Le Jardin de la Taiga de Cornelia Hahn Oberlander, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2021. Photographie

Le Jardin de la Taiga de Cornelia Hahn Oberlander, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2021. Photo : MBAC

Paysage, art et architecture : Cornelia Hahn Oberlander au Musée des beaux-arts du Canada

La célèbre architecte de paysage canadienne Cornelia Hahn Oberlander (1921–2021), disparue en mai de cette année, a conçu plusieurs espaces uniques pour le Musée des beaux-arts du Canada, collaborant avec l’architecte Moshe Safdie durant la construction du bâtiment actuel entre 1983 et 1988. Ses arbres et arbustes se sont développés au fil des 33 dernières années, transformant les terrains en fonction de sa vision.

Cornelia Hahn Oberlander in October 2010, inside the garden she designed for the National Gallery of Canada in Ottawa. Photo: Jean Levac

Cornelia Hahn Oberlander en octobre 2010, dans le jardin qu'elle a créé dans la Cour Fred et Elizabeth Fountain​ du Musée des beaux-arts du Canada. Photo : Jean Levac / Matériel republié avec l'autorisation d'Ottawa Citizen, une division de Postmedia Network Inc

Son amour de la nature, son antécédent culturel et son éducation ont façonné la pratique d’Oberlander. Réfugiée d’Allemagne, elle a étudié l’architecture de paysage à la Harvard Graduate School of Design, dont elle a été l’une des premières femmes diplômées. Elle a eu notamment pour professeur Walter Gropius, fondateur de l’école du Bauhaus, qui défendait une vision moderniste de l’architecture et du design comme moteur de l’avancement de la société. Oberlander a déclaré que le concept théorique exigeant de Werklehre (« enseignement des matériaux et des compétences d’artisanat ») a joué un rôle fondamental dans sa carrière. Oberlander a obtenu son diplôme en 1947 et s’est installée à Vancouver en 1953.

Ses liens avec le projet de construction du nouveau MBAC remontent à 1983. Dans une entrevue accordée en 2008 à Charles A. Birnbaum, de la Cultural Landscape Foundation, Oberlander évoquait un appel téléphonique inattendu l’invitant à rencontrer Safdie, alors qu’elle se trouvait à Ottawa pour une collaboration avec la Commission de la capitale nationale. Les deux ont discuté des idées de l’architecte pour un jardin à thématique nordique. Après avoir présenté ses notes et esquisses le jour suivant, Oberlander a affirmé : « j’ai eu le contrat ».

A.Y. Jackson, Terre Sauvage, 1913. Oil on canvas

A.Y. Jackson, Terre Sauvage, 1913. Huile sur toile, 128.8 x 154.4 cm. Acquise en 1936. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2021) Photo : MBAC

Son inspiration pour le Jardin de la Taïga lui est venue du site lui-même, du concept de Safdie et de la vocation du nouvel édifice. Consciente que les paysages du Groupe des Sept occuperaient une place de choix à l’intérieur du Musée, elle a pris pour référence Terre sauvage (1913) d’A.Y. Jackson, importante toile de jeunesse du peintre montrant un paysage rocailleux aux épinettes noires. Travaillant de concert avec l’architecte paysagiste et professeur Friedrich Oehmichen de l’Université de Montréal, Oberlander a sélectionné des essences qui favoriseraient l’observation rapprochée.

Il lui a fallu cinq tentatives pour convaincre des autorités sceptiques que des variétés telles que le pin mugo nain, le cyprès de Sibérie, le pâturin arctique et le lin des marais s’épanouiraient sur les affleurements calcaires locaux. Les vinaigriers, connus pour leur feuillage cramoisi à l’automne, répondraient aux éclats rouges de Terre sauvage. Un expert japonais a plus tard donné ses conseils sur la taille des pins, afin qu’ils grandissent selon les formes et proportions désirées. Un panneau à l’entrée du Jardin de la Taïga aide les visiteurs à identifier les différents arbres et plantes.

