Magazines, mousse pour fleurs et plantes séchées. Restauration/conservation de Leaves of Grass, de Geoffrey Farmer


Geoffrey Farmer, Leaves of Grass, 2012, images découpées des magazines Life, colle, herbe miscanthus, mousse pour fleurs et tables en bois, installation aux dimensions variables. Vue d’installation, MBAC. Acheté en 2012 grâce à l’appui généreux du Fonds de dotation Audain pour l’acquisition d’art contemporain canadien de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada. Photo : MBAC

Pensez à une substance, n’importe laquelle. Il y a des chances qu’elle entre, elle ou un matériau semblable, dans la composition d’une œuvre d’art quelque part dans le monde.

De nombreux artistes créent avec un sentiment d’urgence, choisissant des matériaux appropriés pour leur projet, mais qui ne résistent pas nécessairement au passage du temps. Certains créent des installations complexes in situ dans des espaces d’exposition et susceptibles d’être modifiées, selon le lieu où elles sont présentées. Cela peut donner d’excellents résultats d’un point de vue artistique, mais signifie souvent des défis pour les restaurateurs. Leaves of Grass, de Geoffrey Farmer, est une pièce qui entre dans cette catégorie.

Cette installation sculpturale monumentale est composée de 23 595 images découpées d’anciens magazines LIFE. Les images ont été collées à de fines tiges d’herbe miscanthus, qui ressemblent à du bambou, formant des figures aux allures de marionnettes disposées sur un support de mousse pour compositions florales de près de 38 mètres de long.


Geoffrey Farmer, Leaves of Grass (détail), 2012, images découpées des magazines Life, colle, herbe miscanthus, mousse pour fleurs et tables en bois, installation aux dimensions variables. Vue d’installation, MBAC. Acheté en 2012 grâce à l’appui généreux du Fonds de dotation Audain pour l’acquisition d’art contemporain canadien de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada. Photo : MBAC

Depuis sa création en 2012, Leaves of Grass a été installée deux fois. La première en Allemagne en 2012 pour dOCUMENTA (13), où l’œuvre a remporté un succès critique et populaire. La seconde, deux ans plus tard, au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dans le cadre de la biennale Surgir de l’ombre (2014–2015).

Le Vancouvérois Geoffrey Farmer utilise matériaux et imagerie de la culture populaire pour créer des œuvres qui allient collage, vidéo, film, performance, texte et sculpture. Souvent inspirées par la littérature et le théâtre, ses installations sont fréquemment réalisées en fonction d’un lieu. Depuis sa première exposition en 1997, Farmer, artiste primé, s’est attiré des éloges dans le monde entier. Sa plus récente exposition individuelle a eu lieu à la Vancouver Art Gallery, et comprenait des œuvres prêtées de la collection nationale; c’est lui qui représentera le Canada à la 57e Exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia en Italie en 2017.


L’artiste et son équipe installant Leaves of Grass au Musée des beaux-arts du Canada, octobre 2014

Après sa première installation en Allemagne, Leaves of Grass a été totalement démontée et expédiée à Ottawa, où chaque figure a été déposée et fixée sur des plateaux de plastique ondulés empilés dans des caisses. L’installation au MBAC a nécessité environ quatre mois d’un travail méticuleux, en assemblant les pièces une à une, l’artiste ayant des exigences claires et précises sur l’emplacement de chaque figure. Présentée au MBAC d'octobre 2014 jusqu'à septembre 2015, Leaves of Grass est rapidement devenue l’une de ses attractions les plus courues.

Il régnait également autour de cette pièce une ambiance de travaux en cours durant les premiers mois de la biennale Surgir de l’ombre, Farmer la mettant en place dans l’espace d’exposition alors que celui-ci était ouvert au public. Aux côtés de ses assistants d’atelier, les services techniques et les restaurateurs du MBAC ont travaillé à découper et coller de nouveaux personnages pour agrandir l’œuvre, compte tenu des dimensions de l’espace d’exposition. Les visiteurs ont ainsi pu vivre une expérience dynamique, proche de la performance, et n’étaient pas avares de commentaires amusés sur les images historiques qu’ils reconnaissaient, ainsi qu’à propos de certains des visuels plus excentriques et des juxtapositions humoristiques de l’artiste. 


Exemple de mousse pour fleurs détériorée dans l’œuvre

Concernant la conservation de Leaves of Grass, il s’est finalement avéré que son talon d’Achille, la composante qui la mènerait à sa perte plutôt tôt que tard, ne serait pas le papier, l’adhésif ou l’herbe, mais la mousse pour fleurs.

La mousse n’était pas stable. Une simple pression légère pouvait suffire à la briser et, après un an d’exposition, elle commençait à donner des signes de fatigue. Les tiges d’herbe plus hautes et plus lourdes avaient commencé à pencher, et la surface de la mousse était éraflée. Pour compliquer les choses, le support de mousse de 38 mètres de long était en fait constitué de petits blocs (d’environ 20 cm) mis bout à bout, sans rien pour les fixer les uns aux autres. Il était clair que déplacer l’œuvre allait constituer un véritable défi.

