Hommage à Jean Sutherland Boggs (1922–2014)

   

Jean Sutherland Boggs, directrice, Musée des beaux-arts du Canada, posant aux côtés du buste du pape Urbain VIII (Maffeo Barberini, v. 1632) de Gian Lorenzo Bernini, le 18 mai 1976. MBAC, Ottawa. Photo : John Galt

 

Le Musée des beaux-arts du Canada célèbrera l’héritage de Jean Sutherland Boggs à l’occasion d’une cérémonie publique qui aura lieu dans le grand hall à 10 h, vendredi 26 septembre. Du 22 au 26 septembre, les visiteurs sont invités à signer le Livre des condoléances à l’entrée principale du Musée et à nous faire part de leurs réflexions sur la contribution exceptionnelle de Mme Boggs, Ph. D., à l’avancement des arts visuels au Canada. 

Impossible de visiter le Musée des beaux-arts du Canada sans tomber face à face avec l’héritage de son ancienne directrice, Jean Sutherland Boggs. On passe les lourdes portes, chemine tout du long de la rampe avec sa vue panoramique, admire la chapelle Rideau ou Vera en bleu et vert de Fred Varley ou encore la célèbre peinture sur verre de Jackson Pollock. On lui doit tout cela.

Jean Sutherland Boggs est décédée à Ottawa le 22 août 2014, à l’âge de 92 ans.

C’était une femme remarquable : un chef de file dynamique, une érudite respectée, une éducatrice engagée et une amie aussi généreuse que sensible. « Tout le monde l’adorait », dit Gyde Shepherd, au téléphone, à Cambridge, Massachusetts. Gyde Shepherd a fait une longue carrière à la fois comme conservateur et gestionnaire au Musée, alors que Jean Boggs le dirigeait de 1966 à 1976, et à nouveau dans les années 80 quand elle supervisait le projet de conception de l’édifice à son nouvel emplacement de la promenade Sussex.

Une décennie kaléidoscopique

Jean Boggs a travaillé en terrain fertile, c’est certain. Au milieu des années 60, l’économie canadienne était florissante et le monde des arts visuels explosait. Mais elle était aussi animée de qualités rares en tant que leader et historienne de l’art de sorte qu’elle mobilisait tout naturellement à sa suite jeunes conservateurs et gestionnaires, architectes et premiers ministres pour accomplir des choses extraordinaires. Elle était un catalyseur de changement.

 

 

 

 

Jean Sutherland Boggs à la conférence de presse annonçant sa nomination à la direction du Musée des beaux-arts du Canada, le 4 mai 1966. MBAC, Ottawa. Photo: Doug Bartlett

Le conservateur d’art contemporain et moderne à la retraite, Brydon Smith, lauréat 2014 du Prix du Gouverneur général pour sa contribution exceptionnelle aux arts visuels au Canada, lui doit une fière chandelle pour l’avoir appuyé dans plusieurs projets audacieux. « Elle m’a beaucoup soutenu », a-t-il confié en entrevue chez lui. « J’ai donc beaucoup accompli. »

Lorsque Jean Boggs est arrivée à Ottawa en 1966, après un court passage dans deux universités américaines et au Musée des beaux-arts de l’Ontario, le Musée des beaux-arts du Canada avait pignon sur la rue Elgin, dans l’édifice Lorne. Si l’immeuble de dix étages était sans attrait, ce qu’en a fait Boggs était tout le contraire. Durant la décennie qu’elle y a passée, la collection a pris une ampleur considérable. Parmi les 8000 œuvres acquises par ses soins se trouvent le buste en marbre du pape Urbain VIII de Bernini, La femme à l’ombrelle de Degas, de Klimt, le portrait de la femme enceinte Espoir I, les fameuses Boîtes de savon Brillo d’Andy Warhol au côté de réalisations de Canova, Rembrandt, Van Gogh, Gauguin, Mondrian et autres maîtres.

Jean Boggs n’avait pas non plus son pareil pour courtiser les donateurs tels que Vincent Massey et A. Y. Jackson qui ont fait des dons majeurs. Elle a créé une nouvelle collection de photographies et élargi la Section de l’art canadien, faisant une plus grande part au Canada français.

Plusieurs expositions d’envergure ont eu lieu sous sa direction, dont Trois cents ans d’art canadien, Dan Flavin, Chefs-d’œuvre des arts indiens et esquimaux du Canada, Le Groupe des sept, Véritable amour patriotique de Joyce Wieland, Peinture canadienne des années trente, Donald Judd, Quelques artistes canadiennes et, surtout, sa rétrospective sur Degas vue par 930 000 visiteurs.  

 

 

 

 

 

Jean Sutherland Boggs et Pierre Elliott Trudeau en novembre 1968, au lancement de l’exposition Jacob Jordaens, 1593–1678, au Musée des beaux-arts du Canada. MBAC, Ottawa. Photo : inconnu

La décennie de Jean Boggs en a été une « d’activité kaléidoscopique », comme l’a décrite Gyde Shepherd. Les lancements d’exposition étaient des célébrations festives dont Pierre Trudeau était un habitué, avec fanfares paradant sur la rue Elgin, un défilé de mode en vêtements gonflables et, pour l’exposition du Centenaire 1967, un gâteau arctique géant.     

Elle a aussi grandement enrichi le programme des publications du Musée, produisant des catalogues d’exposition détaillés, des catalogues sur la collection permanente, des périodiques, des séries et des rapports annuels, le tout dans les deux langues officielles. 

