Faire rayonner la magie des souvenirs

Gawen Hamilton, Thomas Wentworth, comte de Strafford, et sa famille, 1732. Huile sur toile, 93.4 x 83.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Assis sur une chaise luxueuse, le comte de Strafford ponctue de gestes les propos qu’il adresse à sa femme et son fils debout devant lui, ce dernier vêtu d’un habit rouge vif. À droite, ses filles boivent délicatement leur tasse de thé. Le grand tapis au sol présente un pli, peut-être dû à l’enthousiasme du chien qui pose avec joie.

Regroupées devant ce tableau exposé au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), une trentaine de personnes prêtent attention aux propos de la guide qui décrypte cette scène à la fois petite et très détaillée. Peint en 1732 par l’artiste écossais Gawen Hamilton, Thomas Wentworth, comte de Strafford, et sa famille est une scène d’intérieur, un genre en vogue au XVIIIe siècle représentant des portraits de petits groupes (souvent des familles ou des amis) dans des décors informels. Un participant enjoué note que la toile lui rappelle son enfance dans un ranch du sud-ouest de l’Ontario. Il se souvient que « quand il faisait beau, on était presque toujours ensemble à parler comme une famille, à regarder la vue... », faisant ainsi un lien entre son souvenir et l’œuvre presque tricentenaire. Tous sont atteints d’un trouble cognitif léger dû à une démence, dont la maladie d’Alzheimer. Avec d’autres personnes, l’homme suit une visite guidée du programme Rayon d’art du MBAC, le reste du groupe se composant de leurs accompagnateurs et de bénévoles du musée.

Pour sa troisième année consécutive, ce  programme offert en consultation avec des partenaires communautaires propose des visites guidées et des conversations informelles sur l’art aux personnes atteintes de démence et à leurs accompagnateurs. « Nous voulons notamment offrir un rappel visuel aux participants », explique Andrea Gumpert, éducatrice au MBAC et instigatrice de ce projet réalisé de concert avec la Société de la démence d’Ottawa et du comté de Renfrew. « Voir des œuvres d’art en groupe, c’est l’occasion de vivre des moments heureux et ludiques. Un des principaux aspects de ce programme, qui fait son originalité par rapport aux autres programmes de jour du musée, c’est que les accompagnateurs participent aux visites, ce qui contribue à normaliser l’environnement. »

En 2012, quand Ron Hoffenberg a eu un diagnostic de démence, sa femme Rose Ann s’est transformée en aidante et le couple s’est rapidement retrouvé isolé, une conséquence typique de ce genre de maladie. Rayon d’art, qui en était alors à sa première année, leur a donné des raisons de sortir de chez eux. Ensemble, ils ont participé à toutes les visites de l’année. Après le décès de son époux, Rose Ann est devenue bénévole.  Aujourd’hui encore, elle est témoin du lien magique que peuvent établir des personnes aux capacités de communication réduites avec les œuvres d’art. Pour avoir entendu des récits positifs sur ces visites, Monique Thibault, intervenante à la Société de la démence d’Ottawa et du comté de Renfrew, note que l’environnement rassurant de Rayon d’art favorise la participation des personnes souffrantes car celles-ci n’éprouvent aucune angoisse.

Toutes les visites de Rayon d’art suivent le même scénario, soit l’étude d’un thème autour de cinq ou six œuvres. Cet après-midi-là, le thème était celui des portraits de famille. Devant le portrait de la famille Wentworth, la guide a demandé aux membres du groupe d’imaginer à quoi ressemblerait leur propre réunion de famille : où aurait-elle lieu, qui y participerait, quel serait le genre de conversation ?

Ce type de question vient du programme conçu en 2009 par le Museum of Modern Art de New York dont l’objectif est d’encourager les membres des groupes à interagir à la fois avec une œuvre et avec les autres et d’ouvrir des perspectives. Inspirée par ce programme, Andrea Gumpert confirme que les choix ne manquent pas quand vient le moment de sélectionner les œuvres : « … il suffit qu’elles  composent une trame narrative et qu’elles aient une cohésion globale. Et les grandes œuvres sont bien accueillies. »

Nancy Graves, Vue de l’installation de Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII, 1968–69. Bois, acier, jute, polyuréthane, peau d'animal, cire, peinture à l'huile, 228.6 x 365.8 x 121.9 cm. (approx). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Nancy Graves / VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York SOCAN, Montreal (2019). Photo: MBAC

L’installation grandeur nature de Chameau  VI, Chameau  VII et Chameau  VIII (1968–1969) de Nancy Graves est l’une des œuvres qui ont fait jaillir un souvenir chez Ron Hoffenberg. Rose Ann explique : « Pour une raison ou une autre, mon mari savait tout des chameaux ». Devenu  silencieux et renfermé dans les années suivant son diagnostic, Ron avait réagi à un aspect de cette œuvre contemporaine, permettant à sa femme de retrouver provisoirement un aspect disparu de sa personnalité.

Wendy McIntyre, qui a participé à Rayon d’art avec ses deux parents, a vu chacun d’eux établir un lien non seulement avec un élément de leur vie passée, mais aussi avec elle. Peu après le décès de sa mère, elle a suivi une autre visite avec son père, Lorne. Si celui-ci s’est montré très peu intéressé, il a cependant arrêté son fauteuil roulant devant un paysage de Paul Gauguin tandis qu’ils déambulaient dans une salle latérale. « Je me souviens de celle-là », a-t-il dit. Wendy en est restée bouche bée : « Dans son cas, c’était incroyable qu’il se rappelle quelque chose qu’il avait vu un an plus tôt. » Le fait de revoir ce tableau avait éveillé quelque chose chez lui. « Je me rappelle son orientation, comment l’artiste l’avait composée », avait dit Lorne. Des détails importants pour un ingénieur en mécanique.

Gumpert  conclut : «Tout l’intérêt du programme tient à ce qu’elle s’est rendu compte qu’il lui restituait quelque chose de son père. C’est tellement important de pouvoir créer un environnement qui favorise ce genre de choses. » Elle trouve enrichissant de voir que les visites de Rayon d’art encouragent la discussion et  les réflexions personnelles dans un cadre sécurisant, où l’art devient un moyen et un incitatif à passer du temps ensemble.

 

Les visites de Rayon d’art ont lieu le deuxième mardi de chaque mois au Musée des beaux-arts du Canada. Les visites du programme anglais, SPARKS!, ont lieu le dernier mardi du mois. Pour de plus amples renseignements sur ces programmes du Musée, veuillez communiquer avec la Société de la démence d’Ottawa et du comté de Renfrew. Partagez ce texte et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.​

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