Le charme discret d’un emblème : renaissance du pavillon du Canada à Venise

Inauguration du pavillon du Canada, Biennale Arte XXIX, 1958. Photo: Musée des beaux-arts du Canada.

Le pavillon du Canada de la Biennale de Venise, installé dans les Giardini di Castello et qui fête ses 60 ans, peut revendiquer une riche histoire malgré sa taille modeste; le bâtiment a été commandé par le Musée des beaux-arts du Canada et financé par des fonds italiens dus au Canada à titre de réparations de guerre. Bien sûr, il y a eu quelques limites à sa mise en valeur : ces fonds ne pouvant être dépensés qu’en Italie, le projet devait être confié à un architecte italien, les possibilités d’excavation étaient réduites compte tenu de l’importance historique des lieux (le parc a été créé par Napoléon Bonaparte), et il a fallu préserver l’essentiel du couvert végétal. Si ces contraintes ont conduit à un bâtiment parfaitement canadien (modeste, avec des arbres poussant à travers la structure), les critiques ont été mitigées. Au fil des ans, de nombreux exposants et visiteurs se sont plaints à la fois de son exiguïté et de sa forme quelque peu excentrique, aux allures de nautile, qui intègre un arbre entouré de verre et une fenestration importante, ainsi qu’une cour intérieure. Même s’il ne s’agit pas d’un lieu d’exposition idéal, le bâtiment moderniste classique, fait pour l’essentiel de brique, de bois et de verre, avec des poutres d’acier définissant une toiture en pente raide, porte en lui les indices de l’admiration de son architecte pour Frank Lloyd Wright. Pendant six décennies, il a été l’hôte des artistes et, depuis 1980, architectes les plus renommés du Canada.

Vue intérieure du pavillon du Canada à Venise, les oeuvres du l'artist James Wilson Morrice à l'affiche, un des quatre artists representant le Canada, 1958. Photo: Musée des beaux-arts du Canada.

 

Conçu en 1956 par Enrico Peressutti, de l’agence milanaise Studio BBPR (Banfi, Barbiano di Belgiojoso, Peressutti, Rogers), avec un budget minime (l’équivalent d’environ 210 000 $ d’aujourd’hui), le pavillon avait un besoin urgent de restauration. Le projet de rénovation de trois millions de dollars, appuyé par Reesa Greenberg, mécène du Musée des beaux-arts du Canada, est dévoilé à l’occasion de la XVIe Biennale d’architecture. Démarrée en 2014, cette entreprise complexe a été menée par l’architecte Alberico Barbiano di Belgiojoso, fils de l’un des architectes d’origine et héritier du Studio BBPR, qui a travaillé en étroite collaboration avec les représentants de la Biennale de Venise, la Soprintendenza et l’architecte local Troels Bruun de M+B Studio. Œuvrant aux préparatifs de l’ouverture, l’équipe architecturale, l’équipe canadienne chargée de l’aménagement paysager et l’équipe d’exposition étaient toutes sur place à Venise lorsque Magazine MBAC s’est entretenu avec elles.

Restauration du pavillon du Canada, printemps 2017, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Francesco Barasciutti.

 

Outre la modernisation de l’intérieur et de l’extérieur du pavillon, les améliorations apportées par Barbiano di Belgiojoso comprennent la mise à niveau des systèmes mécaniques et de ventilation, un éclairage DEL sur rail ajustable et une terrasse entièrement nouvelle en bois franc et acier à l’arrière du bâtiment; auparavant, cette partie n’était pas aménagée et rarement utilisée, même si elle domine la lagune. Bryce Gauthier, d’Enns Gauthier Landscape Architects à Vancouver, explique que le projet de terrasse s’est avéré particulièrement complexe : elle a été construite basse pour ne pas obstruer la vue depuis les canaux, et le tracé en zigzag a dû épouser le paysage existant, mais ses fondations ne devaient pas être dans le sol, à cause de l’importance archéologique du site. Avec le concours de la légendaire architecte de paysage et récipiendaire de l’Ordre du Canada Cornelia Hahn Oberlander qui, à plus de 95 ans, œuvre comme mentor/consultante pour Enns Gauthier, le projet de transformation du paysage a pris de l’ampleur pour comprendre d’autres sentiers et jardins à travers les Giardini. « C’est l’un des projets les plus enthousiasmants sur lesquels j’ai travaillé », déclare Gauthier.

