No 6092 de Charles Stankievech

Inconnu (Italie Naples, XVIIe siècle), Auguste et Cléopâtre, v. 1630–1650. Huile sur toile

Inconnu (Italie Naples, XVIIe siècle), Auguste et Cléopâtre, v. 1630–1650. Huile sur toile, 145 x 195.2 cm. Acheté en 1953. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


No 6092 est l’œuvre d’art en ligne récemment lancée par Charles Stankievech, commandée par le KW Institute de Berlin en partenariat avec le Musée des beaux-arts du Canada et avec le Courtauld Institute du Royaume-Uni qui assure la programmation. Présentée sur la plateforme Open Secret du KW Institute, cette pièce complexe allie les champs d’intérêt divers de l’artiste pour l’architecture, le son, l’histoire militaire, la philosophie et la pratique muséologique à travers des recherches minutieuses dans les archives. Nous sommes invités à accompagner Stankievech dans le terrier d’un lapin bien connu qui nous amène de l’autre côté pour réfléchir à des questions contemporaines comme les jetons non fongibles (NFT), l’art-crypto et les ports francs.

Charles Stankievech, No6092, 2021. Œuvre numérique

Charles Stankievech, No6092, 2021. Œuvre numérique. Présentée sur la plateforme Open Secret du Kunst-Werke Berlin Digital. © Charles Stankievech Photo : opensecret.kw-berlin.de

Au cœur de la commande se trouve un débat au sujet de l’attribution d’une œuvre de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, ainsi que la controverse entourant la double identité du conseiller britannique impliqué dans son acquisition. Anthony Blunt, historien de l’art formé à Cambridge, faisait partie du Service de renseignement britannique, le MI5, et avait été nommé conservateur des collections du roi (plus tard, de la reine) en 1945 et directeur du Courtauld Institute en 1947. À sa recommandation au directeur de l’époque, Harry Orr (« H.O. ») Curry, le Musée des beaux-arts du Canada a acquis la toile Auguste et Cléopâtre (v. 1630–1650) en 1953. Blunt avait lui-même attribué le tableau au peintre baroque français Nicolas Poussin tôt dans sa carrière, en 1938. À l’époque c'était inconnu qu’il était également un espion russe pendant la Seconde Guerre mondiale et le début de la Guerre froide, membre des célèbres cinq de Cambridge. Son secret ne sera révélé au public qu’en 1979, sous l’administration de Margaret Thatcher. Le titre de la commande de Stankievech reprend le numéro d’acquisition attribué à la peinture quand elle est entrée dans la collection du Musée.

Le No 6092 de Stankievech découle d’une recherche qu’il a entreprise à l’origine pour un projet muséologique intitulé CounterIntelligence, présenté à la Justina M. Barnicke Gallery de la University of Toronto au début de 2014. Une deuxième itération a été exposée au MBAC dans le cadre du Prix Sobey pour les arts 2016, alors que Stankievech était retenu parmi les cinq finalistes du prestigieux prix. L’installation physique de l’exposition était primordiale pour l’artiste et comprenait un accrochage de type salon. Le tableau Auguste et Cléopâtre accueillait les visiteurs à leur entrée dans le Musée, mais il était installé de telle façon qu’on pouvait en faire le tour pour voir la radiographie correspondante à l’arrière, donnant ainsi l’impression que l’œuvre traversait le mur. Les objets qui l’accompagnaient rayonnaient vers l’extérieur, les plus éloignés dans le groupe ayant des liens plus périphériques avec le tableau.

Charles Stankievech, No6092, 2016. Installation view at National Gallery of Canada, Ottawa, in 2016

Charles Stankievech, No6092, 2016. Vue de l'installation au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, in 2016. © Charles Stankievech Photo : MBAC

No 6092 reproduit avec succès son installation physique et constitue la première incursion de Stankievech dans l’art numérique. Malgré le passage à la plateforme numérique, l’artiste a réussi à conserver son modus operandi, qu’il décrit comme portant « toujours sur le lien entre le site et l’histoire, et la création d’une constellation de sources qui ne seraient normalement pas vues ensemble ».

