Vue de la salle C205 dans les Salles européennes et américaines du Musée des beaux-arts du Canada, octobre 2020. Photo : MBAC

La longue quête d’une résidence

Dans quelle mesure l’appréciation de l’art dépend-elle de l’architecture du musée? Cette question, qui préoccupe les musées des beaux-arts partout dans le monde depuis le XVIIIe siècle, a ressurgi récemment quand la pandémie a forcé nombre d’entre eux à fermer leurs portes, souvent pour substituer la programmation en ligne à l’expérience en personne. C’est un sujet qui n’a pas manqué de marquer périodiquement l’actualité de l’histoire du Musée des beaux-arts du Canada, mais pour une raison totalement différente.

Pendant l’essentiel de son existence, le musée national du pays a été une sorte d’institution vagabonde, passant d’un domicile temporaire à l’autre, souvent des installations partagées avec d’autres services gouvernementaux. Au cours du siècle précédant l’ouverture en 1988 de l’édifice permanent du Musée sur la promenade Sussex – conçu par l’architecte Moshe Safdie et aujourd’hui l’un des attraits les plus fascinants du paysage ottavien – l’institution s’est attiré les éloges pour la constitution d’une collection impressionnante d’œuvres et l’organisation d’expositions qui ont connu des tournées triomphales au Canada et ailleurs dans le monde. À l’opposé, lorsque l’on mentionnait dans la presse ou au Parlement l’un des premiers et modestes sites du Musée à Ottawa, entre le début et le milieu du XXe siècle, c’était invariablement sous l’angle d’une source d’embarras national. La quête d’un lieu d’accueil permanent convenable pour cette première institution culturelle canadienne allait prendre plus de cent ans.

L'ouverture de la première exposition du Musée des beaux-arts du Canada, installée de façon temporaire dans l'hôtel Clarendon à Ottawa; Détail de couverture du Canadian Illustrated News (20 mars 1880), 1880. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

Durant ses deux premières années d’existence, le Musée des beaux-arts du Canada (qui s’appelait alors Galerie nationale du Canada à Ottawa) était dans les faits sans domicile. L’institution a vu le jour avec la fondation de l’Académie royale des arts du Canada en 1880, laquelle, en concertation avec le quatrième gouverneur général du Canada, John Campbell, marquis de Lorne, a invité ses principaux membres à donner l’une de leurs œuvres en vue de la constitution d’une collection nationale. La première exposition a été inaugurée le 6 mars 1880 à l’hôtel Clarendon (un bâtiment qui deviendra plus tard le siège social de la Commission géologique du Canada), à l’angle de la promenade Sussex et de la rue George, au marché Byward à Ottawa. Confiée aux soins de l’architecte en chef du Dominion au ministère des Travaux publics, la collection nationale naissante est restée sans adresse fixe pendant deux ans, quand deux salles aménagées au-dessus de la Cour suprême à la limite de la Colline du Parlement ont été réservées pour les besoins du Musée. Ouvert le 27 mai 1882, il a accueilli 8261 visiteurs et, en 1885, possédait une collection de 50 œuvres, laquelle allait pratiquement doubler (avec 93 pièces) l’année suivante.

William J. Topley, Cour suprême, Ottawa, v. 1881. Bibliothèque et Archives du Canada, Ottawa (PA-008389). Photo : BAC 

Moins de six ans plus tard, le Musée a déménagé hors de la Colline, au Victoria Hall. L’immeuble était situé quelques rues plus au sud, à l’angle des rues Queen et O’Connor au centre-ville, où le Musée a été logé « au-dessus de l’Exposition des pêcheries [Station piscicole] ». L’espace avait été rénové et, comme le souligne le rapport annuel de 1889, les salles « sont maintenant bien éclairées et offrent l’espace approprié pour accueillir des œuvres d’art supplémentaires ». Mais, dès 1900, le même rapport y allait d’un commentaire nettement plus défavorable : « […] l’état surchargé du Musée » fait en sorte qu’il est « impossible d’y accrocher des tableaux d’une quelconque manière satisfaisante étant donné le manque d’espace ».

