Gustav Klimt, Portrait d'Elisabeth Lederer (détail), 1914–16, huile sur toile. Collection particulière.

La tragédie derrière la toile : Elisabeth Lederer, de Gustav Klimt

Portrait d’Elisabeth Lederer, de Gustav Klimt, peint sur une période de trois ans entre 1914 et 1916, est une toile aussi imposante qu’impressionnante qui évoque le pouvoir, l’élégance et l’assurance de la haute société viennoise du début du XXe siècle. Ces traits sont ici exposés de manière à la fois explicite, mais aussi plus déguisée : dans l’expression de confiance en soi sereine du modèle, par exemple, et également dans les symboles en partie dissimulés entourant la figure centrale.

Portrait d’Elisabeth Lederer, l’une de deux œuvres de Klimt prêtées au Musée des beaux-arts du Canada pour une durée de trois ans, est certes un hommage à l’élite culturelle et commerciale de Vienne, mais aussi une épitaphe bien involontaire pour un monde qui va bientôt cesser d’exister. Comme dans d’autres œuvres du peintre, la grande taille de la toile, les couleurs vives et l’abondance de détails décoratifs contribuent à transmettre tout l’esprit d’exubérance qui anime le gotha mondain de la ville. Son portrait d’Elisabeth nous informe aussi sur la formidable puissance de cette famille. « Si vous observez de près la robe du modèle, vous verrez deux dragons bleu clair émergeant de la crête des vagues », explique Kirsten Appleyard, adjointe à la conservation. « Cela nous apprend, en plus de certains autres symboles, qu’il s’agit en fait d’une cape d’empereur. Si Klimt se sert volontiers de motifs orientaux dans d’autres œuvres, il s’agit du seul portrait présentant une iconographie impériale, soulignant encore plus le statut à part d’Elisabeth et de sa famille. » Outre la complexité des niveaux de signification des tableaux du peintre, précise Appleyard, le fait qu’« ils soient fascinants d’un point de vue purement visuel, avec leur riche ornementation et l’utilisation somptueuse de la couleur » compte pour beaucoup dans leur récent regain de popularité.  

Gustav Klimt, Portrait d'Elisabeth Lederer, détail des dragons.

 

Dans le cas du portrait d’Elisabeth, les circonstances historiques entourant l’œuvre donnent un nouvel éclairage sur Klimt et ses sujets, lequel contraste grandement avec l’ambiance que dégage la toile proprement dite. Il est quelque peu ironique qu’une peinture débordant de vie, de lumière et d’optimisme montre une jeune femme de vingt ans dont la vie va prendre une tournure éminemment dramatique dans les quinze ans suivant la création de cette pièce.

Lorsque Klimt peint Elisabeth, fille unique de ses principaux mécènes, August et Szerena Lederer, la famille est la seconde plus riche de Vienne après les Rothschild. Sa fortune, amassée essentiellement dans les industries de la distillerie et de l’amidon, va lui permettre de financer la constitution d’une vaste collection d’art très admirée. Celle-ci compte de nombreuses œuvres de Klimt qui, sur une période de vingt ans, va recevoir commande des portraits de la mère (en 1899), de la fille et de la grand-mère maternelle (Charlotte Pulitzer en 1917). Il se verra également confier la réalisation d’un portrait posthume de la nièce de Szerena. Comme pour l’essentiel de sa production, Klimt va être obsédé par les détails du portrait d’Elisabeth pendant des années. La légende veut que la toile n’ait été considérée comme terminée que parce que la mère est venue la chercher d’autorité dans l’atelier du peintre. Les Lederer ne laisseront sortir ce tableau de leur collection qu’à une seule occasion, pour l’exposition d’art autrichien de Stockholm en 1917. 

Gustav Klimt, Portrait d'Elisabeth Lederer, 1914–16, huile sur toile. Collection particulière.