Cornelia Hahn Oberlander, Panneau de présentation pour le MBAC / Détails des pins, Jardin de la Taiga.

Cornelia Hahn Oberlander, Panneau de présentation pour le Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, Ontario, 1983, tirage argentique à la gélatine monté sur carton mousse. 45,8 × 50,6 cm. ARCH279986. Fonds Cornelia Hahn Oberlander. Centre Canadien d'Architecture. Don de Cornelia Hahn Oberlander / Détails des pins, Jardin de la Taiga, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2021. Photo : MBAC

Susan Herrington, biographe d’Oberlander, a souligné que le Jardin de la Taïga constituait une forme radicale d’art du paysage pour l’époque, particulièrement pour une capitale dont les parcs proposaient généralement des aménagements formels de pelouses et de massifs de fleurs. Les formes et les couleurs du Jardin de la Taïga complètent la façade de verre de Safdie sans la masquer ou lui faire concurrence et préservent les vues extérieures vers le parc Major’s Hill et la Colline du Parlement. Le jardin n’a pourtant pas été sans recevoir son lot occasionnel de critiques conceptuelles. L’auteur et historien du Musée Douglas Ord l’a jugé « surdimensionné, peu original », exprimant ses objections à la mythification entourant le Groupe des Sept dans une logique d’édification de la nation. La critique d’architecture et autrice Lisa Rochon, bien qu’admiratrice d’Oberlander, a trouvé que son utilisation de la nature en tant qu’allégorie avait un style « trop affecté » dans ce projet précis.

Details des fleurs, feuilles et arbustes dans le Jardin Taiga, Musée des beaux-arts duCanada, Ottawa

Des fleurs, feuilles et arbustes dans le Jardin de la Taiga, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2021. Photo : MBAC

Oberlander est restée attachée à ses créations pour le MBAC et a milité pour leur entretien au fur et à mesure de la croissance de la végétation. Au cours de la période de questions à l’occasion de sa conférence publique au Musée en 2014, un jardinier du personnel lui a demandé son concours pour les soins à apporter au jardin. Oberlander a immédiatement transporté la séance à l’extérieur avec cet employé et l’assistance. Selon Herrington, « nous en avons appris beaucoup! » L’année suivante, interrogée à la faculté d’architecture, du paysage et du design John H. Daniels de la University of Toronto, Oberlander a exprimé sa satisfaction concernant le jardin arrivé à maturité, remarquant qu’il « […] a belle apparence, parce je peux compter sur une excellente équipe pour s’en occuper ».

Exprimant ses pensées quant à l’importance d’Oberlander dans le contexte du Musée, la directrice générale Sasha Suda a eu ces mots : « Être en présence de Cornelia Oberlander, c’était connaître quelqu’un qui croyait en la nature et en la manière dont elle affecte notre expérience de l’art, que nous soyons à l’extérieur d’un magnifique bâtiment ou dans une cour intime. [Elle] croyait en la durabilité et au pouvoir de l’architecture paysagère pour évoquer certaines des plus grandes œuvres d’art de notre collection. »

le jardin minimaliste avec des pommetiers au Musée des beaux-arts du Canada

Le jardin minimaliste avec des pommetiers , Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

À côté de l’allée sur la partie est du Musée, Oberlander a créé le jardin minimaliste, un jardin-verger clos dont les escaliers, les rampes d’accès et les ouvertures évoquent les volumes sculpturaux de Donald Judd et Carl Andre, deux artistes américains représentés dans la collection du Musée et associés au minimalisme. À l’intérieur du jardin, des rangées échelonnées de pommetiers décoratifs reprennent la séquentialité propre à de nombreuses œuvres de ce mouvement. La spectaculaire floraison magenta printanière de ces arbres matures et le feuillage automnal orange vif de ces mêmes arbres et des vignes vierges illustrent bien l’usage stratégique que fait Oberlander de la couleur, un domaine de connaissance exploré par Judd. Récemment, Oberlander a apporté son soutien à l’installation d’une « Taverne au Musée des beaux-arts » temporaire dans le jardin, avec protection intégrale des arbres.