Vue d'une des salles au Victoria Hall, Ottawa, v. 1892; et Émile Lacas, Vue extérieure de Victoria Hall, Ottawa, v. 1902–09. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photos : MBAC Bibliothèque et Archives

En avril 1912, le Musée se déplaçait à nouveau, s’agrandissant et devenant plus « huppé ». Il a pris ses quartiers dans les trois étages supérieurs de l’aile est de l’Édifice commémoratif Victoria nouvellement construit (plus au sud sur la rue O’Connor), un impressionnant château de pierre qui abrite aujourd’hui le Musée canadien de la nature. Durant cette période, l’affluence au Musée a continué de croître, portée en partie par la popularité d’un catalogue à 25 cents, l’expansion continuelle de la collection (en 1915, celle-ci comptait 1046 œuvres) et l’ouverture du Musée les dimanches (avec une fréquentation dépassant régulièrement les 1000 visiteurs). Cette tendance à la hausse a cependant été inversée quand la Première Guerre mondiale « a fait que de nombreuses personnes ayant des loisirs et un intérêt pour l’art se sont retrouvées accaparées par des activités caritatives et patriotiques », selon le rapport annuel de 1916.

L'Édifice commémoratif Victoria, Ottawa, v. 1912; et Vue de la salle supérieure du Musée des beaux-arts du Canada dans l'Édifice commémoratif Victoria, Ottawa, mars 1912. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photos : MBAC Bibliothèque et Archives

L’adversité allait frapper à nouveau en 1916, quand l’incendie des édifices du Parlement a contraint le Musée à évacuer les lieux dans un délai de 36 heures. La collection a en toute hâte été placée en entreposage pour permettre aux législateurs du pays d’aménager temporairement à l'Édifice Victoria pendant la reconstruction des bâtiments du Parlement. Lorsque le Musée a pu réintégrer ses installations en 1921, il a pris possession de l’aile est dans son intégralité. Toutefois, cet agrandissement n’a pas suffi à suivre le rythme d’une collection et d’un mécénat sans cesse plus importants. Entre septembre 1921 et mars 1922, comme le mentionne le rapport annuel de 1920–1921, « ce sont pas moins de 75 000 personnes qui ont franchi les tourniquets, un record remarquable pour une ville et sa région dont la population ne dépasse pas les 150 000 habitants ». Le manque d’espace d’entreposage a également motivé en partie le programme à succès de prêts et expositions itinérantes du Musée.

Malgré sa situation d’itinérance et des environnements parfois décourageants, le Musée n’a ménagé aucun effort en ce début du XXe siècle pour soutenir les artistes canadiens et créer une sensibilisation nationale à la cause des arts visuels. Après que le Parlement a voté une loi décrétant la constitution du Musée en 1913, celui-ci a pu, de manière indépendante, solliciter des subventions gouvernementales annuelles et des dons privés aux fins d’organisation d’exposition et de constitution d’une collection remarquable tant pour ses œuvres de grands maîtres européens que pour celles d’avant-gardistes canadiens comme le Groupe des Sept et Emily Carr.

Le fait que cette impressionnante collection soit durablement mal logée n’a pas échappé à la presse. En 1927, un correspondant du Toronto Globe déplorait qu’« à la différence de l’Australie et de presque tous les autres pays […] du monde civilisé [sic], le Canada ne possède aucun bâtiment particulier pour accueillir ses magnifiques collections d’art. Il faut remédier sans attendre à cette situation véritablement scandaleuse ». L’auteur et diplomate G. Campbell McInnes formulait des reproches du même ordre concernant les locaux du Musée au sein de l’Édifice commémoratif Victoria dans le magazine Saturday Night en 1936, écrivant que la « superbe collection de grands maîtres [du Musée] (l’une des meilleures en Amérique du Nord […]) et les œuvres les plus représentatives de l’art canadien existant sont hébergées dans des locaux exigus et inadéquats, qui ne sont même pas à l’épreuve du feu ».

Vue de la salle des grands maîtres européens du Musée des beaux-arts du Canada dans l'Édifice commémoratif Victoria, Ottawa, v. 1937. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

Que l’état d’un musée national des beaux-arts puisse inspirer de telles réactions, ancrées dans une fierté meurtrie, est une anomalie dans le monde moderne. Comme l’explique Witold Rybczynski en 1993 dans son Un lieu pour l’art, le musée d’art public est une création plutôt récente. Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, l’art se côtoyait généralement dans le cadre de la vie quotidienne, présenté sur des bâtiments publics, sur des places ou dans des sites religieux et, quand on le trouvait à l’intérieur, à partir de la Rome antique, il prenait la plupart du temps la forme de grandes fresques murales dans les demeures des gens fortunés. Même quand la notion familière de « galerie » a pris forme au XVIe siècle (sous l’effet de l’avènement de la peinture de chevalet, qui permettait la création d’œuvres transportables que l’on pouvait installer dans des pièces consacrées aux arts), on n’en trouvait des exemples que dans les maisons des nantis.