Pavillon du Canada, vue intérieure du pavillon nouvellement restauré,  2018, La Biennale di Venezia, Giardini di Castello, Venise. Photo : Andrea Pertoldeo.

À l’intérieur, l’équipe de rénovation, dont le concepteur d’exposition Gordon Filewych, a été chargée de remplacer ou rénover les fenêtres et des parties du toit, ainsi que de nombreuses autres surfaces. Après des décennies de croissance des arbres, dont Gauthier précise qu’il s’agit d’une essence surnommée par les Italiens l’« arbre fendeur de pierre », la majeure partie de la structure avait bougé. Dans le processus de restauration, Filewych a découvert une réalisation ouvragée et des détails complexes inattendus dans ce qu’il appelle « les géométries uniques » de l’architecture; par exemple, le toit de bois, qui semble à première vue en angles, est en fait cintré. « Les fabricants d’origine construisaient des avions, explique-t-il, et donc les formes sont très dynamiques, avec de grandes courbes ».

Pavillon du Canada, vue intérieure du pavillon nouvellement restauré, 2018, La Biennale di Venezia, Giardini di Castello, Venise. Photo : Andrea Pertoldeo.

 

Durant la Biennale d’architecture, le pavillon restauré présente ses soixante années d’histoire avec une exposition multimédia intitulée Le Canada construit/reconstruit un pavillon à Venise, qui comprend des photos d’archives, des séquences vidéo, des dessins et des documents, organisée par Réjean Legault, professeur agrégé à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Un diaporama de près de 100 images sur grand écran retrace depuis les tout débuts du bâtiment les multiples façons dont les exposants ont utilisé l’espace, qui possède des cloisons amovibles, mais qui n’en est pas moins un lieu de présentation exigeant. « Nombreux sont les artistes qui ont dit ne pas aimer travailler avec cette structure, mais ce qu’ils y ont créé s’est magnifiquement harmonisé au cadre », constate Legault. Ses recherches pour les besoins de l’exposition ont représenté des centaines d’heures, qu’il s’agisse de trier des images ou de trouver des documents, tâche parfois compliquée. Outre le diaporama, des panneaux d’exposition et des vitrines présentent une vaste sélection de visuels et documents, tandis qu’une installation audio et deux écrans vidéo supplémentaires proposent des entrevues avec l’équipe chargée de la rénovation et quelques retours sur le pavillon du Canada initial, alors tout neuf, avec le documentaire City Out of Time [Ville intemporelle] (Office national du film du Canada, 1959).

Pavillon du Canada, vue extérieure du pavillon nouvellement restauré, 2018, La Biennale di Venezia, Giardini di Castello, Venise. Photo : Andrea Pertoldeo.

Situé parmi trente pavillons internationaux et logé entre deux bâtiments beaucoup plus vastes (les pavillons allemand et britannique), ce bâtiment dédié aux arts est le seul du genre que possède le Canada à l’étranger; il a été d’une importance capitale pour lancer la carrière de talents canadiens sur la scène internationale. S’insérant dans une tradition qui remonte à la première Biennale de Venise en 1895, le pavillon du Canada joue également un rôle essentiel dans cette exposition artistique la plus ancienne au monde. Fait exceptionnel cette année, la contribution canadienne officielle à la Biennale d’architecture, UNCEDED. Terres en récit, projet collaboratif mené par l’architecte Douglas Cardinal et les deux commissaires Gerald McMaster et David Fortin, est présentée à l’Arsenale di Venezia. Le pavillon du Canada nous renvoie une vision captivante de notre propre pays à travers le récit de la vie d’un simple bâtiment.

Le Canada construit/reconstruit un pavillon à Venise, organisée par le Musée des beaux-arts du Canada, est présentée dans le pavillon du Canada nouvellement restauré dans le cadre de la XVIe Biennale Architettura 2018 du 26 mai au 25 novembre 2018. UNCEDED. Terres en récit, qui représente officiellement le Canada et souligne le travail de dix-huit architectes et concepteurs autochtones de l’île de la Tortue (Canada et É.-U.-A) est à l’affiche à l’Arsenale di Venezia. Visionnez la série de courts-métrages produite en partenariat avec l’Office national du film du Canada. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

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