La maîtrise technique de Turner: naissance d’une aquarelle

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain. 1818, aquarelle, 14 x 21.6 cm. Don de F.J. Nettlefold, Nutley, Sussex, England, 1948. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

 

Au laboratoire de restauration et conservation du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), nous avons le privilège d’examiner les œuvres au microscope à fort grossissement. Même des objets en apparence plats, comme les aquarelles, peuvent avoir des surfaces extrêmement texturées avec des traits distinctifs, comme les paysages. L’analyse de ces tous petits éléments peut mettre en évidence les techniques employées par un artiste et donner des indices quant à sa place dans l’histoire. La compréhension des matériaux dont sont faits ces œuvres d’art, du point de vue de la composition chimique et des caractéristiques physiques, ainsi que la connaissance de la nature des avancées technologiques et des tendances sociales qui ont influencé les choix des matériaux en question font partie de mon travail de restauratrice. Je vous entretiens aujourd’hui de certaines observations effectuées sur une œuvre intéressante inspectée récemment au laboratoire.

L’œuvre et sa création : Le Forum romain est une aquarelle de J.M.W. Turner, peintre célèbre des XVIIIe et XIXe siècles réputé pour ses paysages et marines expressifs et souvent tourmentés. Artiste en arts visuels parmi les plus importants du mouvement romantique anglais, il a créé cette œuvre sur papier en 1818. L’aquarelle a été réalisée pour un projet d’édition coordonné par l’architecte James Hakewill. Le Britannique avait voyagé en Italie dans le cadre d’un Grand Tour, une tradition de longue date consistant pour les jeunes hommes et femmes de milieux fortunés ou parrainés à effectuer un voyage à travers l’Europe aux sources de l’art, de la culture et des fondements de la « civilisation occidentale ». Au cours de ce voyage, Hakewill avait fait des esquisses de lieux emblématiques avec l’idée de publier une étude topographique illustrée de ses observations, intitulée A Picturesque Tour of Italy [Voyage pittoresque en Italie]. À cette époque d’avant la photographie, les livres étaient illustrés avec des estampes en noir et blanc, obtenue par eau-forte ou gravure au burin. Turner, alors âgé de 43 ans, était déjà un illustrateur et un graveur bien établi, dont le nom ne pouvait que mettre en valeur le projet. Travaillant à partir des croquis d’Hakewill, l’artiste a créé cette aquarelle finale en Angleterre. Turner n’avait encore jamais été à Rome, ne se rendant en Italie que l’année suivante, en 1819. Pour se préparer à l’impression du livre d’Hakewill, il s’est entouré de graveurs professionnels avec lesquels il a travaillé étroitement à la réalisation de versions imprimées de son illustration. Il était d’usage pour les artistes de fournir aux graveurs professionnels des images en couleurs pour que ceux-ci puissent avoir une juste compréhension des tons de noir et blanc à employer pour rendre les couleurs utilisées.

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain, détail des personnages à l'avant-plan.  Photo MBAC

 

Le sujet : l’aquarelle montre une vue du forum romain avec un groupe de touristes et de guides au premier plan. D’autres personnages sont également dispersés dans la scène, dont quelques-uns qui enlèvent de la terre d’une fouille archéologique. L’œuvre nous montre l’une des toutes premières excavations organisées du site. Pour les professionnels en muséologie d’aujourd’hui, ce tableau est particulièrement intéressant parce qu’il rend compte d’un moment qui intervient à une époque de grand changement culturel, que ce soit en matière d’interprétation des sites historiques, de collectionnement, de préservation du patrimoine et de voyage de tourisme. Lorsque Turner a peint cette aquarelle, il existait une véritable fascination pour les origines culturelles nationales et ethniques, et l’archéologie commençait à être pratiquée avec rigueur scientifique. La domination coloniale alimentait le collectionnement généralisé d’artéfacts archéologiques, tant par intérêt personnel que national. Voir ce que renfermait le sol du forum romain était alors jugé plus important que de simplement l’imaginer.

Giacomo Brogi, attribué à. Rome, Roman Forum, le temple de Castor et Pollux et la basilique Julian. v. 1856–1881, épreuve à la gélatine argentique, 19.9 x 25.6 cm. Don de Donald C. Thom, Ottawa, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

 

Vers le milieu du XIXe siècle, le site était passé d’un pâturage pittoresque et inspirant où pointaient les ruines de la Rome antique (le « Campo Vaccino » représenté par tant d’artistes renommés sur une période de trois siècles) à un vaste chantier archéologique et une destination touristique. Une photographie de la collection du MBAC, prise quelque part autour de 1860, soit quarante ans après l’image de Turner, montre le même endroit, 2,5 à 3 mètres de terre en moins. Les parties inférieures des colonnes et des bâtiments sont visibles, y compris la base du Tempio dei Castori, les trois colonnes qui sont le sujet principal de l’aquarelle de Turner.

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain, détail de la femme assise à l'avant-plan.  Photo MBAC

 

La structure : lorsqu’on regarde de très près certains des détails autrement invisibles à l’œil nu, on découvre qu’un personnage de 1,5 cm de haut, assis sur une corniche à l’avant-plan, est peint avec vingt-cinq petits traits de pinceau environ, de cinq couleurs différentes. Si on accentue le grossissement, on peut même voir les caractéristiques topographiques du papier et des couches de peinture. La structure du papier, réseau de fibres végétales, devient apparente. On voit les couleurs réparties sur la surface du papier, parfois accumulées autour des fibres, mais jamais absorbées. C’est une particularité souvent méconnue de l’aquarelle. Les peintures à aquarelle sont composées de pigments, de minuscules fragments de matériau de couleur qui adhèrent à la surface du support grâce à un liant léger soluble dans l’eau (généralement, de la gomme arabique). Elles ne réagissent pas avec la surface du papier, pas plus qu’elles ne teintent celui-ci comme le feraient des colorants ou certaines encres; elles tiennent à la surface en couches fines.