La démocratie a transformé peu à peu la galerie d’art. Des collections muséales avaient déjà vu le jour au XVIIe siècle, des universités comme Oxford et Bâle les rendant accessibles au public. Les Musées du Capitole à Rome ont précédé des ouvertures au public au XVIIIe siècle d’institutions à Saint-Pétersbourg, Besançon et Vienne, alors que le British Museum de Londres a été accessible en 1759 et que le Louvre à Paris a été désigné par les révolutionnaires français Muséum central des arts de la République en 1793. L’idée de l’art comme trésor national appartenant à l’ensemble des citoyens s’est répandue rapidement à travers l’Europe et en Amérique au XIXe siècle et, au XXe siècle, a eu un effet transformateur sur la conception même des musées des beaux-arts.

L'Immeuble Lorne, Ottawa, 1972. Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

La première vague de musées d’art construits pour cette vocation, rappelle Rybczynski, empruntait au style classique des palais privés qui abritaient des œuvres depuis des siècles. Mais, à compter des années 1930, des architectes modernistes ont repensé le musée comme un édifice public ouvert et accueillant, souvent enveloppé de verre, parfois avec des murs amovibles et, dans les dernières décennies, avec une ressemblance plus que vague avec un centre commercial moderne. Le « cube blanc » – carré aux murs blancs avec des œuvres accrochées à hauteur de regard, la meilleure formule pour profiter pleinement de chaque pièce individuellement – est devenu l’espace intérieur par excellence après la Deuxième Guerre mondiale, pas uniquement dans les musées publics, mais aussi dans les galeries commerciales.

Entrée et salle de la sculpture dans l'Immeuble Lorne, 1960; et Les salles européenes, l'Immeuble Lorne, 1966. John Evans Photography. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photos : MBAC Bibliothèque et Archives

Le nouveau musée des beaux-arts incarnait un esprit d’égalitarisme déjà solidement établi lorsque le Canada s’est enfin résolu à résoudre son problème récurrent de déficit d’espace d’exposition. Le gouvernement de John Diefenbaker de la fin des années 1950 a adopté une approche prudente et à deux volets : déménager temporairement le Musée dans le nouvel immeuble Lorne (justement nommé en l’honneur du marquis de Lorne) pendant que prenaient forme des plans à long terme pour un édifice permanent.

Les salles de l'art canadienne ancienne, L'Immeuble Lorne, les années 1960. Bill Lingard Photography. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

Bien que le bâtiment sur Elgin, entre les rues Albert et Slater, ait été pensé pour pouvoir être converti en espace de bureaux (ce qu’il est devenu par la suite, avant sa démolition en 2011), en tant que musée d’art il s’est avéré très fonctionnel, avec régulation du climat et 33 aires d’exposition : cinq fois la place de son prédécesseur, une réalité plus que bienvenue pour une collection de 1255 tableaux, 83 sculptures et plus de 5000 estampes et dessins. Il comprenait également un salon de thé sur le toit pour les visiteurs. Ll’inauguration de l’immeuble en 1960, cependant, a fait ressurgir les tensions historiques entre les conceptions « élitiste » et « démocratique » de la fréquentation d’un musée, les députés de l’opposition voyant dans le code vestimentaire « nœud papillon blanc et médailles » de l’événement un moyen d’en écarter les citoyens ordinaires.

Musée de beaux-arts du Canada, conçu par l'architecte Moshe Safdie, Ottawa. Photo : MBAC

Quand le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau s’est penché à son tour sur la question d’un édifice permanent pour le Musée dans les années 1970 et 1980, il s’est retrouvé face au choix difficile d’un bâtiment classique ou moderne. Le concept choisi, celui de Moshe Safdie, combinait adroitement les deux, avec des salles d’exposition traditionnelles, fixes, entourées par un atrium de verre moderniste servant d’espace de rencontre public. Le résultat, selon Rybczynski, est un bâtiment qui rend hommage à notre conviction partagée quant à l’importance d’une culture commune en offrant un lieu à la fois pour la foule compacte et pour l’individu, le touriste et l’amateur d’art. Chaque visiteur peut profiter de cet endroit multiforme à sa façon.

Ce fut un long voyage interrompu par le feu, les bouleversements de deux guerres mondiales, les aléas de la politique et les goûts changeants du public, mais en 1988, l’odyssée a fini par se conclure. Le Musée des beaux-arts du Canada avait finalement sa maison.

 

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