Lewis M. Rutherfurd, Détail de Lune, 4 mars 1865. Epreuve à l'albumine argentique, 57.3 x 44.2 cm. Acheté en 1999. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

La face cachée de la Lune : L’analyse scientifique de la photographie de Lewis Rutherfurd

La Lune de Lewis M. Rutherfurd est une épreuve à l’albumine argentique réalisée par l’astrophotographe pionnier en 1865 en fixant son dispositif photographique à un télescope afin de saisir la surface de la Lune. Cet exploit est alors possible en raison de l’invention récente du procédé de plaque sèche qui permet la prise plus rapide d’une image. En 1872, Rutherfurd présente le jeu d’épreuves à l’albumine, d’un format impressionnant et très détaillées, à l’Académie des sciences de Paris afin de convaincre les académiciens de l’efficacité de la photographie pour immortaliser les planètes. Lune est un exemple important de l’utilisation de la technique photographique à des fins scientifiques; acquise par le Musée des beaux-arts du Canada en 1999, elle figure dans l’exposition L’espace d’un instant. Cinquante ans de collectionnement de photographies, de l’Institut canadien de la photographie.

Lewis M. Rutherfurd, Détail de Lune, 4 mars 1865. Epreuve à l'albumine argentique, 57.3 x 44.2 cm. Acheté en 1999. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Dans le cadre de la préparation normale pour une exposition, la photographie de Rutherfurd devait être examinée par l’équipe de Restauration et conservation dans le laboratoire de restauration et de conservation des estampes, des dessins et des photographies du Musée. Pour un événement de cette ampleur (qui compte 175 œuvres d’art de tous les domaines de la photographie choisies dans l’importante collection diversifiée de l’Institut), les exigences de conservation peuvent varier autant que les œuvres elles-mêmes. Le rôle du conservateur des photographies est de prescrire et d’exécuter des traitements appropriés – réparations et nettoyage de la surface –, alors que celui du technicien en conservation est d’effectuer les restaurations de mesures préventives et d'entretien. Tous deux ont le même objectif : trouver la méthode sécuritaire et appropriée pour exposer chaque objet de l’exposition.

Lune de Rutherford: L’image de gauche a été prise sous l’éclairage de l’atelier, et celle de droite, sous une lumière ultraviolette. L’image de gauche montre l’objet comme il était auparavant monté, à l’aide de deux charnières en T en ruban de toile le long du haut et de deux fixations en angle dans le bas; l’image de droite le montre soulevé et sorti de ses fixations en angle. Photo MBAC

 

Montage typique du procédé à l’albumine (dans lequel un mélange de blanc d’œuf est fixé sur un papier très mince, de grande qualité, et rendu sensible à la lumière à l’aide d’une solution de nitrate d’argent), l’épreuve, une fois réalisée, est contrecollée sur un support en papier plus épais pour la protéger des distorsions et des dommages engendrés par les manipulations. Ces deux éléments – l’épreuve et le support – composent la Lune de Rutherfurd, plus loin appelée l’« objet » ou l’« œuvre ». Pendant l’évaluation des besoins de conservation de la Lune, nous avons remarqué que l’épreuve elle-même est en très bon état, surtout si on tient compte de son âge : à part un certain jaunissement, du miroir d’argent et de petites abrasions en surface, rien de particulier à signaler. Nous avons cependant découvert certains dommages au verso du support, résultat de l’historique d’exposition de l’œuvre avant son acquisition.

Le support avec empreinte digitale, jaunissemen et endommagé par l’humidité. Photo MBAC

 

Certaines altérations du support, comme les empreintes digitales, un jaunissement général et des taches d'humidité, sont assez répandues dans les collections photographiques du XIXe siècle. Ce qui est plus rare, ce sont les motifs d’atteinte par acide ressemblant au bois au verso du support, ainsi que la ligne d’épidermage causée par des insectes qui ont rongé la surface.

Vue de dos du support:  L’image de gauche a été prise sous l’éclairage de l’atelier, et celle de droite, sous une lumière ultraviolette.

 

L’état de l’œuvre a été méticuleusement documenté et photographié tout au long de sa présence dans la collection, et le dommage sur le verso du support a été noté pour la première fois en août 1997, quand l’objet a été examiné avant son acquisition par le Musée. Dans ses recommandations de traitement, le conservateur des photographies de l’époque a suggéré que l’épreuve demeure contrecollée au support, puisque l’état de l’objet dans son ensemble était stable malgré les dommages dus à l’acide et aux insectes. Lors de notre dernière évaluation, nous avons déterminé qu’à un certain moment, cet objet a été en contact direct avec un morceau de bois pendant une longue période. Selon le scénario le plus plausible, une planche de bois a été utilisée comme dos protecteur dans un cadre d’exposition. Avec le temps, amplifié par un environnement humide, l’acide contenu dans des zones du bois en contact direct avec le dos de l’objet a migré dans les fibres du papier du support, et la détérioration qui s’en est suivie a provoqué une décoloration sous forme d’image fantôme de fil du bois.

