Les lithographies qui ont survécu à l’explosion d’Halifax

En 1916, Arthur Lismer tente de subvenir aux besoins de sa femme et de ses deux enfants avec ses maigres revenus de graphiste publicitaire à la pige. L’illustration commerciale semble avoir totalement disparu à Toronto et le Groupe des Sept ne naîtra que quatre ans plus tard. Aussi déménage-t-il avec sa famille à Halifax lorsque la Victoria School of Art and Design lui propose un poste d’enseignant. À son arrivée dans la ville portuaire, il découvre une école « décrépite, occupant les deux étages supérieurs d’un bâtiment en bois plein de courants d’air… fréquenté par une douzaine d’élèves ».

Arthur Lismer, Le transport, Halifax, N.-E., 1917, lithographie sur papier vélin, 35 x 24.6 cm; stone: 28.6 x 21.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC © Succession Arthur Lismer

 

L’école d’art partage les lieux avec le Nova Scotia Museum of the Arts. Désireux d’augmenter le nombre d’inscriptions, Lismer prend sur lui d’enrichir la collection du musée. Écrivant à son ami Eric Brown, alors directeur de la Galerie nationale du Canada - l'actuel Musée des beaux-arts du Canada, il organise le prêt d’une série de lithographies, de petites peintures et d’esquisses de membres de l’Ontario Society of Artists comprenant entre autres des œuvres d’A. Y. Jackson et de Frank Carmichael, futurs membres du Groupe des Sept. Selon les documents originaux, le but du prêt est d’offrir « au public la possibilité de voir des exemples d’art de la collection nationale. » Le vernissage a lieu le 30 novembre 1917.

Une semaine plus tard, le 6 décembre 1917, un navire marchand français chargé d’explosifs et un bateau norvégien entrent en collision dans un détroit le long de la côte d’Halifax. Connu sous le nom d’explosion d’Halifax, le désastre qui s’ensuit anéantit les quartiers riverains avoisinants, tuant deux mille personnes et blessant plus de neuf mille. Situé à une quarantaine de pâtés de maisons de l’épicentre de l’explosion, le musée échappe au pire.

Télégramme envoyé par Arthur Lismer à Eric Brown, décembre 1917, 5 h 11 – Halifax (Nouvelle-Écosse), Prêts, etc. / Maritimes, fonds du Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada.

 

Occupés chez eux au moment de la déflagration, Lismer et sa famille sont sains et saufs mais l’artiste considère immédiatement de son devoir de vérifier l’état des lithographies. Bien que le souffle de l’explosion ait fait éclater les fenêtres vers l’intérieur du musée, les lithographies sont en sécurité, enterrées sous les débris des murs. Il prend note des dégâts et expédie aussitôt un télégramme à Eric Brown disant : « Explosion complètement détruit intérieur du musée lithos épargnées avec dommages mineurs autres images intactes. » Ce message marque le début d’une correspondance qui illustrera aussi bien la gravité de l’explosion que la solidarité qui s’est manifestée après la catastrophe et l’extrême dévouement de Lismer à l’art. 

Brown télégraphie en retour : « Très heureux d’apprendre que vous-même et les images êtes indemnes. Attend votre lettre avec intérêt. » Le 10 décembre, Lismer demande par écrit l’autorisation d’enlever le verre des cadres des images pour s’en servir de vitres de fortune « parce que nous voyons aucune possibilité de rafistoler les fenêtres de l’école et du musée avant de nombreux mois ». Il ajoute : « La vue du secteur dévasté est terrible… Je vous écris de l’école, qui est pleine de cercueils. » Brown répond : « Absolument, gardez le verre qui est précieux pour vous, je suis très heureux de pouvoir vous aider d’une façon ou d’une autre. » Brown propose de prêter de nouvelles œuvres, mais Lismer refuse, « Parce que presque la moitié du mur d’exposition est démoli et que nous aurons besoin de tout ce que nous avons pour le reconstruire. »

Ethel Gabain, La toilette, 1913, lithographie sur papier vélin, 38.9 x 32.3 cm; image: 31.6 x 24.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Une compagnie d’assurance évalue à un grand total de 41,32 $ les dommages causés aux lithographies. Ses rapports indiquent : « Quatre ne présentent que de légères égratignures en surface et dans deux cas, de la vitre brisée a percé des trous dans des zones minuscules. » Tenant compte de l’inflation, le total équivaut de nos jours à plus ou moins  650 $. Parmi les œuvres endommagées figurent Le vent d’Anthony R. Barker, La rampe de John Copley et La toilette d’Ethel L. Gabain.

La collection nationale abrite aujourd’hui deux versions de chaque lithographie : la feuille endommagée et sa remplaçante. Une fois les dégâts comptabilisés, le Musée des beaux-arts du Canada avait écrit aux artistes concernés pour leur demander une planche en parfait état, prête à être exposée. La réponse de John Copley émeut toujours autant près d’un siècle plus tard : « Quand nous avons entendu la nouvelle de l’explosion d’Halifax, nous n’avons pas pensé que des petits morceaux de nous-mêmes y étaient ensevelis. »

John Copley, La rampe, 1911, lithographie sur papier vélin, 65.9 x 51.5 cm; image: 55.2 x 40 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

La Dalhousie Art Gallery présente Arthur Lismer and the Halifax Explosion [Arthur Lismer et l’explosion d’Halifax]  jusqu’au 17 décembre 2017. Explosion! Dartmouth’s Ordeal of the 1917 Disaster [Explosion ! L’épreuve du désastre de 1917 de Dartmouth] est à l’affiche jusqu’en janvier 2018 au Dartmouth Heritage Museum. Collision in the Narrows : The 1917 Halifax Harbour Explosion [Collision dans les Narrows. L’explosion du port d’Halifax de 1917]  est présentée au Maritime Museum of the Atlantic jusqu’en novembre 2018. Le Musée des beaux-arts du Canada présentera Le port d’Halifax en 1918. Harold Gilman et Arthur Lismer à l’automne de 2018. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de cette page.

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