Le Jour de la Terre : Anthropocène

Installation view of the Anthropocene exhibition, National Gallery of Canada, 2018.

Vue d'installation, Anthropocene, 28 septembre 2018 au 24 février 2019, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Cette année le 22 avril est à la fois Jour de la Terre et « Throwback Thursday » (Jeudi du retour en arrière). C’est donc l’occasion idéale de revenir sur une remarquable exposition présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 2018 : Anthropocène. Quand je suis allé la voir, c’était comme visiteur et je n’avais mené aucune recherche particulière, m’y rendant plutôt avec l’approche « quoi faire aujourd’hui? ». J’ai immédiatement été confronté à des images d’un monde vu d’en haut, et ce monde était consumé par nos appétits – par mes appétits. S’il est clair que ces images sont restées gravées dans mon esprit, je n’en suis pas moins retombé trop rapidement dans les distractions de la vie habituelle. Jusqu’à la crise sanitaire mondiale actuelle.

Anthropocène présentait des œuvres du collectif d’artistes canadiens composé du photographe Edward Burtynsky et des cinéastes Jennifer Baichwal et Nicholas de Pencier. Ces images, vidéos et sculptures de réalité augmentée invitaient à la réflexion quant à l’éthique de l’exploitation humaine des ressources terrestres. Comme Sophie Hackett, co-commissaire de l’exposition, l’a évoqué, nous étions « face à un monde que nous habitons, mais que nous peinons à voir ». Les artistes l’ont saisi de façon à nous ouvrir les yeux. Et comment ne pas marquer une pause devant un tel portrait?

Edward Burtynsky, Mine de charbon no 1, Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne, 2015. Épreuve à jet d’encre pigmentaire

Edward Burtynsky, Mine de charbon no 1, Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne, 2015. Épreuve à jet d’encre pigmentaire, 148.6 × 198.1 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Nicholas Metivier Gallery, Toronto

Prenez par exemple Mine de charbon no 1, de Burtynsky, photographie de la plus grande mine à ciel ouvert d’Allemagne, la mine Hambach. Ces empreintes profondes dans la terre sont certainement la marque de géants, pas d’humains : Godzilla et Jacques et le haricot magique viennent en tête. Et effectivement, c’est l’œuvre de géants, qui s’appellent Bagger 291 et Bagger 293. Ces excavatrices à roue, parmi les plus imposants véhicules terrestres de l’histoire de l’humanité, extraient 240 000 mètres cubes de sol par jour pour mettre à nu le lignite en dessous, lequel est de toute évidence un type de combustible plutôt inefficace et controversé. Aujourd’hui, comme en 2018 lorsque j’ai vu cette image, celle-ci suscite l’effroi et l’incrédulité, mais aussi la tristesse.

Une partie de l’effet produit par le travail de Burtynsky tient au fait qu’avec ses photographies aériennes de haute résolution, nous sommes littéralement bercés par l’admiration des magnifiques formes géométriques de nos industries. Elles nous font penser aux géoglyphes de Nazca, ces grands motifs délicatement taillés dans les montagnes du sud du Pérou, autant d’expressions de l’esprit créatif de l’humanité. La prise de conscience que les images de l’artiste représentent des processus de destruction dans des écosystèmes vulnérables est graduelle, différée. Dans son Irrigation à pivot central / banlieue, sud de Yuma, Arizona, États-Unis, qui fait partie de la collection du Musée, les cercles verts des cultures se créent parce qu’en irrigation à pivot central, les arroseurs tournent autour d’un axe central. Une des raisons qui rend cette photographie si saisissante est le contraste entre ses éléments formels : les cercles verts luxuriants et la plaine jaune désertique. Comment peuvent-ils exister côte à côte? De l’eau, beaucoup d’eau. L’image témoigne de l’énormité des ressources mises à contribution pour la production d’aliments dans un climat aride et de la fragilité d’une telle industrie, les fermes vidant les aquifères à un rythme alarmant.

Edward Burtynsky, Irrigation à pivot central / banlieue, sud de Yuma, Arizona, États‑Unis, 2011. Épreuve à développement chromogène

Edward Burtynsky, Irrigation à pivot central / banlieue, sud de Yuma, Arizona, États‑Unis, 2011. Épreuve à développement chromogène, 121.7 × 162.4 cm. Don de l'artiste, Toronto, 2014, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Nicholas Metivier Gallery, Toronto 

Pourquoi les artistes ont-ils choisi « Anthropocène » comme titre de leur exposition? Le mot a été proposé pour définir une nouvelle ère géologique dominée par les activités de notre espèce au péril des autres. Ceci à travers des interventions comme l’activité minière, l’urbanisation, l’agriculture, la réduction de la biodiversité et l’accumulation de matériaux tels le plastique et le béton.

Une des statistiques colligées par l’équipe du Projet Anthropocène et par les chercheurs me frappe particulièrement : « selon un rapport, de 2015, il pourrait y avoir en poids plus de plastique que de poissons dans l’océan d’ici 2050. » À une époque où le documentaire de Netflix Seaspiracy crève l’écran de l’Internet avec son inventaire des impacts de l’industrie de la pêche sur la santé de nos océans, la lecture de cette donnée me rappelle que les débats fondamentaux quant à notre legs en tant qu’espèce et à l’état de la planète sont loin d’être nouveaux. Sans doute qu’à un moment où nous constatons notre propre fragilité face à la COVID-19, sommes-nous plus réceptifs aux vulnérabilités de la planète.

Quand la pandémie a frappé, nous avons mis notre économie et nos vies sur pause. Nous avons aussi réalisé brutalement le poids de notre présence parasitaire sur cette planète et pris conscience de l’occasion évidente que représente l’action collective et de l’ampleur des changements nécessaires pour faire bouger les choses en matière de changements climatiques.

Dans ces circonstances où certains se demandent peut-être quelle est la valeur de l’art dans un contexte de crise mondiale, se remémorer Anthropocène et regarder à nouveau les photographies de Burtynsky nous rappelle que l’art peut justement être mis à contribution pour le bien commun. L’exposition nous tendait un miroir, non pas sur nos vies, mais sur nos choix. Alors, en ce Jour de la Terre, nous pouvons en appeler à alléger l’empreinte que nous laissons sur elle.

 

L'exposition Anthropocene, organisé par le Musée des beaux-arts du Canada et l'Art Gallery of Ontario, en partenariat avec la Fondazione MAST, a été presenté du 28 septembre 2018 jusqu'au 24 février 2019​ au Musée des beaux-arts du Canada; le catalogue est disponible à la Boutique du MBAC. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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