Futurisme autochtone. Transcender le passé, le présent et l’avenir

Shuvinai Ashoona, Sans titre (Co-operative à 50 ans), 2009, crayon de couleur et crayon-feutre noir sur papier vélin, 76.5 x 158 cm irrégulier. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Robert Kardosh, Vancouver, 2011 © Shuvinai Ashoona, avec l’autorisation de Dorset Fine Arts. Photo: MBAC

 

Le dessin en trois dimensions Sans titre (Co-operative à 50 ans) de Shuvinai Ashoona, artiste inuk de Cape Dorset, est le premier du genre à faire partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Ce dessin sculptural en forme de pyramide à base triangulaire combine harmonieusement des images du passé, du présent et de l’avenir. D’un côté, un pommier abattu est représenté à côté d’un crayon au-dessus duquel une farandole de femmes et d’enfants emmitouflés dans des manteaux se tiennent par la main. Cet ensemble de personnages tourne autour de toute la sculpture (passant du premier plan à l’arrière-plan sur les trois faces) et représente le lien entre les générations, une connexion qui mène vers l’avenir, un futur autochtone.

Le cercle de femmes et d’enfants se tenant par la main évoque le texte de Leanne Betasamosake Simpson, une universitaire, essayiste et artiste de la nation Michi Saagiig Nishnaabeg. Dans son livre As We Have Always Done, elle écrit : « L’idée de mes bras entourant mes petits-enfants et des leurs faisant de même avec les leurs est véhiculée dans le mot nishnaabeg kobade. Selon l’aînée Edna Manitowabi, le terme kobade fait référence à nos arrière-grands-parents et à nos arrière-petits-enfants. Cela signifie un maillon d’une chaîne, un lien de la chaîne entre les générations, les nations, les façons d’être, les personnes. »

Le futurisme autochtone, une expression initialement utilisé par Grace Dillon dans son livre Walking the Clouds: An Anthology of Indigenous Science Fiction en 2003, est la création et la visualisation d’avenirs possibles pour les peuples indigènes. Comme mouvement, il regroupe les arts visuels, le cinéma et la musique. La militante et auteure autochtone Erica Violet Lee explique dans son essai Reconciling in the Apocalypse que « le fait de connaître les histoires de nos relations et de ce territoire nous permet de savoir comment recréer tout ce que nos mondes auraient pu être, n’eût été l’interruption engendrée par la colonisation. »

Shelley Niro, En terrain mimé, inconnu, tiré en 1992, épreuve à la gélatine argentique avec rehauts de peinture, épreuve à la gélatine argentique virée, épreuve à la gélatine argentique dans un passe-partout percé à la main, 56 x 94 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Sandra Jackson, Bramalea (Ontario), 1995 © Shelley Niro. Photo: NGC

 

Le triptyque en tant qu’élément visuel est aussi présent dans la série En terrain mimé, de Shelley Niro. Niro, une artiste kanien’kehaka multidisciplinaire, est surtout connue pour son travail en photographie. Chacune des œuvres de la série compte un portrait parodique colorié à la main, un portrait de famille sépia viré et un autoportrait de l’artiste. Les autoportraits de Niro, quand ils sont juxtaposés à une ancienne photo de famille sépia, évoquent un futurisme autochtone en illustrant la simultanéité du passé, du présent et de l’avenir existant au sein de ces cultures.

Greg Hill, conservateur principal Audain de l’art indigène, insiste sur l’importance du futurisme autochtone. « Les avenirs indigènes sont liés au passé. Un aspect du futurisme autochtone est de nous imaginer dans l’avenir parce que nous sommes trop souvent relégués uniquement dans le passé... Penser activement à un avenir indigène, c’est s’extirper d’une boucle à rebours. » Les œuvres de Niro dans sa série de 1999, Le temps voyage à travers nous, sont aussi en trois parties. Cette représentation de trois générations de femmes de sa famille renforce les liens entre elles. En se tournant ailleurs que vers le passé, Niro crée un art qui englobe la philosophie du futurisme autochtone et qui, selon les mots de Hill, cherche à s’affranchir du regard historique.

Shelley Niro, Le temps voyage à travers nous, 1999, épreuve à la gélatine argentique, travail sur carton de coton et perles, cadre en bois peint argenté, 94 x 83.8 cm encadré. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Shelley Niro. Photo: NGC

 

Pudlo Pudlat, aussi originaire de Cape Dorset, dessine des scènes imaginaires qui allient mythes inuits et technologie moderne. Dans son essai Visual Cultures of Indigenous Futurisms, l’auteure et conservatrice autochtone Lindsay Nixon explique la prévalence du futurisme dans l’art inuit : « L’art inuit constitue un terrain particulièrement propice à l’imaginaire futuriste en raison de la proximité des premiers contacts avec la société des colonisateurs. Pour certains Inuit, la rencontre étroite avec une culture étrangère, en dehors de tous les mondes qu’ils avaient connus, est une réalité vécue. Les artistes inuit ont représenté leurs premières interactions avec les colons sur un mode hypothétique, s’appuyant sur des concepts futuristes imaginaires : une imagerie d’avenir déclinée au présent. »

Avions et hélicoptères sont fréquents dans les dessins de Pudlat, tels des objets surnaturels ressemblant à des OVNI. Ils sont souvent représentés comme une force intrusive, reflétant l’acte de colonisation. Sa recréation du contact avec les colons à travers une perspective futuriste et étrangère critique et dénonce un récit écrit du point de vue des colonisateurs.

Pudlo Pudlat, Qulaguli, 1976 ?, crayon de couleur et crayon-feutre noir sur papier vélin, 56.5 x 76.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de la West Baffin Eskimo Co-operative, Cape Dorset (Territoires du Nord-Ouest), 1993. Photo: MBAC

 

« En tant que conservateurs, nous bâtissons une collection pour l’avenir; je dois donc garder à l’esprit que nous accueillons des œuvres qui sont là pour longtemps. Elles seront vues par de jeunes artistes, de futurs visiteurs qui découvriront ainsi des aspects de la culture, des questions et préoccupations de l’époque où elles ont été créées », ajoute Hill.

La présence physique et permanente de l’art indigène au Musée crée un espace où peut s’épanouir un futurisme autochtone, résolument tourné vers l’avenir, par opposition à la création d’un récit scellé dans le passé.

Les œuvres de Shuvinai Ashoona, Shelley Niro et Pudlo Pudlat sont actuellement présentées dans les salles d’art canadien et autochtone. Consultez aussi la collection en ligne du Musée des beaux-arts du Canada pour en découvrir plus encore. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

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