Plusieurs scénarios ont été envisagés. On a pensé cartographier l’œuvre, puis la démonter entièrement, injecter de la colle dans la mousse existante pour la solidifier ou encore faire appel à l’artiste pour réinstaller l’œuvre à chaque fois. Suite à des consultations avec l’artiste, les conservateurs et les gestionnaires d’exposition, un consensus s’est dessiné sur le fait que la solution idéale devrait permettre de minimiser le temps nécessaire à un montage futur, et également de conserver le placement d’origine des figures. Il était également important de s’assurer que l’œuvre pourrait voyager lorsque prêtée, et que tout remplacement des images découpées serait clairement documenté, advenant que les pièces originales soient endommagées.


Prototype de construction en mousse stable

La solution a consisté à transférer la composition existante dans une mousse stable ayant certaines des caractéristiques de la mousse pour fleurs d’origine, mais qui est plus résistante et qui dure plus longtemps tant pour l’entreposage que pour l’exposition. Après plusieurs prototypes et l’approbation finale de l’artiste, il a été conçu un système faisant appel à de la mousse de polyéthylène, un carton de montage, du papier Japon, des adhésifs acryliques et de la peinture au latex.

Comme le MBAC souhaitait que cette œuvre remarquable puisse continuer à être prêtée, il a aussi fallu prendre en compte les dimensions et le format de son entreposage. Les caisses accueillant l’œuvre devaient pouvoir entrer dans un camion ou un avion standard. La décision a donc été prise d’entreposer l’œuvre en 20 parties modulaires, chacune mesurant environ 185 cm de long. On réduisait ainsi le temps d’installation à une durée évaluée à trois semaines, et l’œuvre pouvait ainsi être entreposée et expédiée en toute sécurité.



Les techniciens d’installation du MBAC déplaçant l’œuvre tronçon par tronçon

La première difficulté a été de déplacer Leaves of Grass hors de l'espace d'exposition jusqu’à une vaste arrière-salle. Pour protéger l’œuvre lors de ce transport, les éléments de mousse florale ont été fixés les uns aux autres à l’aide de brochettes en bambou, emballés dans du ruban adhésif et attachés aux plateaux des tables. La mousse a ensuite été coupée à chaque extrémité des tables, et les plateaux ont été déplacés un par un.

Au cours des quatre mois qui ont suivi, des techniciens se sont attaqués avec constance et minutie à la tâche colossale de transférer l’œuvre d’art dans les tronçons de mousse nouvellement fabriqués. Cela signifiait noter l’emplacement, l’angle et l’orientation de chacune des figures, retirer la figure de la mousse d’origine, la photographier de face et de dos, et finalement l’insérer au bon endroit dans les nouveaux éléments de mousse. Plus de 47 000 photographies ont été prises pour documenter l’œuvre dans son intégralité. Ces images aideront les restaurateurs à évaluer et à préparer de futurs remplacements et réparations d’images endommagées ou défraîchies, tout en garantissant que l’installation puisse être recréée dans sa configuration originale.

 


Vidéo à intervalles des techniciens en restauration photographiant et transférant chaque figure dans la nouvelle mousse

Un autre défi a été de raccourcir les parties plus longues pour que les caisses d’entreposage passent dans les portes. Les tiges trop hautes ont été coupées, soigneusement étiquetées et emballées à plat dans des bacs, prêtes à être remontées lorsque l’œuvre serait à nouveau installée.

Les tronçons de 185 cm ont été fixés à chaque extrémité sur des plateaux sur mesure à l’aide de structures réticulaires. Une membrane légère en plastique a été accrochée de chaque côté, et l’ensemble du dispositif a été doucement compressé et maintenu en place avec des courroies en coton. 

 

Deux tronçons de Leaves of Grass fixés dans leur caisse d’entreposage et d’expédition

Deux plateaux ont été arrimés côte à côte dans des caisses. Ensuite, ces dernières ont été transportées jusque dans une réserve pour les œuvres d’art, pour y demeurer jusqu’à une prochaine installation.

La restauration/conservation de Leaves of Grass, pour l’essentiel composante par composante, n’a pas été qu’un travail de passionnés, mais aussi une entreprise colossale. Artiste, restaurateurs, photographes, conservateurs, techniciens et autres intervenants y ont consacré dévouement, temps et expertise. Incontestable pièce marquante de la biennale Surgir de l’ombre, Leaves of Grass a été soigneusement préservée pour les générations futures, tout en étant également entièrement documentée et entreposée jusqu’à une autre exposition. Malgré la richesse visuelle et l’indéniable complexité de l’œuvre, il est aujourd’hui relativement simple de remonter Leaves of Grass dans sa configuration initiale au MBAC.

Consultez régulièrement Magazine MBAC pour tout savoir de l’actualité de Geoffrey Farmer en lien avec son installation au pavillon canadien pour la Biennale de Venise 2017.

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