Le Prix Lacey et la reconnaissance des centres d’artistes autogérés du Canada

L'image d'archive sérigraphié par A. Coutu-Marion, publiée dans Historique de Skol commentée , Y. Théoret, S. Russo & A.-M. Proulx, © Centre des arts actuels Skol, licencié CC BY-N,  2011

Les premiers centres d’artistes autogérés ont vu le jour au Canada à la fin des années 1960. Créés et gérés par les artistes eux-mêmes, ces petites galeries et espaces artistiques étaient centrés sur la production d’art expérimental et sur les nouvelles pratiques exclues de la programmation des institutions. Des expositions et performances aux publications et aux ateliers coopératifs, ils encourageaient la liberté de création et d’autonomie tout en constituant un réseau de soutien facilitant la production d’œuvres d’art.

À la tête de ce mouvement, London, en Ontario, a accueilli les toutes nouvelles galeries coopératives telles que l’Alpha Centre et la Region Gallery fondées par des artistes locaux dont Greg Curnoe. À Vancouver, le centre Intermedia établi en 1967 a encouragé des artistes, des architectes, des ingénieurs, des chercheurs et des musiciens à expérimenter de nouvelles technologies et à aborder dans leur pratique des enjeux critiques et opportuns. Comme l’ont expliqué les artistes Victor Doray et Joe Kyle lors d’une entrevue avec Radio Canada en 1967 : « Nous voulons qu’Intermedia favorise les explorations créatrices interactives entre les artistes, entre les technologues et entre toutes les personnes vraiment intéressées. Nos seuls critères sont l’avant-gardisme, la créativité et l’exploration. D’une certaine façon, nous pouvons dire que nous découvrons cette approche tout en l’élaborant. » Exploité à l’origine à partir d’une ancienne usine de macaronis, Intermedia est resté en activité jusqu’en 1974.

Michael de Courcy,  Intermedia á 575 Beatty Street, Vancouver, c. 1970. ©  The Michael de Courcy Archive

Une bonne soixantaine d’années plus tard, les centres autogérés sont toujours nombreux au Canada (la Conférence des collectifs et des centres d’artistes autogérés [ARCA] en représente plus de 180). Uniques par leur mission et leur programmation, plusieurs d’entre eux ont une orientation générale tandis que d’autres soutiennent des régions, des procédés d’expression ou des groupes précis, par exemple l’art de la performance, les œuvres des personnes en situation de handicap, l’estampe, l’art féministe ou la représentation autochtone. La plupart de ces centres ne vendent pas d’œuvres, mais ils paient les artistes et d’autres contributeurs pour leurs présentations.

Pour de nombreux artistes et professionnels de l’industrie, ces pôles de création (dont certains proposent aussi une offre de résidences, d’installations de production et de projets de mentorat et de publication) sont une porte d’entrée ou un tremplin vers un travail ou des expositions dans de grands musées ou galeries. Pour d’autres, ils sont un moyen d’établir et de consolider des carrières. Comme le note Anne Bertrand, directrice d’ARCA : « Dans le milieu, la question de savoir si ces centres sont un terrain de formation grâce auquel les artistes de la relève finissent par être affiliés à de grands établissements ou une façon de contourner le système revient souvent. Quelle que soit la réponse, ils jouent un rôle déterminant dans le processus de légitimation des artistes en leur offrant la reconnaissance de leurs pairs, un sentiment d’appartenance et la possibilité de participer aux décisions de gouvernance et de programmation à l’échelon local. »

La majorité des centres autogérés du Canada sont des organismes sans but lucratif subventionnés par le Centre des arts du Canada (CAC) qui bénéficient aussi d’une aide privée, municipale ou provinciale. Beaucoup offrent des services ou organisent des activités de financement pour augmenter leurs revenus. L’argent supplémentaire sert à payer le personnel, à dédommager aussi bien les artistes que les commissaires et les pigistes et à couvrir les frais de fonctionnement. Toutefois, le rapport de 2012 commandé par le CAC indique que nombre d’entre eux ont « exprimé leurs difficultés à tout simplement suivre la hausse des coûts d’exploitation à cause d’un financement déficient, ce qui impacterait négativement leurs ressources de programmation. Le problème essentiel d’un meilleur financement est le nœud du développement et de la croissance des centres d’art autogérés dans l’écologie des arts visuels. »  

 

Voilà le contexte du lancement du Prix Lacey du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) cette année. Financé par un don de John Lacey et de sa défunte épouse, Naomi, et soutenu par la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada, ce prix bisannuel rendra hommage aux petits organismes artistiques et aux centres autogérés canadiens en remettant une récompense de 50 000 $ CA en espèces au gagnant et deux prix de 20 000 $ CA aux deux finalistes suivants (la date butoir de remise des candidatures du prix de 2019 a été fixée au 30 août 2019). « L’art joue un rôle majeur dans notre bien-être, commente John Lacey. Nous espérons que ce coup de pouce financier, qui donnera aux centres la liberté d’en faire plus, de rejoindre plus efficacement leur communauté et d’entrer en relation avec des grands établissements susceptibles d’offrir une aide et un soutien, rapprochera l’art des gens plutôt que l’inverse. »

Les visites d’un conservateur d’art contemporain du MBAC dans la ville de l’organisme lauréat stimuleront les relations entre les centres et le Musée des beaux-arts du Canada. « Non seulement le Prix Lacey mettra-t-il en lumière l’influence des remarquables centres d’art autogérés, mais il attirera davantage l’attention sur ce qu’ils font et permettra de tirer les leçons de leurs activités », explique Nicole Burisch, conservatrice adjointe d’art contemporain au MBAC, qui a déjà travaillé pour des centres d’artistes autogérés à Calgary et à Montréal. « Ces centres prennent des risques et ils se situent souvent à l’avant-garde des enjeux critiques et d’une réflexion novatrice. Ils font partie intégrante du paysage des arts visuels au Canada. »

Le Prix Lacey proposera une aide financière, et il rendra aussi hommage au vaste réseau des centres autogérés actifs au Canada en reconnaissant leur riche histoire et en attirant l’attention sur leur immense contribution à l’art canadien.

 

Le Musée des beaux-arts du Canada  acceptera les mises en candidature du Prix Lacey de 2019 jusqu’au 30 août 2019. Les trois gagnants, dont les noms seront dévoilés à la fin de novembre 2019, seront sélectionnés par un jury indépendant. Voir aussi la vidéo du Prix Lacey du Musée sur YouTube. Pour de plus amples renseignements et pour télécharger le formulaire de mise en candidature, veuillez cliquer ici. Merci de partager cet article et de vous inscrire à notre infolettre pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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