 

En à peine plus d’une décennie, la vie de rêve de la jeune Elisabeth va se muer en tragédie. Tout va basculer rapidement après la mort de son père en 1936 et l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938. L’année suivante, les nazis s’emparent de la collection Lederer (à l’exception des portraits de famille, jugés « trop juifs » pour être volés), et les membres de la famille sont forcés à l’exil. Elisabeth, elle, reste à Vienne, à ses risques et périls : elle se convertit au protestantisme quand, en 1921, elle épouse Wolfgang von Bachofen-Echt, héritier d’une brasserie autrichienne, mais elle redevient juive après le divorce du couple en 1934. « En l’espace de cinq ans, raconte Appleyard, elle se retrouve totalement seule à Vienne. Son mari a divorcé, son seul enfant est mort et sa mère a dû fuir à Budapest. »

Risquant la persécution et probablement même la mort, Elisabeth répand le bruit que Klimt, non-juif mort en 1918, est en fait son véritable père. Certains éléments de l’histoire (la réputation de coureur de jupons de Klimt, l’obsession dont il fait preuve dans la réalisation du portrait d’Elisabeth et l'estime de cette dernière en tant que sculpteure) lui donnent une apparence de véracité, même s’il est aujourd’hui généralement admis que tout n’était que pure invention. Szerena, la mère d’Elisabeth, confirme de son plein gré par écrit la paternité de Klimt, afin de sauver sa fille. Le stratagème fonctionne, et le régime nazi délivre à Elisabeth un document attestant qu’elle est la fille de Klimt. Ceci, et l’aide d’un ancien beau-frère, responsable nazi haut placé, vont lui permettre de poursuivre son existence à Vienne jusqu’à son décès prématuré en 1944.

La spécialiste des arts Emily Braun, professeure distinguée au Hunter College et au Graduate Centre de la CUNY, souligne que Klimt a été critiqué pour son indifférence face aux affaires du monde (une ironie, si l’on pense aux effets dévastateurs des bouleversements sociaux sur la famille Lederer). Le portrait d’Elisabeth, par exemple, même s’il est peint alors que la Première Guerre mondiale fait rage, reste strictement ancré dans l’univers domestique très privé de l’élite viennoise, préservée du chaos extérieur.

Appleyard explique que cette insularité est une caractéristique assumée dans certains milieux de la peinture européenne à l’époque. « La notion d’intériorité, tant de la demeure que de l’esprit, était l’un des éléments clés de la modernité viennoise, dit-elle. Désabusés par l’échec des politiques libérales, auteurs et artistes se sont retirés de la sphère publique pour reporter leur attention sur la vie culturelle foisonnante des salons ». Braun, cependant, rejette les critiques de repli sur un univers restreint adressées à Klimt en affirmant que ses œuvres proposent, même si c’est de manière subtile, une perspective sociale. On voit par exemple le parti pris de l’artiste pour le cosmopolitisme, élément essentiel de l’âge d’or viennois, dans l’usage répété qu’il fait des motifs asiatiques. Elle voit dans l’intérêt nouveau pour Klimt une preuve que sa vision cosmopolite du monde est encore bien vivante, très longtemps après sa propre disparition dans la Vienne d’un autre temps.

Les peintures élégantes et imaginatives de Klimt sont toujours source d’émerveillement. Mais les circonstances douloureuses entourant le Portrait d’Elisabeth Lederer nous ramènent à des questions actuelles troublantes sur la relation de l’artiste au monde qui l’entoure, à une époque de changements sociaux majeurs. L’histoire derrière la toile, sans doute, est aussi importante que l’image dans son cadre.    

 

Portrait d’Elisabeth Lederer (1914–1916) de Gustav Klimt est exposé à côté d' Espoir I (1903) et Forêt à flanc de montagne à Unterach sur l’Attersee  (1917) au Musée des beaux-arts du Canada, salle C215. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

 

 

Prêt : Gustav Klimt

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