L’œuvre présente 50 objets et adopte le principe organisateur de la bibliothèque interdisciplinaire de l’historien de l’art Aby Warburg et sa « Loi du bon voisin ». Visant à déjouer les frontières strictes entre les disciplines, son organisation non conventionnelle selon le Mot, l’Action, l’Image et l’Orientation encourage les connexions fortuites entre les livres sur les étagères. L’affichage de N6092 est interactif, et les spectateurs peuvent manipuler la disposition des objets sur l’écran, donnant lieu à de nouvelles liaisons et contiguïtés, tout en occultant d’autres. Variées, les composantes comprennent du matériel d’archives, comme de la correspondance, des documents et des notes, ainsi que des créations de Stankievech et d’autres artistes, des articles, radiographies, clips vidéo, livres, photographies et diaporamas.

Harry O. McCurry, Telegram: Send Express Poussin. Document.

Charles Stankievech, Telegram: Send Express Poussin de Harry O. McCurry, détail de Charles Stankievech, No6092, 2021. Œuvre numérique. Présenté sur Open Secret at Kunst-Werke Berlin Digital. © Charles Stankievech Photo : opensecret.kw-berlin.de

Nombre d’entre elles proviennent du dossier de conservation du Musée pour Auguste et Cléopâtre et retracent les origines de l’achat, les doutes sur l’attribution à Poussin par les conservateurs du Musée et des spécialistes externes, le changement de paternité en 1971 à « Inconnu (Italie, Naples, XVIIe siècle) » et le réexamen ultérieur pour déterminer si ce rejet de l’octroi à Poussin était ou non une erreur. La controverse entourant l’attribution s’estompe après que Blunt a été démasqué comme agent double, sa duplicité dans les affaires d’État entachant sans surprise son travail d’historien de l’art.

L’œuvre s’accompagne d’une bande-son de deux compositions de Stankievech (l’une basée sur un drone de La Monte Young et l’autre un échantillonnage de Glenn Gould), alors que les projecteurs sont tournés tant sur le rôle de Blunt au MI5 pendant et après la Seconde Guerre mondiale que sur l’iconographie mystérieuse d’Auguste et Cléopâtre, notamment la pochette noire au cœur de la composition. En maintenant Blunt comme personnage central de l’histoire, d’autres récits obscurs émergent à son sujet : des liens avec le Musée des beaux-arts de l’Ontario au sujet d’un autre tableau attribué de manière suspecte, avec les instituts Courtauld et Warburg, et avec d’autres personnalités du monde de l’art également impliquées dans l’espionnage et la diplomatie. Le fait que ces fils disparates semblent converger de façon si claire pourrait laisser entendre une préméditation et une connaissance préalable de la part de l’artiste; Stankievech laisse cependant les correspondances se présenter d’elles-mêmes organiquement, nées d’une fascination initiale pour Poussin et le tableau Auguste et Cléopâtre.

Le tour de passe-passe final de l’artiste est la création d’une œuvre numérique au sein d’une autre, intitulée N6092 – La lettre dérobée. Elle renferme un message secret crypté qui sera vendu à l’encan sous la forme d’un NFT en janvier 2022. Tout comme Blunt, Stankievech se glisse dans le rôle de l’agent double, utilisant ses talents d’artiste pour révéler ce qui est caché.

À ce jour, l’attribution d’Auguste et Cléopâtre reste contestée, et l’iconographie et la provenance ne sont pas réglées. Blunt n’a pas changé d’opinion concernant l’octroi de la paternité à Poussin jusqu’à sa mort en 1983.

 

No6092 de Charles Stankievech est présentée sur la plateforme Open Secret  du Kunst-Werke Berlin. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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