le sentier OP Art de Cornelia Oberlander au Musée des beaux-arts du Canada

Le sentier Op art au Musée des beaux-arts du Canada. Photo : MBAC

À proximité, l'Allée des pins d’Oberlander mène les visiteurs vers la pointe Nepean et le sentier Op art. Le nom de cette dernière découle d’un mouvement artistique international mêlant abstraction et illusion. Au Canada, il a eu une résonance particulière auprès des artistes de Vancouver, ville de résidence d’Oberlander. Vu de son point culminant, le chemin de graviers qui zigzague donne l’impression de chevrons imbriqués de plus en plus grands. Cette pièce monumentale peut s’apparenter à une forme de land art.

Avec sa situation privilégiée à l’extérieur et les éléments d’esthétique en dialogue avec lui dans l’enceinte du Musée, le sentier Op art vient étayer la théorie du pionnier du land art Robert Smithson, qui qualifiait ses créations en plein air de « sites » et leurs installations parallèles dans les galeries ou musées de « nonsites ». Lorsque le Musée a décidé d’agrémenter ses terrains de sculptures, Oberlander a été consultée au sujet du meilleur emplacement pour la Ligne de cent pieds, de Roxy Paine, laquelle a été installée stratégiquement sur le flanc de la pointe Nepean pour maximiser les points de vue intérieurs et extérieurs. Les angles prononcés de la sculpture de Paine sont un pendant vertical du zigzag horizontal du sentier d’Oberlander.

National Gallery of Canada, 1988

Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 1992. Photo : Timothy Hursley

En juin 1988, après plus de quatre ans d’étroite collaboration, Oberlander a écrit à Safdie pour le remercier de lui avoir donné « une occasion sans précédent de concevoir une relation paysage/bâtiment exceptionnelle dans un environnement interdépendant et interactif ». La réponse de Safdie confirme leur bonne entente dans la conduite du projet et leur fierté commune quant au résultat. Tout au long d’une carrière où elle a travaillé avec les architectes parmi les plus en vue au monde, Oberlander a toujours cherché à instaurer un climat de consultation en amont et à favoriser des relations créatives.

Ces dernières années, Oberlander a participé à la restauration des espaces verts de l’unique propriété internationale du Musée, le moderniste pavillon du Canada à la Biennale de Venise. Après avoir visité le site, elle a proposé des idées visant à améliorer les promenades, tirant le meilleur parti des points de vue locaux et facilitant l’accès aux bâtiments environnants. Les contributions d’Oberlander sont abordées dans le film À ciel ouvert réalisé en 2020 par Katrine Giguère pour l’Office national du film du Canada.

Taiga Garden in winter, National Gallery of Canada, Ottawa

Le Jardin de la Taiga en hiver, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2016.

Les terrains du Musée, largement admirés, font le bonheur des visiteurs qui s’engagent dans ces espaces pour les explorer. Oberlander voulait qu’elles et ils prennent le temps de les découvrir, d’observer et d’apprécier les plantes mêmes les plus modestes, tout comme l’ensemble des éléments naturels et les perspectives. Voir par la suite la collection d’œuvres d’art du Musée peut ainsi donner lieu à de nouvelles associations et significations.

 

Les terrains du Musée des beaux-arts du Canada sont ouverts au public. L’accès à la partie supérieure de la pointe Nepean est actuellement limité pour cause de travaux. Cliquez ici ou ci-dessous pour consulter l’article sur l’intervention d’Oberlander dans la Cour Fred & Elizabeth Fountain; découvrez également son entrevue concernant ces espaces. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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