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain, détail des couches de peinture sur l'épaule de la femme assise à l'avant-plan.  Photo MBAC

 

La peinture et son utilisation : avant le XIXe siècle, la plupart des artistes faisaient leurs propres peintures. Du vivant de Turner, toutefois, il était possible de se procurer, spécifiquement pour l’aquarelle, des pastilles déjà préparées de pigments broyés très finement et mélangés avec de la gomme arabique et du miel. Il m’est impossible de vérifier si Turner a fabriqué ses propres couleurs ou s’il a utilisé de telles pastilles pour cette œuvre en particulier, mais il est notoire que le développement commercial de la peinture pour aquarelle est intervenu alors que la technique commençait à gagner ses lettres de noblesse dans le milieu artistique, et que Turner était à l’avant-garde de cette tendance.

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain, détail de l'arche et deux figures à côté. Photo MBAC

 

Astuces du métier : on peut observer une autre innovation technique en aquarelle avec le blanc sur les épaules de la femme, effet créé par le grattage de couches de peinture et de papier en surface avec une lame aiguisée. Cette technique, parfois appelée « grattage », crée des rehauts en mettant à nu les fibres du papier blanc. L’examen au microscope montre que Turner était un adepte de cette technique, dont il se servait abondamment. La plupart des zones en blanc sur les personnages et éléments d’architecture ont été créées par grattage. Turner (on n’oubliera pas ici qu’il s’agit d’une œuvre de petite taille) a en la matière fait preuve d’une précision quasi chirurgicale. Deux figures sur les marches devant l’arc de Septime Sévère, par exemple, ne mesurent que 3 mm de haut. De minuscules grattages sur l’épaule et la jambe du personnage debout ont permis à Turner de donner l’apparence d’une forme tridimensionnelle habillée.  

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain,  détail de la peinture et du papier. Photo MBAC

 

Le papier : si l’on observe les fibres dénudées et soulevées, on constate qu’elles sont dressées et translucides. Elles créent un net effet de rehaut même après 200 ans. Ceci tient beaucoup au fait que les fibres qui composent ce papier sont de très haute qualité. À l’époque où l’aquarelle a été peinte, le papier de fabrication européenne était fait à 100 % de matériaux recyclés, à partir de vieux tissus. Avant l’avènement du colonialisme et de la révolution industrielle, les chiffons que l’on trouvait étaient surtout composés de lin, de chanvre et autres plantes (nordiques) régionales. Si ces matériaux donnent d’excellentes fibres pour la fabrication de papier à condition d’être traités adéquatement, ils avaient déjà, au moment de la carrière de Turner, largement cédé le pas au coton, cultivé dans les régions tropicales et subtropicales d’Amérique et d’Inde, et qui était devenu la principale ressource alimentant l’Empire britannique.

Approvisionnement en papier : à la fin des années 1700, les vieux tissus de coton étaient très accessibles en Angleterre pour les fabricants de papier, qui les incorporaient à leurs produits. À la différence des autres matériaux d’origine végétale entrant dans la fabrication du papier, les extensions semblables à des poils qui poussent à partir des cellules externes du coton sont faites presque exclusivement de cellulose et ne nécessitent qu’un traitement très limité pour ôter les impuretés qui peuvent entraîner le jaunissement et la détérioration. Les fibres visibles ici ont été importées en Angleterre sous forme de coton brut d’Inde ou de plantations du Sud américain, lequel a ensuite été transformé en tissu dans une usine de textile britannique. L’étoffe de coton était ensuite vendue, servait à la confection de vêtements, de literie et beaucoup d’autres choses et, une fois usée, elle était revendue pour chiffons à une usine de papier, macérée pour revenir à la fibre individuelle servant pour le papier. Il est à peu près certain que ce papier provient de l’usine Whatman, dans le Kent, en Angleterre. Cette entreprise est la première à s’être spécialisée dans la fabrication de papiers à base de coton destinés à l’aquarelle, et l’on sait que Turner utilisait ses produits. Avec un couchage de gélatine durcie pour réduire l’absorption naturelle des fibres, le papier fait à partir de fibres de coton recyclées présente cette surface dense et lumineuse sur laquelle Turner a créé son œuvre.

J.M.W. Turner (après James Hakewill). Le Forum romain, détail de la signature. Photo MBAC; Examples d'écriture avec une plume et un stylo. Photo MBAC

 

Signature : dans la petite signature en bas à droite, détail attachant qui signale aussi que cette œuvre d’art s’inscrit à la fin d’une époque, chaque lettre mesure seulement 2 mm de haut et est formée à la plume d’oie. Cet outil d’écriture, employé depuis quelque 1300 ans, allait être supplanté par le porte-plume en acier, produit en série, dans les dix années après que Turner eût réalisé cette aquarelle. Il est clair que cette signature a été formée avec une plume d’oie, comme en attestent les deux lignes parallèles que l’on voit sur certains éléments de l’écriture. Une plume devient instrument d’écriture par une série de tailles particulières qui permettent à la fois de maintenir l’encre et de la laisser s’écouler. La pointe ainsi faite a deux « dents » qui, si elles sont taillées suffisamment finement pour cette minuscule écriture, sont néanmoins plutôt flexibles et se séparent sous l’effet d’une légère pression en cours d’écriture, créant ces traits doubles que l’on voit dans la signature de Turner.

 

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