L’autre côté du souvenir

Souvenir, un ensemble de quatre vidéos réalisées par les artistes Jeff Barnaby, Michelle Latimer, Kent Monkman et Caroline Monnet, une production de l’Office national du film du Canada. Courtoisie de l’Office national du film du Canada.

 

À côté de la première salle d’art canadien et autochtone se trouve un trésor à ne manquer sous aucun prétexte : un ensemble de vidéos réalisées par quatre artistes autochtones, et intitulé Souvenir. Cette production d’Anita Lee pour l’Office national du film du Canada (ONF) a été présentée en première au pavillon autochtone des Jeux panaméricains de Toronto en 2015 dans le cadre de l’exposition Gazing Back, Looking Forward, organisée par Rhéanne Chartrand. « J’ai vu là une occasion de monter une exposition d’art autochtone contemporain qui viendrait agir comme contrepoint aux formes d’expression culturelle plus traditionnelles que les visiteurs pouvaient voir au pavillon autochtone (danse de pow-wow),» explique Chartrand. « Le but de cette exposition était d’aborder franchement et de dépasser les représentations stéréotypées des Autochtones dérivées de l’idée de l’Indien imaginaire et qui ne reflètent en rien le regard que les membres actuels des Premières Nations portent sur eux-mêmes ou encore la diversité de celles-ci. »

En collaboration avec Chartrand, l’Office national du film du Canada a lancé le projet Souvenir en invitant quatre artistes autochtones contemporains à explorer les archives de l’ONF. Tous les quatre avaient pour mandat de « créer un court-métrage de quatre minutes au maximum qui éclaire des images d’archives sous un jour nouveau pour un public actuel ». « C’est chez nous, au Studio de l’Ontario de l’ONF, qu’est née l’idée de demander à ces quatre artistes de créer de nouveaux récits et de porter un regard nouveau sur l’histoire à l’aide des archives de l’ONF, » dit Lee. « Pour l’exposition des Jeux panaméricains, le projet Souvenir a été présenté sous forme d’installation cinématographique. Depuis, les films ont été sélectionnés dans de nombreux festivals internationaux, dont le TIFF, Sundance et imagineNATIVE. C’est un véritable privilège que des artistes aussi brillants aient accepté de partager leur vision et de voir cette série installée au Musée des beaux-arts du Canada. » Pour Chartrand, le titre de la série de vidéos est tout à fait approprié. « Le nom lui-même est un peu comme une arme à double tranchant, » indique-t-elle. « Pendant si longtemps, la culture autochtone a été perçue comme kitsch, comme un souvenir, un vestige du passé. Mais avec ce film, les artistes prennent des séquences d’archives, se les approprient et en font un outil d’émancipation. »

Kent Monkman, Sœurs et frères, 2015, vidéo monocanale. Courtoisie de l’Office national du film du Canada.

 

Les quatre artistes, Jeff Barnaby, Michelle Latimer, Kent Monkman et Caroline Monnet ont chacun choisi un thème différent pour raconter une histoire différente. Sœurs et frères, de Kent Monkman, est une vidéo troublante et une juxtaposition austère de séquences d’archives en noir et blanc de troupeaux de bisons et de séquences tournées dans des pensionnats autochtones, qui produit une comparaison saisissante dans une critique manifeste de l’histoire coloniale canadienne.

 Nimmikaage (Elle danse pour son peuple), de Michelle Latimer, véhicule un message aussi puissant. Latimer a été consternée d’apprendre qu’une grande société minière commanditait les médailles des Jeux panaméricains, et ce, malgré les violations des droits de la personne commises par cette même société, en particulier contre les Premières Nations. Pour Souvenir, elle s’est intéressée à la manière dont les Autochtones sont représentés dans les événements et « utilisés à des fins de nationalisme », dit Latimer. « J’ai l’occasion de pouvoir exprimer en quoi les vies des Autochtones sont atteintes par le colonialisme et le nationalisme,» ajoute-t-elle. « J’ai cherché dans les archives de la documentation sur d’autres événements où les Autochtones ont été exhibés en spectacle, une insulte si vous pensez à quel point si peu a été fait jusqu’à aujourd’hui pour faire rayonner et soutenir les cultures et langues autochtones dans ce pays et répondre aux revendications territoriales. »

Michelle Latimer, Nimmikaage (Elle danse pour son peuple), 2015, vidéo monocanale. Courtoisie de l’Office national du film du Canada.

