Les léviathans du ciel

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Inconnu, Un dirigeable Clément-Bayard avec la foule, Issy-les-Moulineaux (v. 1910), épreuve à la gélatine argentique, 12,3 x 16,8 cm. MBAC. Don anonyme, 2010

Lexposition Les léviathans du ciel. Photographies de dirigeables du Musée des beaux-arts du Canada est présentée dans la salle C202b du MBAC jusqu’au 20 mai 2013. Nous en avons discuté avec le conservateur Jonathan Newman.

Pouvez-vous nous expliquer l’exposition en quelques mots ?

Elle présente des œuvres fascinantes provenant d’une importante collection de photographies sur l’aviation donnée au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Si cette collection comprend de nombreuses images intéressantes, celles des dirigeables ont vraiment attiré mon attention. L’immensité de ces formes rappelant des baleines et les relations spatiales entre les dirigeables, le public, les bâtiments et l’environnement rendent les photographies particulièrement captivantes. Beaucoup transmettent quelque chose de la fascination qui, j’imagine, était ressentie par le public devant ces énormes aérostats, alors que nous en étions encore aux premiers temps de l’aviation. Un autre aspect de certaines de ces œuvres, moins tangible, est assez passionnant : une aura de science-fiction, de surréalisme ou de mystère qui ne dépareillerait pas dans un roman de Jules Verne ou un film de Chris Marker.

Comment en êtes-vous arrivé à choisir 40 clichés parmi 1500 ?

Ce fut un processus plutôt tortueux. En 2010, une stagiaire a été chargée de sélectionner environ 35 images dans la collection pour une exposition potentielle; elle a retenu des tirages allant de la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1960, principalement des montgolfières, des dirigeables, les premiers hélicoptères, des avions et des avions à réaction.

Cette sélection intéressante comprenait des images extraordinaires, mais quand j’ai moi-même examiné les tirages, j’en suis arrivé à un choix substantiellement différent, qui couvrait néanmoins la même réalité. J’allais poursuivre mon projet d’exposition à partir de cette deuxième sélection, mais j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux photographies de dirigeables, qui avaient vraiment attiré mon regard. Ce sont des images tellement étranges et fantastiques, et qui représentent un moment si particulier dans l’histoire de l’aviation. J’ai pensé qu’elles feraient sans doute une exposition passionnante, mieux circonscrite que notre sélection initiale. J’ai revu les quelque 225 images de dirigeables, que j’ai finalement réduites aux 40 qui figurent dans l’exposition. La collection comprend des photos d’aérostats non rigides et semi-rigides d’avant la Première Guerre mondiale, ainsi que de zeppelins rigides d’après-guerre, et je me suis attaché à évoquer ces deux périodes, en choisissant les tirages qui me paraissaient les plus intéressants sur le plan visuel.

Combien de temps a-t-il fallu pour cataloguer, analyser et préparer toutes ces œuvres ? Quel était leur état ? Certaines étaient-elles fragiles ou endommagées ?

C’est un processus qui a nécessité beaucoup de temps et qui à certains égards se poursuit encore. Compte tenu de l’importance du don, de la nature du matériel et de nos propres échéanciers, les opérations de catalogage et de rapport sur l’état de conservation ont été menées différemment que lors d’une acquisition normale. Les équipes de restaurateurs, de muséologues et de gestionnaires des collections ont toutes travaillé sur le projet, et les informations relatives à chacune des œuvres ont été colligées dans une base de données autonome.

D’une manière générale, les photographies sont en bon état, si l’on considère que la plupart sont des photos de presse, ce qui signifie qu’elles ont été beaucoup manipulées, et portent souvent des estampes d’encre, des inscriptions ou des étiquettes collées au verso, ainsi que des marques de recadrage et de rehauts, côté image. Je crois qu’il est juste de préciser, néanmoins, que la plupart d’entre elles pourraient être exposées dans leur état actuel, sans intervention supplémentaire majeure de la part de l’équipe de restauration.

Pouvez-vous nous parler de certaines photographies qui, selon vous, ressortent de l’ensemble ?

Un zeppelin au sol avec la foule (A4108.40.8)

C’est une des images les plus dynamiques et intrigantes de l’exposition. La composition est superbe, avec, au centre, une forte figure équestre au premier plan. Cela crée une résonance visuelle avec l’aéronef au-dessus et les angles convergents du zeppelin et de la foule vers le nez de l’aérostat, avec une rangée de policiers à cheval entre le public et l’appareil. Le mouvement plein d’énergie de la foule trahit l’excitation. Ce que l’on ignore, c’est si cette excitation a pour objet le zeppelin lui-même ou ses passagers.

Un dirigeable Lebaudy (peut-être La République) au-dessus de Meudon, France (A4108.40. 27)

Ce dirigeable Lebaudy, vraisemblablement La Patrie ou son aérostat frère La République, est l’un des plus anciens représentés dans la collection sur l’aviation. On le voit voler au-dessus de Meudon, où le gouvernement français a établi des installations aéronautiques. Le photographe a privilégié un point d’observation en hauteur pour pouvoir immortaliser à la fois le dirigeable et la ville de Paris qui s’étire au loin. Aussi excentrique que ce dirigeable puisse nous paraître aujourd’hui, à l’époque, ce type d’aérostat a été parmi les premiers achetés par l’armée française.

Diriez-vous que ces photographies sont de l’« art », de l’« histoire », ou un peu des deux ?

Les deux. La première fonction de la plupart de ces images était documentaire. Elles étaient prises par la presse et diverses agences pour être publiées dans les journaux ou à d’autres fins d’information. De nos jours, elles sont importantes pour quiconque s’intéresse à l’aviation, car elles témoignent de différents aspects de cette période relativement courte, mais ô combien fascinante, du vol propulsé, qui a vu la création de certains des appareils les plus imposants au monde.

La dynamique de ces images, ou l’interprétation que l’on peut en faire, tout cela est sans doute plus subjectif. Les photographies n’ont pas été réalisées ni perçues en tant qu’œuvres d’art à l’époque. Et c’est également le cas pour l’essentiel des photographies documentaires qui figurent actuellement dans les collections des grandes institutions artistiques internationales. Si l’on va au-delà du contenu documentaire ou informatif de ces photographies, on en perçoit une autre facette. Les dimensions et les qualités zoomorphes des dirigeables les transforment en objets fantastiques qui éclipsent leur environnement ou planent au-dessus des villes et des foules. Nombre de ces images possèdent une touche d’irréel et d’étrange sans doute appropriée à quelque chose d’aussi incroyable que les débuts du vol humain. À mes yeux, elles inspirent un sentiment d’émerveillement, qui, à un certain point, peut-être, équivaut à celui que ressentaient à l’époque les gens devant ces aérostats massifs en vol.

Quelque chose à ajouter sur l’exposition ?

Les photographies de cette collection constituent un récit fascinant de l’histoire de l’aviation et révèlent l’ardeur, l’inventivité et la fascination à l’œuvre derrière l’évolution du vol humain. Cette collection, riche en informations visuelles, est aussi la source de nombreuses questions. La plupart des images qui la composent sont entrées au MBAC sans beaucoup de documents d’appui. Au verso, quelques courtes légendes, et dans certains cas, des images connexes qui ajoutent des détails. Toutefois, les mentions de sources (quand elles figurent) ne révèlent que le nom de l’agence de presse distribuant les images, de sorte que celui du photographe est souvent absent. À l’avenir, nous espérons pouvoir, au fur et à mesure que le temps et les ressources le permettront, en apprendre un peu plus sur les photographes et leur travail.

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