L’expérimentalisme de Michael Snow

Michael Snow, Autocentrique, 1960. Huile sur toile, 126.5 x 101.5 cm. Don de M. et Mme J.W. Strutt, Lucerne (Québec), 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Michael Snow Photo: MBAC

Dans l’espace d’exposition à l’étage principal de l’Art Gallery of Hamilton, on trouve un vaste éventail de dessins, sculptures, films, pliages, assemblages et peintures de la moitié du siècle précédent, de l’abstrait au figuratif, et tout ce qu’il y a entre les deux. C’est une sélection exemplaire. On pourrait raisonnablement se tromper et imaginer qu’il s’agit d’une rétrospective de la trajectoire d’un talent accompli de l’après-guerre, dit son commissaire, James King. Mais non, toutes les œuvres présentées dans Early Snow: Michael Snow 1947–1962 ont été réalisées par l’artiste torontois Michael Snow au tout début de sa carrière — la plus ancienne quand il était encore à l’école secondaire. King dit de l’exposition qu’elle est « une exploration de la jeunesse d’un génie ».

Toutes ces pièces ont été produites avant que les bernaches de Flight Stop (1979) se soient élevées dans l’atrium du Centre Eaton, et que quiconque ait salué Wavelength (1967) comme un chef-d’œuvre du cinéma d’avant-garde. Innovateur prolifique et multidisciplinaire, Snow a acquis sa renommée au fil de sept décennies en tant que musicien, peintre, sculpteur, réalisateur et photographe. Ses œuvres figurent dans de nombreux musées canadiens et internationaux, et la collection du Musée des beaux-arts du Canada compte 79 de ses pièces. Et pourtant, bien que les succès de l’artiste de 91 ans soient largement reconnus et que son travail ait été amplement présenté et étudié, certains aspects créatifs ont peut-être été ignorés.

Michael Snow, Metamorphosis-Chair [Chaise de métamorphose], 1955. Huile et peinture metal, résine de polyester sur une armature en métal, 45.7 x 29.3 x 34.6 cm . Don de Michael Snow, Toronto, 2001 Acc. 2001/195. Collection de l'Art Gallery of Ontario, Toronto. © Michael Snow

En même temps que la présentation de Hamilton, et comptant également des prêts du Musée des beaux-arts du Canada, une autre exposition à une heure de voiture par l’autoroute porte ainsi sur un chapitre sous-exploré du catalogue de l’artiste. Listening to Snow, à l’Art Museum de la University of Toronto, est consacré à ses expériences en matière d’installations sonores. Les deux présentations révèlent un esprit artistique affûté, profondément engagé envers le jeu sur la forme, peu importe la technique.

L’esprit d’expérimentalisme forme une ligne de force dans la pratique artistique très variée de Snow, et elle commence dès le début. King, qui a récemment publié une biographie de l’artiste, définit l’éthique des années formatrices de Snow comme étant faite d’essais tous azimuts. Des peintures telles Moonlit House et Colin Curd, About to Play, toutes deux de 1953, montrent l’influence de modernistes européens comme Ben Nicholson et Paul Klee. Ensuite, Snow emprunte à Alberto Giacometti dans une série de sculptures de tables et de chaises datant du milieu des années 1950, alors que joue, à proximité, son tout premier film, l’animation A to Z (1956). À l’opposé est accrochée la suite de dessins de 1959 que l’artiste a appelée « le chef-d’œuvre du jeune Snow », Drawn Out. Elle comprend 22 esquisses au fusain basées sur les photographies, découpées dans un journal, d’un meurtrier anglais et de sa victime. Les 21 reproductions du tueur, Alan James Grierson, sont des variantes dans des styles différents. Ici, Snow se montre habile dans une multitude de dialectes et idiomes contemporains des arts visuels de l’époque.

Michael Snow, Lac Clair, 1960. Huile et ruban de papier adhésif sur toile, 178 x 178.3 x 3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Michael Snow Photo: MBAC

Une des salles est consacrée à l’abstraction pure. Des pliages, des huiles et des panneaux en technique mixte, dont Blues in Place (1959), Autocentrique [Self-centred] (1960) et Green in Green (1960), couvrent les murs. Snow considère ce dernier et le Lac Clair, de 1960, du Musée des beaux-arts du Canada, comme « sculpturaux » en raison de leur concentration sur la couleur et la surface. À ses yeux, avec le développement, le panneau est passé d’un espace figuratif à un objet tridimensionnel. Cette gamme d’expériences a donné naissance aux pièces en bois, telles Shunt (1959) et Quits (1960), qui relient le lieu traditionnel de la peinture — le mur — et celui de la sculpture — le sol — pour défier les catégories qui définissent chacun.