Une meneuse formidable

Arrivée en poste avec de solides assises universitaires en histoire de l’art et de l’expérience en conservation, Jean Boggs connaissait bien sa matière. En effet, des directeurs du MBAC, elle a été la première à avoir un doctorat en histoire de l’art. Elle avait une passion pour l’art, pour éduquer le public en art et pour partager ses propres connaissances. Conservatrice des photographies, Ann Thomas se souvient : « Elle parlait avec persuasion et clarté des qualités des œuvres d’art. »  

 

 

 

 

Jean Sutherland Boggs avec La femme à l’ombrelle (v. 1876) d’Edgar Degas, le 18 mai 1976. MBAC, Ottawa. Photo: John Galt

Jean Boggs avait aussi de formidables compétences en leadership : vision, curiosité, écoute attentive, un savoir-faire sans pareil pour monter des équipes, du respect pour son personnel, du soutien et des standards élevés. Lori Pauli, aujourd’hui conservatrice des photographies, était une jeune étudiante à la maîtrise quand Jean Boggs l’a recrutée pour joindre l’équipe qui préparait l’exposition sur Degas. « Elle était un vrai mentor pour chacun de nous », a dit Mme Pauli en interview. Pour tout dire, trois des conservateurs triés sur le volet pour travailler avec l’équipe Degas – Henri Loyrette, Douglas Druick et Gary Tinterow – sont devenus les directeurs de grands musées d’art internationaux. « C’est un héritage merveilleux qu’elle leur a laissé. »

Une photographie de Jean Boggs prise avec le buste du pape Urbain VIII de Bernini semble tout en dire : une femme d’une beauté saisissante qui regarde droit devant, se tient avec aplomb aux  côtés d’un pape, levant son sourcil d’expert.

Sur la pointe Nepean    

Si vous êtes sur la pointe Nepean, vous ne pourrez résister au véritable amour patriotique qu’inspire cet incroyable site naturel et architectural. Tournez lentement sur 360o et vous embrassez du coup les édifices du Parlement perchés sur l’abord d’une falaise impressionnante, plus bas la rivière Ottawa et le canal Rideau, l’ancien cimetière algonquin de l’île Victoria pas trop loin au fond, de l’autre côté du pont, le design curviligne du Musée canadien de l’histoire de Douglas Cardinal et, enfin, l’élégant Musée national des beaux-arts du Canada, œuvre de Moshe Safdie tout de granit rose et de verrières bleues.

Après être retournée à Harvard pour y enseigner l’histoire de l’art en 1976 et avoir dirigé le Philadelphia Museum of Art, Jean Boggs revient au Canada en 1982 à la demande expresse du premier ministre Pierre Elliott Trudeau. Nommée directrice générale à la Société de construction des musées du Canada, elle a reçu le mandat de bâtir deux musées, le Musée des beaux-arts du Canada et le Musée de l’homme (aujourd’hui Musée canadien de l’histoire), en cinq ans.

 

 

 

Jean Sutherland Boggs, directrice, Musée des beaux-arts du Canada, et Georgia O’Keeffe recevant leur doctorat honorifique de Mount Holyoke College, le 7 novembre 1971. MBAC, Ottawa. Photo: inconnu

Jean Boggs a travaillé sans relâche au double projet de conception des édifices, voyageant partout au pays pour rencontrer des architectes avant d’arrêter son choix sur Safdie pour le MBAC. Sachant l’importance du dialogue entre l’architecte et les conservateurs, elle a organisé des sessions plénières auxquelles ont aussi été conviés les directeurs de musées nouvellement construits aux États-Unis. Et envoyé Safdie et Brydon Smith en mission de reconnaissance en Europe. « C’était une grande dame », a dit M. Safdie à son studio de Somerville, au Massachusetts. « Je pense que sa contribution à ce que nous avons fait a été capitale. Elle a été, de tous mes clients, l’un des plus exigeants, mais des plus avisés. Elle a inspiré le design. »    

Bien que sa santé ait décliné ces dernières années, l’intérêt de Jean Boggs pour le Musée n’a jamais fléchi, d’après Cyndie Campbell, chef des collections à Bibliothèque et Archives du MBAC. Mme Campbell lui a souvent rendu visite à la maison de retraite choisie en raison de sa proximité avec le centre-ville et ses anciens collègues. « Elle pouvait même voir le Musée de sa fenêtre », dit Cyndie Campbell. 

Dans son essai, The viewer over your shoulder, paru en 1980 dans ARTnews, Jean Boggs en appelle aux historiens de l’art et aux conservateurs dans un vibrant plaidoyer pour qu’ils fassent preuve de plus de grâce et d’humanité envers les artistes et le public. « Nous, les historiens, sommes les modérateurs entre l’œuvre d’art et le public », écrivait-elle. « Nous la rendons accessible. Nous la documentons. Nous l’interprétons. Nous l’expliquons. Mais quoi que nous fassions, faisons-le avec enthousiasme et amour. »

Il n’y a aucun doute. Jean Boggs pratiquait ce qu’elle enseignait.

L’auteure remercie les personnes suivantes qui ont apporté chaleur et réflexions attentionnées à cet article sur la vie de Jean Sutherland Boggs : Cyndie Campbell, Charlie Hill, Lori Pauli, Dennis Reid, Moshe Safdie, Gyde Shepherd, Brydon Smith, Ann Thomas et Deborah Tunis.   

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