Gros plan du dommage causé par la migration de l’acide. Photo MBAC

 

Le dommage dû aux insectes est certainement le travail de lépismes (Lepisma Saccharina), une espèce aptère qui vit dans des environnements humides. Survivant principalement sur divers matériaux à base de plantes, les lépismes se nourrissent de papier. Ils le font au hasard, partout où ils peuvent accéder facilement à la surface du papier, laissant derrière un type de dommages très caractéristique. Dans le cas qui nous occupe, le dommage est localisé le long d’une seule ligne horizontale, ce qui nous permet de penser que quelque chose empêchait les lépismes d’avoir accès à tout le support au moment de l’infestation.

Il est probable que le dos protecteur était composé de deux pièces de bois séparées, et que c’est l’espace entre elles qui a permis aux insectes d’attaquer le support. Comme les lépismes ont mangé des fibres déjà assombries par la migration acide, on peut présumer que l’infestation s’est produite après le début de la décoloration. Les lépismes florissant dans un environnement moite, nous savons que l’infestation a eu lieu alors que l’œuvre était entreposée dans un endroit sans système de contrôle de l’humidité.

Gros plan des dommages causés par les lépismes. Photo MBAC

 

Le danger pour l’œuvre (tant le support que l’épreuve) a été éliminé quand le dos en bois a été retiré et que l’infestation a été traitée. Comme le support en papier est assez épais et que l’acide et les attaques d’insectes n’ont touché que quelques épaisseurs de fibres, ces deux détériorations n’ont pas eu d’effet sur l’épreuve. L’objet est toujours stable et l’état de l’épreuve elle-même est très bon. Depuis son acquisition, la Lune a été conservée dans un coffret sans acide dans une réserve à température et humidité contrôlées, avec surveillance environnementale et lutte integé contre les ravageurs. C’est pourquoi les restaurateurs du Musée continuent d’en venir à la même conclusion : retirer l’épreuve de son support est possible, mais non nécessaire.

En règle générale, tout traitement ou réparation qu’une œuvre subit doit être réversible, mais des exceptions se présentent à l’occasion. Il importe de peser le pour et le contre avant de séparer l’épreuve de son support, ce type de traitement n’étant pas considéré comme cent pour cent réversible. Le support fait partie de l’œuvre d’art dès l’origine et, malgré les dommages, l’état général de l’objet ne justifie aucune intervention à l’heure actuelle. Les choses pourraient néanmoins changer, ce qui explique que cette œuvre d’art continuera d’être examinée régulièrement afin de surveiller et de documenter tout changement de son état.

Les soins apportés à la photographie de Rutherfurd constituent un bon exemple de conservation préventive essentielle : ils expliquent pourquoi les objets peuvent durer si longtemps, même après avoir subi certaines formes de dommages irréversibles. Le Musée est doté de systèmes de contrôle environnemental qui régulent la température et l’humidité relative dans les salles d’exposition, les réserves et les espaces de travail. Dans la fabrication de coffrets d’entreposage, nous utilisons des produits stables, sans acide; pour ce qui est des prêts aux expositions, nous faisons appel à des matériaux et techniques qui protègent les œuvres d’art des stress mécaniques et des changements environnementaux dus à l’installation et au transport.

Vue de l'exposition L'espace d'un instant, avec Lewis M. Rutherford, Lune, 1865; Wilson A. Bentley, Flocon de neige n3070, 6 février 1918,  Flocon de neige n4271, 2 février 1924, Flocon de neige no 2010, 631 mars 1911, Flocon de neige n3837, 17 décembre 1922, tous épreuve å la gélatine, acheté en 1996; Eadward Muybridge, Saut en hauteur avec élan, v. juin 1885–11 mai 1886, tirée en novembre 1887, collotype, don de Mme Virginia P. Moore, Ottawa, 1981. Photo MBAC

 

La Lune de Rutherfurd – hébergée au Musée dans un environnement idéal loin des matériaux acides, des insectes et des doigts sales – est stable. Elle figure maintenant parmi les 175 photographies accrochées dans L’espace d’un instant, ce qui témoigne de son importance dans l’évolution de la photographie, des débuts jusqu’à aujourd’hui.

 

L'espace d'un instant. Cinquante ans de collectionnement de photographies, organisée par l'Institut canadien de la photographie du  Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche au 16 septembre 2018.  L’exposition est accompagnée d’un catalogue illustré, disponible sur le site ShopNGC.ca. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada. 

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