 

Le résultat est Nimmikaage (Elle danse pour son peuple), où des scènes d’archives en noir et blanc de paysage et d’animaux sont entrecoupées d’images de femmes autochtones. Il y a aussi des plans de public en train de rire et de regarder, ce qui renforce le message que les Autochtones étaient vus comme des objets. Le moment fort de la vidéo, toutefois, est une série d’images de femmes autochtones qui regardent directement l’objectif. « Je crois qu’elles amènent le spectateur à les “voir ” pour ce qu’elles sont, non pas comme une image qu’on consomme, mais comme quelqu’un qui dit : “Je suis ici et je vois que vous me regardez”. C’est puissant. »

Jeff Barnaby, Etlinisigu’niet (Vidés de leur sang), 2015, vidéo monocanale. Courtoisie de l’Office national du film du Canada.

 

Dans son film Etlinisigu’niet (Vidés de leur sang), Jeff Barnaby a choisi de se concentrer sur des scènes de dégradation écologique et de négligence sociale. On y voit des images de jeunes enfants autochtones houspillés et examinés dans des cliniques et des hôpitaux. Sont intercalées des images de pollution, ce qui permet au spectateur de conclure que, malgré les nombreuses tentatives de « se débarrasser du problème indien » à travers l’assimilation forcée, les Autochtones sont toujours là et que leur identité culturelle est bien vivante.

Caroline Monnet, Mobiliser, 2015, vidéo monocanale. Courtoisie de l’Office national du film du Canada.

 

Mobiliser, de Caroline Monnet, est la seule vidéo qui fait appel à des scènes d’archives en couleur et elle-même dit qu’elle voulait que son film véhicule un message positif. « J’ai trouvé que même si les films sont l’œuvre de réalisateurs non autochtones, j’avais appris beaucoup de choses en les visionnant, comme la fabrication de canots ou de raquettes, » précise-t-elle. « Il y avait tellement de richesse dans ce matériel et je voulais montrer le talent qui est le nôtre, nous les Autochtones, à quel point nous ne restons pas immobiles, mais allons de l’avant, bâtissons. » Le film adopte un rythme rapide, montrant des Autochtones en mouvement, se déplaçant, marchant, pagayant. Il a pour cadre la grande nature, mais aussi la ville, ce qui était important pour Monnet. « Je voulais me servir des archives pour parler avenir; habituellement, les archives charrient une certaine nostalgie, mais, au contraire, j’ai voulu évoquer le futur. »

Les quatre réalisateurs et réalisatrices ont pu travailler avec une bande sonore des musiciens primés Tanya Tagaq et A Tribe Called Red. La musique est un élément essentiel de chacun des films. Pour le Musée des beaux-arts du Canada, Souvenir s’insérait parfaitement dans la thématique d’ensemble des salles d’art canadien et autochtone, comme le confirme Greg Hill, conservateur principal Audain, Art indigène. « Souvenir s’intègre parfaitement bien dans ces salles historiques, où les œuvres contemporaines sont présentées aux côtés de pièces ancestrales, parce que ces vidéos sont aussi la rencontre d’idées contemporaines et d’images historiques ou d’archives. Ces films montrent bien toute l’importance qu’a l’histoire aux yeux des artistes autochtones contemporains. »

On peut voir Souvenir dans les salles d’art canadien et autochtone jusqu’à l’été 2019. À consulter également, le blogue de l’ONF à l’adresse http://blogue.onf.ca/blogue/2016/09/07/la-serie-souvenir-de-la-reappropriation-culturelle-a-son-meilleur/.

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