hommes étaient partis. Au cours de son mariage, elle a donné naissance à 17 enfants, et a vécu l’existence habituelle d’une femme inuite, cousant vêtements et abris pour sa famille, préparant les repas. Toutes ses activités auront plus tard une place importante dans son œuvre, en particulier dans des pièces très travaillées comme Scène de campement d’été (v. 1974).


Pitseolak Ashoona, Scène de campement d’été, v. 1974, crayon-feutre de couleur sur papier vélin, 50,6 x 65,4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Pour elle, la vie a souvent été difficile. Certains de ses enfants sont morts en bas âge. Certains ont été adoptés et élevés par d’autres familles inuites, comme c’était la coutume à l’époque. Dans le dessin Les épreuves de Pitseolak no 2 (1999–2000) de Napachie Pootoogook (1938–2002), fille de Pitseolak, un enfant est violemment arraché à sa mère, ce, bien que Pitseolak n’ait jamais publiquement évoqué un tel incident, ni n’y ait fait allusion dans l’une ou l’autre de ses œuvres.

Au milieu des années 1940, Ashoona est mort de maladie, et la vie est devenue encore plus dure. Comme l’écrit Lalonde, cependant : « Malgré les effets des années de difficultés qui suivent le décès de son mari, on ne retrouve presque aucune représentation de privations ou de souffrance dans ses dessins […] Pitseolak figure parmi les premiers artistes inuits à créer des œuvres ouvertement autobiographiques; pourtant, elle choisit de se concentrer presque exclusivement sur les expériences et les souvenirs heureux. » 

Une veuve inuite avec de jeunes enfants à élever se remariait normalement dès que possible. Pitseolak, elle, ne l’a pas fait. Elle a plutôt composé avec la situation, vivant avec sa famille élargie et subvenant à ses besoins avec la couture et d’autres activités.

À cette époque, le monde découvrait la beauté si particulière de l’art inuit. En 1956, James Houston et sa femme Alma se sont installés à Cape Dorset sur l’île de Baffin et, avec l’aide d’un cercle de responsables inuits locaux, ont entrepris de mettre sur pied le programme voué à l’art et à l’artisanat inuits de ce qui deviendra la West Baffin Eskimo Co-operative.


Napachie Pootoogook, Les épreuves de Pitseolak no 2, 1999–2000, crayon-feutre noir sur papier, 51 x 66,2 cm. Musée des beaux-arts de Winnipeg

Pitseolak était une couturière de talent, et a commencé par fabriquer des vêtements et accessoires traditionnels comme des mitaines et parkas décorés vendus par l’entremise de la coopérative. Elle avait toutefois remarqué les dessins et gravures créés pour la coopérative par l’un de ses cousins plus âgés, et elle s’est mise à dessiner. « Personne ne m’a demandé de dessiner », a-t-elle déjà précisé, rappelant qu’elle avait à l’origine décidé de le faire pour accroître ses revenus pour ses petits-enfants. Même si elle était plutôt néophyte en la matière, un soir, elle a réalisé trois dessins, les a apportés à la coopérative le lendemain, où on lui en a donné 20 $. « […] je me suis rendu compte que je pourrais en tirer un revenu, s’est-elle alors réjouie. Depuis ce temps-là, je n’ai jamais cessé de dessiner. »

Tous les livres de l’IAC présentent des recherches inédites, et Pitseolak Ashoona. Sa vie et son œuvre ne fait pas exception. « Je dois l'admettre à regret, avoue Angel, mais malgré des années de formation en art, je ne connaissais presque rien à propos de Pitseolak avant que Christine la fasse revivre avec cet ouvrage. L’idée pour nous est toujours de présenter des artistes avec une perspective actuelle, ce que Christine a admirablement réussi à faire. »

Une des réflexions les plus intéressantes de Lalonde découle de son observation des points communs entre la couture traditionnelle inuite et les dessins de Pitseolak : « […] Pitseolak réalise de nombreuses images du paysage, raffinant sans cesse sa représentation de l’espace visuel. Elle adapte deux procédures propres à la création de vêtements inuits héritées de ses années passées à créer et confectionner des tissus : le reflet en miroir d’un motif et la fragmentation d’une surface visuelle en différents registres. »


Pitseolak Ashoona, Bâtisseurs d’inukshuk, 1968, Gravure sur pierre sur papier vélin, 69,8 x 60,9 cm. Collection annuelle d’estampes de Cape Dorset, 1968

Les années 1970 ont été particulièrement fastes pour l’artiste. En 1971, un documentaire de l’Office national du film, Les images de ma vie, et un ouvrage intitulé Le livre d’images de ma vie, dressaient un portrait de Pitseolak et de son travail. En 1974, elle était reçue à l’Académie royale des arts du Canada. De 1976 à 1978, une exposition rétrospective, intitulée simplement Pitseolak, était montée par le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien en partenariat avec la West Baffin Eskimo Co-operative. L’exposition a été présentée dans trois lieux au Canada et dans cinq aux É.-U. Pour couronner une décennie exceptionnelle, Pitseolak devenait en 1977 membre de l’Ordre du Canada en vertu de ses contributions au patrimoine et aux arts visuels canadiens. Et, à titre posthume en 1993, elle faisait partie de quatre femmes canadiennes importantes choisies pour figurer sur une série de timbres-postes émise à l’occasion de la Journée internationale de la femme.

On estime qu’au cours de sa vie, Pitseolak, décédée en 1983, a réalisé entre 8000 et 9000 dessins. De ceux-ci, environ 250 ont été transformés en gravures. Pour l’essentiel, il s’agit de reproductions de ses œuvres par d’autres graveurs. Elles ont donné lieu à certaines nouvelles interprétations intéressantes, dont plusieurs sont présentées dans le livre. Son dessin au crayon-feutre Bâtisseurs d’inukshuk (v. 1966–1968), par exemple, est un croquis coloré où l’on voit clairement de vigoureux traits de crayon. Le même dessin, transposé en gravure sur pierre par Lukta Qiatsuk, devient une œuvre très graphique en noir sur blanc.


Pitseolak Ashoona, Les yeux d’une femme heureuse, v. 1974, crayon-feutre de couleur sur papier, 66,2 x 51 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Pendant de nombreuses années, le livre de 1971 Le livre d’images de ma vie, sous la direction de Dorothy Eber, était l’ouvrage de référence sur l’œuvre de Pitseolak. La publication de Christine Lalonde à l’IAC, néanmoins, propose une relecture de l’art de Pitseolak pour une nouvelle génération, en mettant de l’avant l’éclat, l’ironie et la vitalité éternelle d’une artiste inoubliable.

Dans une causerie de l’IAC enregistrée sur Pitseolak, on demande à Christine Lalonde si elle a une œuvre préférée. Tout en remarquant que le choix est difficile, Lalonde répond Les yeux d’une femme heureuse (v. 1974). « Je suis convaincue, dit-elle dans la vidéo, que c’est Pitseolak qui nous regarde. Elle a aussi ajouté ces yeux fantaisistes et les a installés dans cette sphère de bonheur et de joie. Et pour moi, tout cela résume bien qui était Pitseolak en tant qu’artiste et personne. »

Pitseolak Ashoona. Sa vie et son œuvre, de Christine Lalonde, est une publication de l’Institut de l’art canadien, proposée en français et en anglais, à lire en ligne ou à télécharger sur le site de l’IAC.

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