L’exposition retrace une évolution, comme King le dit, qui se termine par la concrétisation du formalisme de Snow dans la série Femme marchant. La figure à la silhouette emblématique se développe d’un panneau à l’autre, avec Reclining Figure et Seated Nude (Red Head) de 1955, et January Jubilee Ladies de 1960, avant que la forme apparaisse, plus reconnaissable, rendue à l’huile sur une sculpture en bois, cisaillée dans la toile et enroulée, ou photographiée comme un découpage déplacé dans Toronto. Son approche des débuts, « essaie, tous azimuts », culmine dans un de ses plus grands succès.

Michael Snow, Solar Breath (Northern Caryatids), 2002. Vidéo, couleur, audio, 61:32 min., bouclé, 2 m wide. Avec l'autorisation de l'artiste

Le thème caractérise les deux expositions : Listening to Snow fait la preuve que l’élan exploratoire propre à ses œuvres de jeunesse demeure puissant. Depuis ses années de collège, Snow est un interprète passionné de jazz et d’improvisation musicale. En effet, le son est l’un de ses premiers bacs à sable en matière d’expérimentation artistique – et un qu’il a souvent revisité. L’exposition est elle-même une sorte d’expérience, comme l’explique la commissaire Liora Belford, sur « l’écoute en tant que méthodologie muséologique ». Elle se manifeste comme une expérience sonore unissant trois installations audio, un écran, deux enregistrements et un piano dont joue Snow – le tout rassemblé dans le même espace acoustique. Belford a sélectionné les œuvres afin qu’elles puissent être appréciées individuellement, mais qu’elles donnent un effet dynamique ensemble.

L’espace principal présente une boîte musicale de Michael Snow. Dans le poste d’écoute pour Falling Starts (1975), les visiteurs entendent la métamorphose de la phrase au piano préenregistrée pendant qu’elle ralentit graduellement. La composition sifflée et chuchotée W in the D (1975) forme un genre de duo avec elle, soutenue par le rythme plus endiablé de Tapotement (1969–72) depuis une autre salle. La vidéo Solar Breath (Northern Caryatids) de 2002, une prise de 62 minutes montrant un rideau frappant son cadre de fenêtre dans un courant d’air, prête des accents à la partition. Et chaque fois qu’un visiteur active Waiting Room (2000) en tirant un numéro de la machine puis s’assoit comme indiqué, un solo momentané est diffusé à partir du microphone caché ailleurs dans le bâtiment. (Belford dit que si vous suivez son fil, vous trouverez le micro installé dans la salle de lecture de la Hart House; cela signifie que ses transmissions sont parfois le son de murmures entre deux personnes, la sonnerie d’un téléphone ou les rires de groupes en train d’étudier.)

Michael Snow, Tapotement, 1969–72. Photographies en noir et blanc encadrées, textes dactylographiés sur papier encadrés, magnétophone, haut-parleur, fil et bande audio, framed photograph, installation aux dimensions variables Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Michael Snow Photo: MBAC

L’exposition, configurée en spirale comme la cochlée de l’oreille, abrite Diagonale, bourdonnant discrètement dans la salle la plus secrète. Dans cette pièce non éclairée, 16 haut-parleurs disposés autour du périmètre produisent un accord unique. Quand vous restez sans bouger, vous entendez un timbre pur, mais en vous déplaçant autour de la salle, vous percevez des variations qui ressemblent à une sirène ou peut-être quelque chose de musical, comme un arpège. L’effet change selon la vitesse avec laquelle vous traversez l’espace. L’auteur de ces lignes a couru autour de la pièce en petits cercles, un peu étourdi par l’invitation à jouer. C’est une expérience profonde comme l’art peut parfois en proposer, quand vous en venez à vous percevoir en train de percevoir. Diagonale a plus de 30 ans, mais elle semble absolument nouvelle. La vérité intrinsèque à une expérience réussie ne diminue pas avec le temps.   

À Hamilton, King a vécu une expérience semblable lors du déballage de Quits et de Shunt, dont il n’avait jamais vu les originaux. Il a qualifié les sculptures de « stupéfiantes. Elles sont aussi contemporaines aujourd’hui qu’elles l’ont toujours été... Snow est un grand expérimentateur. Et les expériences fonctionnent. »

 

Pour plus de détails concernant les œuvres de Michael Snow dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, visitez la collection en ligne. Consultez le site Web de l’Art Gallery of Hamilton pour des renseignements sur l’exposition Early Snow: Michael Snow 1947–1962  et celui de l’Art Museum de la University of Toronto concernant  Listening to Snow. Consultez aussi l'article dans la Révue du Musée des beaux-arts du Canada sur son œuvre photographic AutorisationPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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